On n’en a jamais fini avec le diable (Décembre 2015)

Jesse Hughes, le chanteur des Eagles of Death Metal, venait de présenter la chanson Kiss the devil (“I met the devil and this is his song” – J’ai rencontré le diable et voici sa chanson) lorsque trois jeunes gens d’origine nord-africaine firent feu de leurs kalachnikovs sur ceux qui, parmi les 1.500 auditeurs tassés dans la fosse et à travers les étages du Bataclan, avaient eu le malheur d’attirer leurs regards.

   Ainsi, durant la nuit du 13 novembre 2015, au Bataclan, dans les cafés du 10e et du 11e arrondissements et au Stade de France, avons-nous rencontré le diable sous le vêtement de l’État islamique, et entendu sa chanson. La voici :

   La modernité est une abomination, un crime contre Dieu. L’humanité doit revenir au stade où elle se trouvait au 7e siècle, lorsqu’un marchand de la Mecque, que nous connaissons sous le nom de Mahomet, déclara avoir bénéficié des visitations de Dieu, dont il enregistra et répandit les révélations dans un livre qui fut nommé le Coran.

   Révélations divines et modèle de conduite s’inspirant de la vie de Mahomet furent par la suite (au cours des 8e et 9e siècles) concrétisés pour la vie quotidienne du peuple, dans une loi générale, la Charia ( « Chemin pour respecter la loi de Dieu »).

   La Coran, comme la Charia, comporte nombre de dispositions contribuant à l’harmonie sociale et au bonheur individuel. Mais on y trouve aussi, pour les apostats, les hérétiques et les infidèles, la crucifixion, le bûcher, l’égorgement ; pour leurs femmes la répartition forcée parmi les troupes islamistes vainqueurs ou, si elles étaient stériles, la mort ; pour leurs enfants, l’esclavage. De la liberté de conscience, du droit d’expression, de l’égalité des sexes, qui furent par la suite la contribution de l’Occident à l’amélioration de la condition humaine, il n’en est pas question.

   Pas question, pour l’État islamique, de situer l’islam dans son temps ; de relativiser ses lois, de les adapter aux conditions contemporaines. Non ! Tout ce que le Coran a dit, au 7e siècle, tout ce que la Charia a ordonné, deux siècles plus tard, doit être appliqué, soit dans ses détails parfois risibles (la manière de sa tailler la barbe, la longueur de son pantalon sur les jambes), soit dans ses pratiques détestables  : on est dans le mimétisme, dans la répétition, le temps n’existe plus. Ainsi, pour marcher sur la voie de Dieu, on fait un colossal bond en arrière, on égorge, on brûle, on crucifie, on prostitue les femmes, on transforme les enfants en esclaves.

   Et où donc conduit ce retour en arrière ? Sheikh Abu Muhammad al-Adnani, le porte-parole de l’État islamique, résume : « Nous vaincrons votre Rome, briserons vos croix et mettrons vos femmes en esclavage. Si nous ne réussissons pas d’atteindre ce temps, alors nos enfants et nos petits enfants y arriveront et ils vendront vos fils sur les marchés d’esclaves ».

   Plus largement, L’État islamique prépare l’apocalypse, la fin du monde, le règne de Dieu. Pour cela, il est nécessaire qu’une bonne partie de la planète ploie sous la Charia. Or pour que ceci soit le cas, il faut qu’existe un état dirigé par un successeur de Mahomet, dont la loi fondamentale soit cette loi unique. D’où la nécessité du calife et du califat. Sans calife, sans un successeur de Mahomet disposant du pouvoir, pas de califat, et sans califat pas de véritable Charia.

   Vivre sans la Charia, c’est vivre dans le péché. Vivre dans un état au sein duquel on n’ampute pas les mains des voleurs, où les femmes infidèles (sexuellement) ne sont pas lapidées, ni les apostats égorgés, c’est vivre en dehors de la voie qui conduit au règne de Dieu, et vivre ainsi, c’est vivre dans le péché.

   Conscients de ce nuage qui planait sur leur mouvement, l’État islamique de Syrie et du Levant (sa désignation exacte), quelques membres de ce qui était, il y a cinq ans, une succursale modeste d’Al-Qaïda, se rapprochèrent de leur leader, Abu Bakr al-Baghdadi, et lui dirent que s’il ne créait pas le califat et ne s’en nommait pas le calife, il leur serait nécessaire de le dénoncer, car il aurait commis le plus grand des péchés. C’est ainsi que, en mai 2010, Baghdadi, qui se disait issu de la tribu de Mahomed, émergea de l’obscurité, se nomma calife, successeur du Prophète, et réstaura le califat.

   Les conditions du grand saut en arrière étaient alors assurées : la Charia pouvait désormais s’appliquer dans sa pureté, intégralement ; la lutte pour la purification définitive du monde démarrait. Le 13 novembre 2015 à Paris fut un pas vers l’apocalypse.

   Ce ne sont pas, cependant, des rémanences historiques qui ont tué cette nuit-là mais des jeunes gens vivant dans des cités où la police ne pénètre plus, dont le benjamin avait 20 ans et le plus âgé 31, qui, leur crime exécuté se sont immolé eux-mêmes ; des jeunes gens généralement peu considérés, par leur environnement, comme étant des fanatiques, exemples plutôt de dégénération occidentale, ne travaillant pas, se droguant, dealant, absorbés à écouter du rap et à passer leurs nuits devant un poste de télévision, rarement à la mosquée.

   Endoctrinement en Syrie où plusieurs des tueurs se sont rendus ? Pour des jeunes gens qui n’ont connu que l’échec, l’inactivité, les larcins minables, les deals pitoyables, les longues heures au lit, la drogue, on imagine l’effet que peut avoir sur eux leur translation vers une vie totalement différente, vécue sous la férule d’instructeurs formés à la manipulation des consciences : levers à l’aube, exercices physiques allant jusqu’à l’épuisement, cours de formation au meurtre, séances de tir, étude laborieuse du Coran. Une vie faite de ce dont ils ont constamment manqué – un but, un ordre, une discipline. Mais une transformation si rapide, si totale, comment la concevoir ?

   Le film remarquable de Mathieu Kassovitz, ‘La Haine’, réalisé il y a 20 ans (il n’a jamais fait mieux depuis), permet d’approcher du mystère.

   Pour ceux qui n’ont pas vu le film, ou qui en ont oublié le propos, je rappelle celui-ci. Kassovitz relate la journée de trois amis vivant dans la cité Les Muguets, dans la banlieue parisienne : un juif, Vinz, un nord-africain, Saïd et un africain, Hubert. La journée suit celle qui a vu leur cité s’enflammer, des bandes de jeunes attaquer police et CRS et mettre à feu un commissariat.

   Aucun des trois ne travaille, Hubert, le seul ayant des revenus, les tire du trafique de la drogue. Leur activité, ce jour-là, est nulle.

   Rien de ce qu’ils font ne débouche sur un quelconque résultat : ils ne semblent même pas vouloir que ce soit le cas. Un repas sur le toit d’un immeuble, au cours duquel Saïd, sans fonds, doit voler une saucisse, est interrompu par une visite de la police. Une interview sollicitée par une équipe de journalistes de la télévision déclenche la fureur des trois : « Vous vous croyez à Thoiry ? » Une visite à l’hôpital pour voir un de leurs camarades, dans le coma après les émeutes de la veille, est arrêtée par la police : une bagarre s’en suit, et voici Saïd au commissariat. Pour passer le temps, on décide d’une descente sur Paris. Reçus par une connaissance de Saïd, « Asterix », dans un appartement luxueux, nouveau conflit. La police, alertée par la concierge, arrête Saïd et Hubert et s’amuse à ne les libérer que lorsque le dernier train aura quitté la gare. Et ainsi de suite.

   Il y a pourtant, dans cette journée nulle, du positif : c’est que Vinz a récupéré un révolver perdu par un policier durant la manifestation de la veille. L’arme glissée dans sa ceinture, Vinz annonce son intention de tuer un keuf : « Cela rétablira la balance ».

   La balance à quoi ? À ses deux camarades qui sont moins que chauds pour le projet de Vinz, celui-ci reproche leur inactivité : « J’ai une arme, vous, vous ne faites rien. » Hubert, dans tout conflit, a le même argument : « Qu’on se calme … il n’y a pas mort d’homme ! »

   Mais Vinz a découvert ce que ses deux amis ne connaissent pas encore (mais, à la fin du film, Hubert s’y rangera) : la haine. Celle-ci a pris possession de sa conscience, de sa langue, de son corps. Chaque mot que Vinz prononce est un cri, chaque geste une déclaration de guerre entre lui et le monde. Grâce au revolver, l’offensive de Vinz peut commencer: il cessera d’éructer, il passera de l’insulte à l’exécution, de l’ébauche à la réalisation, de l’obsession à la réalité. Lui armé, pas de calme à la Hubert ; avec lui, mort d’homme assurée : quelque chose enfin va exister dans le néant que fut sa vie.

   La haine, voilà ce que l’État islamique a perçu au fond des cœurs de ses visiteurs et recrues venant des cités européennes, ceux des petits frères ou enfants des Vinz, Hubert et Saïd d’il y a vingt ans : haine pour le monde qui les empêche de mettre la main sur les richesses qui abondent autour d’eux et de luire de la célébrité qui illumine si généreusement tous sauf eux ; haine pour eux-mêmes qui subissent passivement cette situation d’exclusion. Cette haine, nourrie, justifiée, anoblie par des références religieuses, l’E.I. lui donne un but : nous, les Occidentaux.

   Contre cette haine folle, paranoïaque, contre son propagateur, l’État islamique, contre les tueurs qui exécutent ses arrêts, l’Occident doit se protéger, lutter offensivement et viser la victoire, c’est clair.

   Nous avons connu la haine nazie envers les races impures: nous avons écrasé le nazisme. Nous avons connu la haine communiste de toute forme de liberté et d’autonomie : sous l’effet de la résistance de l’Occident et de celle des populations que le régime prétendait contrôler, le communisme s’est effondré. L’État islamique avec sa haine de la modernité doit être détruit à son tour.

   La lutte continue. Mais la haine loge ailleurs que dans les cités et trouvera d’autres véhicules que l’État islamique : on n’en a jamais fini avec le diable.

 

Publicités
Publié dans D'Ailleurs | Laisser un commentaire

Lawrence et ses Bédouins. (Novembre 2015)

  Un jour de mai 1916, deux hommes, Lord Sykes, membre conservateur du Parlement britannique, et, représentant la France, le diplomate François Georges-Picot, décidèrent, avec deux crayons de couleur, l’un bleu, l’autre rouge, du sort de l’Empire ottoman, après la guerre qui opposait la Turquie aux Alliés.

   Le crayon bleu servit à colorier, parmi les débris de l’Empire ottoman, une zone réservée aux intérêts de la France : celle-ci comportait le Liban et la Syrie, étendue jusqu’à Mossoul (aujourd’hui en Irak). La zone rouge était attribuée à l’Angleterre et comportait le reste : ce qui aujourd’hui forme l’Irak, les émirats du golfe Persique, la Jordanie et la Palestine.

   Portant leur découpage à Petrograd pour l’approbation des autorités tsaristes, les deux bouchers diplomatiques reconnurent à la Russie le contrôle des Dardanelles ainsi que l’annexion de Constantinople (Istanbul) et de l’Arménie.

   Après la fin de la guerre, les choses se précisèrent. Les Américains se désintéressant du Moyen-Orient, les Russes, convertis au bolchévisme, dénonçant tout accord impérialiste, la France et l’Angleterre nommèrent les pays du Moyen-Orient comme Dieu, selon la Bible, identifia les espèces animales, firent tracer les frontières par leurs cartographes et s’attribuèrent ce que l’accord Sykes-Picot leur réservait. 

   De plus l’Angleterre ouvrit la Palestine aux Juifs, à la suite d’une lettre envoyée par le ministre des Affaires étrangères britanniques, Arthur Balfour, à Lord Rothschild, qui indiquait que son gouvernement « verrait avec faveur l’établissement en Palestine d’une demeure nationale (« a national home ») pour le peuple juif. »

   Cependant, alors que la guerre venait d’éclater en 1914, quelques arabisants britanniques, rassemblés autour de l’état-major britannique au Caire, considéraient les choses tout autrement que Sykes et Georges-Picot. Ils voyaient quelque chose dont les diplomates niaient l’existence : la naissance d’un nationalisme arabe. Soit par idéalisme, soit par réalisme, ce groupe préconisait que l’Angleterre abandonnât le couteau de l’équarrisseur et s’attachât à favoriser l’expression du nouveau mouvement.

   Dans ce groupe se trouvait un jeune homme de 27 ans, timide et orgueilleux, de petite taille, les yeux brillants d’intelligence et la mâchoire forte, sorti d’Oxford et occupé, avant la déclaration de la guerre, à fouiller le désert au nord de Damas afin d’y étudier les vestiges de la civilisation hittite. Ce jeune homme était T. E. Lawrence.

   Lorsque, en 1914, la guerre éclata entre l’Empire ottoman et les Alliés, Lawrence fut rappelé de ses fouilles syriennes. On lui confia rapidement une mission : aller à La Mecque où se trouvait le potentat local, l’émir Hussein, et vérifier ses sentiments vis-à-vis des Turcs. Ceux-ci furent aussi négatifs que Lawrence voulait qu’ils fussent. Hussein aspirait à l’expulsion des Turcs et à la création d’une nation arabe dont il serait lui-même le roi. Cherchant autour de l’émir l’homme qui pourrait être le chef de cette révolte arabe dont Hussein était trop âgé et trop vacillant pour être le conducteur, Lawrence le trouva dans l’un de ses fils, Fayçal, auquel le lia une amitié qui dura le long de sa vie.

   De retour au Caire, Lawrence exposa sa stratégie au commandement anglais. Les Turcs étaient à Médine, au bout de la ligne de fer qui, au nord, liait la cité sainte à Damas. Leur but : s’emparer de La Mecque, au sud-ouest de Médine. Si, avec la direction de Lawrence et sous l’autorité de Fayçal, les tribus bédouines, qui s’alignaient le long de la voie, parvenaient à couper la ligne de chemin de fer, les Turcs seraient privés des fournitures qui leur étaient nécessaires, armes, nourriture et renforts. À condition que la voie ne fût pas totalement détruite, mais pouvait être réparée, coup après coup, alors les Turcs resteraient fixés à Médine, persuadés de pouvoir s’en servir comme base pour continuer leur assaut.

   Le plan de Lawrence surprit puis séduisit le commandement anglais. La surprise venait du fait que le jeune homme, qu’on avait envoyé à La Mecque seulement parce qu’il parlait l’arabe, dévoilait un acquis de connaissances militaires qu’on ne lui soupçonnait pas. Mais Lawrence avait de bonnes lectures. Il connaissait les grands classiques de la littérature militaire. Il avait lu Xénophon et sa Retraite des dix mille. Il avait fréquenté Clausewitz. Il s’était intéressé à Maurice de Saxe, le premier à avoir formulé la théorie de la guérilla et qui se vantait de gagner ses guerres sans emporter nulle bataille.

   Les généraux anglais, épatés, trouvèrent le coup jouable, donnèrent à Lawrence de l’argent en profusion et des promesses en masse et le renvoyèrent chez Fayçal. L’argent vint, en pièces d’or. Parmi les promesses, celles concernant l’armement – fusils, mitrailleuses, explosifs – furent elles aussi honorées. Quant à la plus importante, celle qui garantissait aux Arabes l’indépendance au prix de leur engagement dans la guerre, elle resta verbale et dans le vague. « L’indépendance jusqu’aux frontières de l’Anatolie  ? Jusqu’au golfe Persique ? Jusqu’à Aden ? » interrogeait Lawrence. « En fonction de l’engagement de vos amis », répondaient ses chefs.

   Les deux ans de raids répétés qui s’enchaînèrent dès que Lawrence fut de retour en Arabie reposèrent essentiellement sur son coup d’œil, qualité à la fois des peintres et des généraux. Lawrence vit que les Bédouins, qui composaient l’armée de Fayçal, étaient incapables de mener des opérations organisées, classiques ; leur sens de la discipline était nul ; agir selon un plan, respecter un horaire, apparaître à telle heure et disparaître à telle autre, attaquer tel point plutôt que tel autre, tout cela leur était inconnu ; la bataille menée et gagnée, ils disparaissaient avec leur rapine et ne se manifestaient plus.

   Leur force, écrivit Lawrence plus tard, résidait dans « la mobilité, la ténacité, l’assurance de soi, leur connaissance du pays, leur courage intelligent. » Grâce aux Bédouins, il fut possible à Lawrence de mettre en place la stratégie qui avait plu aux généraux du Caire : des coups de main, puis la dispersion dans le désert. Le but : « Étendre notre front au maximum afin d’imposer aux Turcs la défense la plus étendue, laquelle, matériellement, représentait pour eux la forme de guerre la plus couteuse. »

   Autres intuitions de Lawrence. Le premier porta sur la nécessité que les pertes humaines fussent des plus réduites. Contre l’effusion massive de sang que préconisaient les théoriciens de la guerre classique, effusion qui inondait à ce moment les tranchées en France, Lawrence vit qu’il lui fallait une guerre avec beaucoup de bravoure, mais peu de sang (arabe).

   Les Bédouins, écrivit-il, « n’étaient pas du matériel, comme le sont les soldats, mais nos amis, qui avaient confiance en notre direction, c’étaient des volontaires, des personnes, des hommes liés à leur localité, des parents, si bien que la mort était une souffrance personnelle pour chaque membre de notre armée … Nous ne pouvions pas nous permettre d’avoir des pertes. »

   L’autre coup d’œil de Lawrence porta sur la nécessité pour les Bédouins, depuis leur chef, Fayçal, jusqu’à chaque combattant, de croire que l’Angleterre respecterait sa parole et, une fois les Turcs vaincus, accorderait l’indépendance aux Arabes. Lui-même répéta les promesses anglaises, dans les palais, sous les tentes luxueuses des émirs et des shérifs et au sein des campements. « Battez-vous et vous l’aurez, votre indépendance » répétait Lawrence à Fayçal et à ses hommes.

   Les combats que Lawrence dirigea pendant les années 17 et 18 le virent parcourir des centaines de kilomètres à dos de chameau ; placer lui-même des charges d’explosifs sur les voies de chemin de fer ; culbuter des dizaines de locomotives et de wagons ; tuer et faire tuer par ses Bédouins nombre de soldats turcs, fonctionnaires et voyageurs qui avaient eu la mauvaise idée d’acheter un billet de train ; exécuter de sa main ses propres hommes soit que, blessés et intransportables, il fallait leur éviter les supplices auxquelles les Turcs soumettaient les blessés, soit qu’ils eussent été impliqués dans des vengeances entre tribus ; toujours vivant dans le désert, buvant ce que buvaient ses chameaux, mangeant, comme ses hommes, quelques galettes de pain cuits dans le sable ; motivant sans cesse de nouvelles tribus au fil de son avancée, faisant la paix entre elles et les conduisant, jour après jour, vers, Damas, la capitale de la future nation arabe.

   Le voici donc, avec Fayçal, à Damas, le 1er octobre 1918, faisant la jonction avec l’armée anglaise qui était montée tout le long de la côte palestinienne. La guerre était finie, la Turquie avait capitulé, l’indépendance arabe était à portée de main.

   La célébrité fondit alors sur celui qu’on appelait désormais le colonel Lawrence, rang dont il se moquait doucement, déclarant qu’il n’avait jamais su à qui il devait cette promotion, ni quand ni pourquoi. Le public voulait un héros ; la presse fournit Lawrence, prince d’Arabie, comme on écrivait, vêtu non de kaki, mais de blanc, à l’arabe, le couteau traditionnel en or dans la ceinture, le front ceint de voile blanche et entouré du traditionnel bandeau.

   Médailles, promotions, propositions de poste, honneurs plurent sur le colonel : il refusa tout. Le sentiment d’avoir vécu une vie de mensonge prit possession de lui.

   Pendant qu’on lui attribuait d’avoir gagné la guerre contre les Turcs, il se reprocha d’avoir participé à une mystification. Car les Arabes, bien qu’ils se fussent battus, n’eurent pas ce qu’on leur avait promis, ce qu’il leur avait garanti lui-même : l’indépendance. Les hommes de cabinet sortirent de leurs bureaux et dépecèrent le Moyen-Orient, selon l’accord Sykes-Picot. Lawrence, qui participa aux négociations d’après-guerre, ne put que contribuer à assurer à son ami Fayçal le trône de l’Iraq, et non celui, que les Arabes réclamaient, de la Syrie, et à son frère Abdullah celui de la Jordanie : dette d’honneur qui ne soulageait pas sa conscience. (Fayçal fut assassiné avec sa famille en 1950, la famille d’Abdullah règne encore sur la Jordanie.)

   De plus, on faisait de lui un de ces héros qu’il admirait depuis son enfance : n’avait-il pas emporté avec lui, dans le désert, deux livres – l’Iliade, d’Homère, et Morte d’Arthur, le compte rendu des exploits du roi Arthur et de ses compagnons ? Mais, ayant sous les yeux de vrais héros en chair et en os, dont Lawrence donna dans ses ‘Piliers …’ des descriptions remarquables et émouvantes, il s’aperçut qu’il lui était impossible de partager leurs sentiments et leur idéal : il s’était hissé faussement à leur niveau.

   Il prit alors une décision stupéfiante, bien à sa manière : le 30 août 1922, l’ex-colonel se présenta sous un nom inventé à un poste de recrutement de la RAF (aviation anglaise) pour y devenir un simple soldat. Sa candidature paraissant suspecte aux officiers recruteurs qui ne l’avaient pas reconnu, il fut rejeté puis, s’étant adressé à l’un des ses amis, le chef de la RAF, Trenchard, admis à nouveau. Voici Lawrence d’Arabie, l’un des hommes les plus célèbres d’Angleterre, voire du monde, devenu le simple soldat Ross, puis le pseudonyme ayant été deviné par la presse, Shaw. Son idéal, il l’avait oublié, son rôle rejeté. Il cherchait un autre chemin.

   Aujourd’hui, presqu’un siècle après le choix de Lawrence, nous vivons un temps où le seul idéal restant est celui des islamistes coupe-gorge. Le Moyen-Orient est livré aux tyrans, aux fous et aux illuminés. Les descendants des Bédouins avec lesquels Lawrence combattit, s’offrent aux assassins dérangés d’ISIS pour mettre des bombes dans les avions de touristes qui s’envolent tout près des lieux où le jeune Anglais conduisait leurs grands-pères.

   Certes, méfiants des idéaux qui ont mené l’humanité à la calamité, communisme, fascisme, nazisme, nous cherchons aujourd’hui une autre voie. Où menait celle que Lawrence emprunta en devenant le simple soldat Shaw, il ne le confia pas et peut-être, pourtant maître en stratégie, n’en devinait-il pas lui-même le sens.

   Un matin de printemps, pilotant une moto qu’il adulait autant que ses chameaux du temps de ses courses à travers le désert, Lawrence-Shaw, simple soldat qui venait d’être libéré du service après 13 années de service, freina sur un sol semé de gravier afin d’éviter deux jeunes cyclistes qui venaient vers lui. Éjecté de sa machine, un arbre arrêta son vol et lui fracassa le crâne. Il mourut quelques jours après, le 19 mai 1935, sans avoir livré son secret.

 

 

Publié dans D'Ailleurs | Laisser un commentaire

La main sur l’épaule. Octobre 2015

‘La Grande Illusion’, le film de Jean Renoir, présenté en 1937, enthousiasma le public, pulvérisa les records de recette, séduisit la critique et plut même aux politiques, puisqu’on dit que Roosevelt lui-même l’applaudît.

   Quelle fut la raison de ce succès ? La France, le monde entier craignaient une nouvelle guerre, qui répéterait le bain de sang de la Grande Guerre, celle de 14-18 : mais le film de Renoir ne jouait pas sur ce registre. L’évasion de deux prisonniers de guerre français, s’échappant d’une forteresse allemande pour joindre la Suisse, ne se prêtait pas à une interprétation anti-belliciste. Les deux hommes ne fuyaient pas la guerre : ils savaient qu’ils y retourneraient.

   Pourquoi donc s’évadaient-ils ?

   L’un, Maréchal (joué par Jean Gabin) est un ex-ouvrier, devenu pilote, qui a grimpé l’échelle sociale pour arriver au rang de lieutenant. La classe ouvrière française, socialiste et communiste, était particulièrement antimilitariste et considérait la guerre comme une affaire de capitalistes avides de s’emparer du capital, financier, matériel et humain de la classe possédante de la nation ennemie: Maréchal appartenait certainement à cette tradition. Quand ses camarades prisonniers, discutant de la chose entre eux, lui demandent pourquoi il s’évaderait, il évite le patriotisme: « Pour faire comme les autres ! Pour ne pas me singulariser » répond-il.

   Le second évadé, Rosenthal (interprété par Marcel Dalio), issu d’une famille de banquiers juifs bien connue, est couturier. Lui, il sait bien pourquoi il s’enfuirait et pourquoi il reprendrait le combat. Il est né, explique-t-il à ses camarades, à Vienne (« A Jérusalem », propose le comique du groupe : il corrige, non, à Vienne), son père était polonais, sa mère autrichienne. « Vieille noblesse bretonne » plaisante Maréchal. « Sans doute pas, sourit Rosenthal, mais vous qui êtes ici, bons Français, vous ne possédez pas cent mètres carrés de terre française, tandis que les Rosenthal, eux, ont, en France, trois châteaux historiques, avec tableaux d’ancêtres, écuries, étangs, chasses. Ne croyez-vous pas que ça vaut d’être défendu ? »

   Voici les deux hommes, que le hasard a réunis, marchant à travers une campagne désolée par l’hiver, morts de faim, frigorifiés, trempés, crottés jusqu’au cou d’avoir dormi au bord des chemins. Rosenthal boîte et retarde Maréchal. Celui-ci, soudain, explose, sur quoi Rosenthal lui lance qu’il le déteste. Maréchal rétorque qu’il le lui rend autant. « Et puis, tu vois, je n’ai jamais pu blairer les juifs. » Et partant d’un bon pas, il lâche son compagnon.

   Cependant, au bout d’un moment, une main se pose sur l’épaule de Rosenthal : c’est celle de Maréchal. « Allez, viens ! » Et le couple se refait et finit par rejoindre la frontière. Cette main sur l’épaule est la leçon du film, la raison de son succès, qui prévalut à la fin de la Seconde Guerre mondiale, puisque ‘La Grande Illusion’ continua d’être projeté dans les cinéclubs et dans les salles d’art, décennie après décennie.

   Durant les années de reconstruction et de développement d’après-guerre, la main sur l’épaule devint la morale du temps, la nouvelle culture de la seconde moitié du 20e siècle.

   On eut massivement horreur du nazisme, on rejeta avec indignation toute notion d’une hiérarchisation des races, on se dégouta de l’idée que certaines seraient plus pures que d’autres, on prit le contrepied de l’attitude exprimée par Hitler dans Mein Kampf lorsque le futur dictateur exprima pourquoi, à 24 ans, il avait quitté Vienne pour s’installer en Allemagne :

   « J’ai été écœuré par la conglomération de races qui s’était formée au sein de la capitale, écrivit-il, écœuré par le mélange de Tchèques, de Polonais, de Hongrois, de Ruthènes, de Serbes et de Croates et partout le champignon éternel de l’humanité, les Juifs et encore les Juifs … Plus je vivais dans la ville, plus ma haine grandissait pour le mélange anormal de peuples qui avait corrodé le vieux site de la culture germanique. »  

   Ayant vécu ce que l’Europe avait vécu, il n’était pas question, après guerre, d’embrasser le rêve mortel de la pureté raciale. Le mélange, qui faisait horreur à tant de gens, et pas seulement à Hitler, devint une valeur : mélange des races, mélange des peuples, mélange des cultures, mélange des styles, mélange des sexes, la seconde partie du 20e siècle se fit une passion de combiner tout avec tout.

   Avant guerre, il y avait nous et les autres : nous, notre histoire, notre langue, notre culture, nos grands monuments, nos grandes œuvres et, de l’autre côté de la frontière, les autres, que l’on connaissait peu sinon par le biais de stéréotypes. Pendant le demi-siècle qui suivit la guerre, les frontières disparurent, aussi bien mentales que matérielles : d’étranger, il n’y en avait plus.

   Voici pourtant que, durant l’année 2015, l’étranger ressuscita.

   Avec un courage inouï, une énergie sans limites, supportant des épreuves souvent mortelles, des centaines de milliers d’Afghans, de Pakistanais, de Syriens, de Libyens et autres venant de toutes les nations faîllies qui forment le Moyen-Orient, avant-garde des millions qui préparent déjà leurs bagages, organisent la plus grande migration de peuples jamais connue depuis la chute de l’empire romain.

   Celle-ci revient aujourd’hui à l’horizon de nos intérêts. Elle donna à un jeune anglais, Edward Gibbon, qui ne savait que faire de sa vie, un sujet qui occupa, une fois qu’il l’eut découvert, la totalité de son existence : ce furent les sept volumes du ‘Déclin et chute de l’empire romain’ qu’il rédigea, pendant les dernières décennies du 18e siècle, d’une plume shakespearienne.

   L’analyse de Gibbon se résume simplement : les envahisseurs étaient voués à la libre migration, les Romains l’étaient à la stabilité et à l’ordre. Or, pendant un conflit qui dura cinq siècles, les hommes libres (« restless », comme l’écrit l’Anglais, sans repos) ont vaincu les hommes d’ordre.

   Pourquoi cette victoire ?

   La réponse de Gibbon fut que ces derniers, au fil du temps, croyaient de moins en moins à Rome et de plus en eux-mêmes. Selon cette pente, ils trahirent la démocratie, confirent leurs libertés et droits à des dictateurs, courbèrent la tête devant les empereurs les plus corrompus ; tandis que les envahisseurs étaient des géants, écrit Gibbon, les Romains devinrent, eux, par lâcheté, calcul et intérêt, des pygmées.

   Les habitants de l’Empire romain, écrit-il, « ne possédaient plus ce courage public nourri par l’amour de l’indépendance et par le sens de l’honneur … Ils recevaient de l’empereur leurs lois et leurs dirigeants et comptaient pour leur sécurité sur une armée de mercenaires … Les plus ambitieux allaient à la cour ou bien se rangeaient autour des étendards de l’empereur, tandis que les provinces, privées de force politique et d’union, s’enfonçaient dans l’indifférence de la vie privée. »

   Les géants, à la longue, vainquirent les pygmées. Les Européens seraient-ils, aujourd’hui, devenus des pygmées ?

   Influencés par la culture de la bienveillance et de la main posée systématiquement sur toute épaule, terrorisés par la crainte d’un retour vers les horreurs du nazisme, tout en s’enfonçant comme l’écrit Gibbon, « dans l’indifférence de la vie privée », ils ont baissé modestement le nez, ont accepté le viol des frontières de l’Europe puis admis que les migrants fussent répartis autoritairement entre les nations européennes, même entre celles, issues de l’empire soviétique, qui étaient opposées à les recevoir.

   Ainsi citoyens, dirigeants politiques et bureaucrates de Bruxelles ont, de concert, sanctifié la migration et sacrifié le droit élémentaire qu’a tout peuple de définir les conditions selon lesquelles l’étranger peut pénétrer dans son pays et y demeurer.

   Quant aux migrants, faisant sonner les antiques trompettes de Jéricho, ils ont démontré que les murs de la forteresse européenne n’étaient qu’une grande illusion.

 

 

Publié dans D'Ailleurs | Laisser un commentaire

Éloge du cool. Septembre 2015

 Il y a six siècles et auparavant, Dieu régnait, les Princes en étaient les instruments dociles. Non, observa-t-on tandis qu’un nouveau temps arrivait, ce sont les hommes qui règnent, voyons comment ils font. Ce fut alors que, au début du 16e siècle, Machiavel écrivit à Florence son ‘Prince’ et que Castiglione, son contemporain, membre de la cour du Duc d’Urbino (ville située au sud-est de Florence), rédigea le ‘Livre du Courtisan’.

   Celui-ci avait pour sujet non pas les parasites qui entouraient les potentats afin d’en extraire avantages, positions et subventions (du type de ceux qui peuplèrent plus tard Versailles), mais les professionnels qui aidaient le Prince à exercer son pouvoir : ministres, chargés de mission, financiers, soldats, diplomates. À propos de ceux-ci (dont il faisait lui-même partie), Castiglione posa la question : quelles qualités doit avoir un courtisan et quel comportement doit-il adopter pour exercer efficacement sa fonction ?

   (Machiavel se posa la même question, mais il s’agissait, pour lui, d’étudier le Prince et non son serviteur.)

   Suivons le gentilhomme d’Urbino, lequel s’amuse à imaginer que ses confrères se réunissent pour faire, par jeu, le portrait du courtisan idéal (lui est absent, se trouvant à Londres pour recevoir, à la place du duc d’Urbino, l’ordre de la jarretière dont le roi anglais honore le prince italien).

   Pour le panel imaginaire formé par Castiglione, dont plusieurs membres figurent sous leur nom réel, le courtisan, afin de bien servir le Prince et lui dire la vérité en toutes choses, doit tout d’abord acquérir « sa bienveillance et son cœur ».

   Pour y arriver, le panel énonce une condition : le courtisan doit avoir bonne réputation et être bien vu des siens : or, remarque l’un des gentilshommes, « nos cœurs sont très prompts à l’amour et à la haine. La bonne ou mauvaise renommée d’entrée pousse notre âme vers l’une de ces deux passions. »

   Il faut dire le vrai et avoir, bien que le vrai puisse ne plaire ni au Prince ni à son entourage, bonne réputation. Quelle qualité aidera le courtisan à réussir cette quadrature du cercle ? Le panel s’accorde sur une réponse surprenante : la grâce.

   « Le courtisan, résume l’un des panellistes, doit accompagner ses actions, ses gestes, ses manières, en somme tous ses mouvements, de grâce. » Ce serait « l’assaisonnement de toutes choses, sans lequel les autres qualités et dispositions n’ont que peu de valeur », chose que les gentilshommes dans leur majorité accordent.

   Position inattendue de la part d’un groupe composé, en partie, de guerriers prompts à mettre la main au fer et dont plusieurs ont envoyé bien de leurs contemporains ad patres. La grâce, pourquoi la grâce ? Puisque le but est de séduire le Prince, c’est qu’elle doit permettre à cette séduction d’opérer plus facilement.

   Et en effet, la grâce est l’inverse du défaut qui ne peut qu’irriter suprêmement le Prince et l’ensemble de la cour : l’affectation. Celle-ci, dit un panelliste, résumant la position des autres gentilshommes, est « un écueil très acéré et dangereux ». L’arme contre celle-ci, propose le même, serait une « certaine désinvolture ». C’est ainsi que le « cool » montra le nez dans la pensée du politique !

   Avoir d’autres intérêts que celui de servir exclusivement le Prince va dans le même sens du cool : il faut éviter de manifester un attachement exagéré à soi-même, à sa fonction, à sa place, à ses intérêts. Ainsi le panel souligne la nécessité pour le courtisan d’aimer la musique et de pratiquer le dessin.

   Pourquoi la musique ? C’est que « le monde est composé de musique », comme l’affirme un gentilhomme. Quant au dessin, il pousse à « comprendre la machine du monde ». Il nous libère de nous-mêmes, relativise nos intérêts, met un bémol sur nos passions, nous ramène à notre véritable taille. (Lorsque Churchill, écarté du pouvoir durant les années 30, observa qu’on ne l’écoutait plus lorsqu’il dénonçait la montée du nazisme en Allemagne, il se consola en apprenant la peinture, se pénétrant d’un autre mystère que celui de l’aveuglement de ses compatriotes. Écarté une fois de plus du gouvernement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il revint à nouveau aux pinceaux.)

   D’autres sujets sont évoqués par le groupe de gentilshommes. La langue ? Celle-ci doit être simple, sans tomber dans le vulgaire. La question de l’époque étant de ramener les divers dialectes italiens à l’unité, certains voulaient que l’on imposât le toscan tel qu’il était parlé par les Florentins deux siècles auparavant. Le panel est contre cette marque d’affectation. Le rire ? Oui, il est essentiel de faire sourire : surtout, il faut éviter comme la peste d’être ennuyeux.

   Et ainsi de suite : les traits aimables s’enchaînent jusqu’à ce qu’un membre du groupe s’insurge. Oh là, toutes ces qualités sont bien agréables et font du courtisan un portrait bien sympathique, mais vous oubliez l’essentiel :

   « J’estime, dit ce gentilhomme, que de même que la musique, les fêtes et autres manières plaisantes sont pour ainsi dire la fleur de la courtisanerie, entrainer et aider son Prince à agir bien et le garder du mal en est le véritable fruit. »

   Or le Prince est constamment tiré vers le mal, rappelle le même gentilhomme râleur. Les vices qui le rongent se nomment ignorance et présomption. Ignorance : il refuse d’admettre que le monde ne soit pas ce qu’on aimerait qu’il soit. Présomption : il ne peut convenir que son pouvoir soit fini, ses moyens limités. Obéi par tous à tout instant, n’écoutant que des avis qui lui procurent « plaisir et délectation », le Prince croit disposer du bonheur de faire ce qu’il veut. Le rôle du courtisan, selon notre râleur (exprimant sans doute la position de Castiglione lui-même), est de faire admettre au Prince que ce n’est pas le cas.

   Nous n’avons plus de Princes, mais nous avons le Peuple – nous. Nous n’avons pas de courtisans servant le Prince, mais des politiciens élus par nous, le Peuple, pour gérer nos affaires. Or le Peuple n’a pas de raison d’être plus vertueux que le Prince ; il a tendance, comme lui, de faire bon accueil à l’ignorance et à la présomption ; comme lui, il pense que tout convient pourvu que cela lui procure « plaisir et délectation ».

   Le politicien, comme le courtisan le Prince, devrait ramener le Peuple sur le bon chemin, lui montrer où est le bien et que tout n’est pas possible. Mais comme il veut fuir la haine, susciter l’amour, et surtout gagner l’élection, il favorise les illusions du Peuple et lui promet de réaliser ses désirs. Plus que cela, il est persuadé qu’il devine ce que le Peuple veut mieux que le Peuple lui-même. Comme c’est le cas de ceux qui savent tout, il suscite un ennui massacrant dont il est totalement inconscient, croyant être l’instrument privilégié de l’histoire. L’arrogance l’affecte suprêmement. La grâce, ah la grâce, a évité de frapper à sa porte

   Question : la présomption, la promesse de changer le monde, l’exagération de son savoir, l’illusion quant à ses moyens ne font-elles pas partie du profil du politicien moderne ? « Le livre du Courtisan », avec son éloge du cool, est-il hors sujet ?

   Sans doute pas. Le 27 octobre 2002, à Paris, à l’Institut, un homme d’État prononça des paroles que les gentilshommes d’Urbino, ombres rassemblées sous les voutes, auraient accueilli avec des hochements de tête :

   « Le monde, prononça cet homme d’État, l’Être, et l’histoire ont leur temps. Nous pouvons, naturellement, entrer dans ce temps de façon créative, mais aucun de nous ne le tient dans ses mains. Si je considère ma propre impatience, je me rends compte avec une nouvelle urgence que le politicien du présent et de l’avenir doit apprendre l’importance d’attendre. Ses actions ne doivent pas être fondées sur un sens de supériorité, mais doivent surgir de l’humilité. Même moi, le critique sarcastique de ceux qui tentent vainement d’expliquer le monde, je devais me rappeler que le monde ne peut pas simplement être expliqué, mais doit être aussi compris. »

   L’orateur était Vaclav Havel, président de la Tchécoslovaquie puis de la République tchèque depuis 1989, dont la fonction s’achevait cette année-là.

   Havel ne se prenait pas au sérieux, mais prenait au sérieux le sort de son pays ; à travers ses pièces, car c’était d’abord et essentiellement un dramaturge, il s’était plu à faire rire du régime communiste lorsque celui-ci étouffait son pays. Il fut l’un des organisateurs de la révolution pacifique, dite «de velours» qui permit à la Tchécoslovaquie de sortir pacifiquement du communisme et d’accéder au statut de nation moderne sans verser la moindre goutte de sang.

   La chance pour les Tchécoslovaques et pour Havel fut que celui-ci ne vint pas à la politique par la politique, mais par le théâtre. Né en 1936, Havel avait connu, après la guerre, la subjugation de son pays par les Soviétiques. Fils de bourgeois et de capitalistes, interdit d’éducation supérieure, il se consola en devenant machiniste au théâtre, ce qui lui permit de fréquenter les actrices, dont nombre accompagnèrent durablement ses jours et ses nuits, et d’écrire ses propres pièces.

   Comme le régime ne fonctionnant qu’à coup de mensonges, Havel entreprit de moquer ces mensonges, ce qui lui assura rapidement la célébrité, à l’intérieur du pays, à travers le bloc soviétique et en Occident.

   L’un de ces mensonges poussa Havel à entrer en politique. Considérant que la musique rock menaçait la sécurité et le bonheur des Tchécoslovaques, le régime s’empara des musiciens d’un groupe de rock célèbre auprès de la jeunesse, Plastic People of the Universe, et les jeta en prison. Havel, avec d’autres de ses amis, formèrent un mouvement, Charte 77 (l’on était en effet en 1977), dont la mission était de défendre les droits humains. Le premier combat de Charte 77 fut de réclamer la liberté des rockers. Cela valut à Havel quatre ans de prison, l’interdiction de publier, de représentation et de voyage à l’étranger ainsi que d’innombrables tracas.

   En 1989, pendant que les Allemands de l’Est fuyaient leurs pays en masse, les habitants de Prague emplirent les places et avenues les plus célèbres de la ville ; le régime tenta la répression puis s’effondra.

   Conformément à la constitution, Vaclav Havel fut élu président de la République par une chambre de députés composée intégralement de communistes ; paralysés par la peur, ceux-ci furent consolés par le nouvel élu qui leur affirma que ses amis et lui n’étaient certes pas semblables à eux et ne leur feraient aucun mal (ce qui fut, en effet, le cas). Réélu 3 ans plus tard, après des élections démocratiques libres, Vaclav Havel fut à nouveau réélu lorsque, en 1992, la Tchéquie et la Slovaquie se séparèrent.

   Castiglione faisait dire à ses gentilshommes d’Urbino qu’on devait toujours dire la vérité au prince. Pour Havel, la vérité était due, tout aussi impérativement, au peuple. Il commença son premier discours présidentiel ainsi : « J’assume que vous ne m’avez pas porté à cette fonction pour vous mentir. »

   Or, la Tchécoslovaquie « ne fleurissait pas », comme il l’affirma aussitôt, contrairement à ce que prétendaient les autorités précédentes : les Tchécoslovaques en effet, selon leur nouveau président, avaient perdu tout sentiment de responsabilité, s’étaient résignés à accepter de voir disparaître les principes de sincérité, d’altruisme, de dignité, d’honneur, de confiance en autrui. Moralement, le pays était en ruines. La faute n’était pas seulement celle des communistes : elle était celle de l’ensemble de la population.

   Et de lui-même.

   Il s’était toujours senti inférieur à sa tâche, dans la lutte comme dans la conduite du pays. Surtout, cet homme qui avait éminemment le sens du ridicule, sentait risible le rôle de leader qu’il jouait.

   Dans une pièce qu’il écrivit à sa sortie de prison, ‘Largo Desolato’, il décrit un homme que l’entourage tiraille dans les directions les plus diverses : des ouvriers qui se réclament de lui demandent qu’il « fasse quelque chose » ; un ami devine que sa volonté est en passe de s’effondrer et le conjure de se redresser ; sa maîtresse lui reproche de ne pas lui montrer de signes d’affection en public ; sa femme l’accuse de maltraiter sa maîtresse et le soupçonne de se préparer à capituler devant le pouvoir. Ne sachant plus qui il est, le héros de la pièce (ressemblant à Havel lui-même) demande aux policiers qui le menacent de la prison de passer à exécution. Ceux-ci, après consultation, rejettent sa demande : pourquoi briser un homme déjà brisé ! La pièce se termine avec le héros allongé sur le sol : la prison, supplie-t-il, la prison !

   Plutôt que la prison, Havel eut, quelques années après, la présidence. Là, le dramaturge s’inventa une figure de politicien cool, s’admirant peu, ne haïssant personne, résolu à aider son pays à entrer dans la communauté des nations occidentales et sachant que, quoiqu’il veuille faire, l’histoire marchait à son propre rythme, figure à la fois désinvolte et obstinée qui accompagna les treize années de sa présidence.

   Ayant rejoint, en 2011, les ombres d’Urbino, le dramaturge-président nous laisse une question : peut-on exercer aujourd’hui une fonction politique et « vivre dans la vérité », selon son expression ? Est-il sage de donner le pouvoir à un amateur qui prône la modestie, ne prétend pas changer le monde, fait preuve de lucidité à la fois en ce qui concerne son pays et lui-même et dont le visage est rarement sans un sourire ? Un président cool est-il possible ? L’exemple de Vaclav Havel prouve que le jeu en vaut la chandelle.

   Qui est preneur ?

 

Publié dans D'Ailleurs | Laisser un commentaire

Être soi ne suffit pas (Juillet 2015)

   Alcibiade, séduisant hommes et femmes et aimé par tous et toutes, guerrier se jetant dans tous les combats, noceur et amateur de philosophie, destructeur de la Grèce et sauveur d’Athènes – le personnage a fasciné le monde pendant deux millénaires. Plutarque, moraliste grec du premier siècle après JC, en a fait le portrait parmi ses cent « Vies Parallèles », assemblées deux à deux, un Grec illustre associé à un Romain illustre : le Romain de ce couple fut Caïus Marcius, dit Coriolan, qui vécut quelques décennies avant Alcibiade, dans les premiers temps de la République romaine.

Colossalement riche, issu d’une famille athénienne d’antique noblesse, Alcibiade possédait tout, fortune, beauté, charme, esprit, courage, tout, sauf de posséder la moindre conviction dépassant son envie du moment. Sa seule foi, c’était lui : un homme moderne !

Jeune homme, il révérait la philosophie, cultivait la mesure, buvait les paroles de Socrate. Celui-ci l’aimait d’amour, mais « ne cherchait pas, souligne Plutarque, les plaisirs indignes d’un homme, ne réclamait ni attouchements ni caresses, mais critiquait ce qu’il y avait de corrompu dans son âme, et rabattait son vain et fol orgueil. »

Le « vain et fol orgueil » fut pourtant le feu qui propulsa pendant toute son existence la fusée Alcibiade. « Parmi toutes les passions violentes que la nature avait mises en lui, souligne Plutarque, la plus puissante était de gagner et d’être le premier. »

Or pour être le premier à Athènes, il fallait mettre fin à la guerre qui opposait depuis dix ans la cité à Sparte. Pour cela, Alcibiade conçut et communiqua à ses compatriotes un plan extraordinaire, à la mesure du personnage qu’il composait. Sous son commandement, on embarquerait sur plus de cent cinquante bateaux une armée puissamment équipée, qui, dans un premier temps, irait conquérir la Sicile. De là, on s’emparerait de l’Italie, au nord, et de Carthage et de la Libye au sud. Ainsi on encerclerait le Péloponnèse par les deux bords de la Méditerranée et on détruirait Sparte, une bonne fois pour toutes.

La campagne de Sicile fut un désastre : 50.000 hommes y laissèrent leur peau, Athènes y perdit sa flotte et, en fin de compte, perdit la guerre du Péloponnèse, 20 ans plus tard. Alcibiade, quant à lui, mit à peine le pied en Sicile, car, ayant atteint le but de l’expédition, il fut aussitôt rappelé à Athènes pour affronter les juges dans un procès qui n’avait rien à voir avec la guerre. Craignant pour sa vie, il s’enfuit et commença une vie d’exil et de traîtrise.

Il proposa d’abord ses services à Sparte. Lorsqu’ils crurent avoir des raisons de se méfier de lui, ses nouveaux amis tentèrent de le faire assassiner. Plus rapide, il s’enfuit chez les Perses, leur suggérant de ménager la chèvre et le chou, de ne donner pas trop à Athènes et pas trop à Sparte, mais assez cependant pour qu’ils puissent se saigner mutuellement.

Cette vie d’atome lâchée ne parut pas peser sur les épaules d’Alcibiade : il se trouvait bien partout, cela faisait partie de son génie. Quelques fussent les peuples chez qui il trouva refuge, « il savait s’adapter, note Plutarque, et se conformer à leurs habitudes et leur mode de vie plus vite que le caméléon ne sait changer de couleur » : soldat austère à Sparte, en Ionie (côte d’Asie Mineure) « efféminé, voluptueux et nonchalant, en Thrace (nord-est de la Grèce), grand buveur et bon cavalier … il surpassa par son faste et son luxe la magnificence des Perses. »

Puis une étoile se leva sur ce bâton de chaise cynique : il voulut n’être plus qu’Athénien. Pendant les années qui suivirent, le traître s’employa à rétablir sa patrie dans sa prééminence passée. Tout en se méfiant des Perses, en ne se risquant pas entre les mains de Sparte, il batailla à gauche et à droite pour redonner à Athènes sa puissance. Il rentra chez lui, fut honoré, nommé stratège.

Mais l’envie, la haine, l’étroitesse d’esprit de ceux qui ne se satisfaisaient pas d’être guidés par le politicien ondoyant ni conduits au combat par le général dont on ignorait quel tour il avait en tête, tout cela le rattrapa : ni le peuple, ni les paysans, ni la noblesse, ni les soldats ni les rameurs de la flotte ne le voyaient plus comme un des leurs. Professant d’être l’ami de tous, il n’appartenait à personne. Privé de commandement, chassé en Asie, Alcibiade mourut entre les bras d’une prostituée, assassiné par un rival de misère.

Le Romain du couple parallèle de Plutarque, Caïus Marcius, ou Coriolan, partageait avec Alcibiade ce « vain et fol orgueil », dont Sophocle avait voulu guérir son élève. Mais si l’orgueil poussa Alcibiade à utiliser n’importe quels moyens et arguments pour « gagner et être le premier », chez Coriolan la fierté faisait un corset. Ce qu’il pensait, il le disait. Ce qu’il disait, il le faisait. Ce qu’il faisait, il le faisait jusqu’au bout.

Dans le drame qu’il a tiré fidèlement du récit de Plutarque (« Coriolan »), Shakespeare montre Caïus revenant de la victoire qu’il a emportée sur un proche ennemi de Rome, les Volsques. Le Sénat acclame le général triomphant, lui donne le nom de la ville volsque qu’il vient de conquérir, Coriolan, et l’élit Consul. Le peuple applaudit, mais son consentement explicite est nécessaire ; pour cela, il faut que le général revête la robe des suppliants et quémande le vote de tout un chacun sur la place du marché.

Shakespeare montre Caïus, devenu Coriolan, cherchant d’être dispensé de cette humiliante corvée ; impossible, lui disent ses amis de la noblesse ; alors il y va, mais avec mauvaise grâce, forçant le trait, se moquant de la procédure et des gens qu’il rencontre. Forcer sa nature n’est pas sa nature. Le peuple, qui a ressenti la moquerie du général, conduit par les tribuns, inverse le vote du Sénat ; Coriolan prend feu et flamme, comme les tribuns avaient calculé qu’il le ferait, injurie ceux-ci, met la main à l’épée.

Ayant le bon motif, les tribuns bannissent le général éruptif : « Mais non, s’écrie Coriolan, c’est moi qui vous bannis ! » Et Shakespeare lui fait jeter ce mot qui résonnera dans les siècles à venir :

« Il existe un monde ailleurs ! »

Pour se venger de l’affront qu’il a subi, Coriolan passe du côté des Volsques, le « monde ailleurs » qui se trouve sous la main. Il a changé ? Non, il est lui-même, intrépide, ignorant la mort, fidèle à son dessein qui est de faucher ceux qui veulent le faucher : c’est le monde qui a changé ! À sa mère qui veut calmer sa rage, il lance: « Pourquoi me souhaiter plus doux ? Me voudriez-vous traître à ma nature ? Dites plutôt que je joue le rôle de l’homme que je suis. »

Consternation à Rome : les tribuns baissent le front et cherchent des volontaires capables de convaincre de sa folie Coriolan, maintenant établi parmi les Volsques, préparant leur armée pour la conquête de Rome. L’ex-général romain renvoie avec mépris les émissaires d’une patrie qu’il a rejetée. Reste sa mère. Il rejette ses suppliques, ainsi que celles de sa femme et de son fils qui l’ont accompagnée, suppliques auxquelles il résistera, dit-il, « comme un homme qui serait seul auteur de lui-même ».

Mais sa mère, pathétiquement, oppose un argument qui permettrait à Coriolan de s’élever au-dessus de lui-même, de sa rage, de son désir de vengeance : qu’il utilise la position qu’il a conquise pour faire cesser la guerre entre les deux peuples !

Est-ce parce que Coriolan, comme Alcibiade, a soudain perçu quelque chose brillant au-dessus de son «je suis ce que je suis» : un intérêt commun entre Romains et Volsques, auquel il pourrait se dévouer ? Les larmes de celle qui lui a donné la vie ont-elles ébranlé le général ? En tout cas, le voici qui remet l’épée au fourreau et annonce qu’il œuvre désormais pour la paix entre Romains et Volsques :

« Ah, dit à sa mère cet homme qui voulait être seulement l’auteur de lui-même, vous avez gagné et moi je suis perdu ».

Et en effet les Volsques, convaincus de la double traîtrise de l’homme qui devait les mener à la conquête de Rome, au pillage de la ville, au massacre de ses habitants mâles et au servage de ses femmes et de ses enfants, sabrent Coriolan qui, fidèle à lui-même, ne revenant jamais sur sa parole, était retourné à leur camp.

Plutarque, dans ses « Vies Parallèles », montre comment les hommes illustres reçoivent la visite de la vertu, souvent, parfois ou jamais. L’amour de la patrie a changé le sort d’Alcibiade et de Coriolan, l’amour filial a visité aussi tragiquement ce dernier.

Sautons à notre temps. Bien que la culture officielle, répandue par les médias, portée par les célébrités, récitée par les gens-qui-savent, répande qu’être soi est le nec plus ultra et que la vie ne demande rien d’autre, la population, elle, n’en est pas totalement persuadée. L’image du héros, c’est-à-dire d’une personne qui se consacre à autre chose qu’à « être elle-même », continue de l’impressionner. Comme elle inspire un cinéaste dont les films font un succès populaire, année après année : Clint Eastwood.

Celui-ci semble consacrer les années qui lui restent à vivre (il a 84 ans) à célébrer la vertu chez les hommes du quotidien : c’est le cas de son dernier film, « American Sniper », sur le tireur d’élite Chris Kyle, que la dévotion attache à ses camarades de combat ; c’est aussi le cas du film qu’il projette de réaliser sur Chesley Sullenberger, le pilote de 58 ans qui, en janvier 2009, réussit à faire amerrir son Airbus, chargé de 155 voyageurs et membres de l’équipage et privé de moteurs, sur les eaux du fleuve Hudson, au cœur de Manhattan.

Après des décennies d’émerveillement égocentrique, une ancienne évidence s’affirme : être soi ne suffit pas.

Publié dans D'Ailleurs | Laisser un commentaire

Exposition Bonnard: Avec ou sans rideaux à la fenêtre? (Juin 2015)

   En 1947, un homme apprend avec émotion la nouvelle de la mort de Pierre Bonnard, lequel est, selon lui, l’un des trois grands peintres de l’époque (avec Matisse et Picasso) : « Les Français ne comprennent-ils pas qui ils viennent de perdre ? » s’écrie-t-il.

Cet homme est Joseph Czapski, peintre polonais. Il pose cette question en entrée de l’article qu’il écrit sur le coup pour Kultura, revue destinée aux exilés polonais dont il est l’un des fondateurs. Et il poursuit :

« C’est vrai, Bonnard est ‘d’un autre âge’. Il est le passé, ‘le paradis perdu’. » « Le sujet éternel de Bonnard, écrit Czapski, était l’amour et la joie de vivre. Il avait dans les veines le sang d’un homme du 19e siècle capable d’aimer l’art et de s’enfermer en lui malgré les coups du sort, s’entourant de petites joies … à l’abri de catastrophes élémentaires. »

Or les « catastrophes élémentaires », Czapski, comme tous ses compatriotes, comme la plupart des Européens, les a connues, lui d’avantage que certains et moins que d’autres : le malheur a empli sa louche maléfique plus pour ceux-ci que pour ceux-là, mais n’a oublié personne.

Quel est donc ce Joseph Czapski, qui simultanément donne les lauriers à Bonnard et le considère en dehors du temps, « d’un autre âge », le rejetant dans un « paradis perdu », le confinant aux « petites joies » ?

Ayant étudié la peinture à Varsovie, Czapski, qui se trouve alors à St Petersburg, assiste à la révolution d’Octobre. En 1920 il participe aux combats qui permettent de refouler les Soviétiques, lesquels entendent s’emparer de la Pologne et la réduire à sa servitude habituelle. En 1924, revenu à la peinture, il s’installe à Paris.

Là, avec d’autres artistes polonais, il découvre Bonnard dont la peinture lui semble « une libération des possibilités illimitées de la création. », comme il le rappelle dans son article de Kutlura. 

Il se blinde, avec ses amis, contre le mépris que suscite, à cette époque-là, l’étude de la nature, qualifiée du terme dépréciateur d’  « impressionniste », donc réactionnaire. Il résiste, avec le même groupe de peintres polonais, à la mode du cubisme dont, écrit-il, « les épigones remplissent les expositions de mandolines schématiques, de formes géométriques toujours les mêmes et des quelques couleurs de leur palette appauvrie. »

Peu importe que Bonnard ne soit pas à la mode ! Peu importe qu’un critique décrive avec dédain « le tricycle désuet de M. Bonnard s’efforçant de suivre les superbes Rolls-Royce et Bugatti de Picasso et de Léger. » Czapski et ses amis se moquent bien de la mode ! Pour eux Bonnard est grand, le plus grand, car il a fait la synthèse de l’émotion et de l’organisation, il a appris à fusionner le « modèle de la nature » comme Bonnard le dit lui-même et le « modèle qu’on a dans la tête ».

À la déclaration de la guerre, Czapski rentre en Pologne. Officier, il est fait prisonnier par les Russes qui, en 1939, se partagent le pays avec les nazis, conformément au traité Ribbentrop-Molotov. Un million et demi de Polonais sont expulsés de leurs maisons et de leurs terres, chassés vers les camps soviétiques, beaucoup mourant sur la route ; 30.000 officiers sont exécutés d’une balle dans la tête par les tueurs de la NKVD (police secrète soviétique). Czapski comme quelques autres a la chance d’appartenir à un lot que le hasard arrache du camp où se trouve une partie des futurs suppliciés.

Deux ans d’emprisonnement, de froid, de faim et de misères physiques, mais aussi d’amitié et d’échanges. Czapski fait des conférences sur la peinture ainsi que sur Proust dont, de mémoire, il reconstitue la Recherche du Temps Perdu. Il dessine autant qu’il le peut, avec les moyens qu’il a : « Cette période de ma vie m’a convaincu pour toujours de ce que le dessin le plus sec, sans délectation, misérablement esclave de la nature, quotidiennement approfondi et strict jusqu’aux limites de mes possibilités, était pour moi … une source vitale pour la vie. »

En juin 41, Hitler jette ses divisions contre celles de Staline. De prisonniers de guerre, les Polonais passent au statut d’alliés de la Russie. On projette de former une armée polonaise. Czapski est chargé de recenser à travers tout le territoire russe les anciens prisonniers polonais qui manquent à l’appel. Son itinéraire dans un pays qui gémit sous la dictature communiste et que l’invasion nazie saigne encore plus cruellement fera, après la guerre, le sujet d’un livre qui fut l’un des premiers à dire la vérité sur le régime soviétique : « Terre inhumaine ».

Rebattus dans le sud de la Russie, les ex-prisonniers, râleurs, indisciplinés, inquiètent leurs ex-gardiens au point d’obtenir d’être évacués en Égypte, où une armée polonaise se forme sous le commandement anglais : Czapski fait le trajet avec 70.000 hommes et quelques dizaines de milliers de femmes et d’enfants, à travers l’Iran, l’Irak, la Palestine. Responsable des services d’information de la nouvelle armée, il fait la campagne d’Italie, participe aux fameux combats de Cassino, où les meilleures troupes des deux côtés, allié et allemand, s’exterminent sous les murs d’un monastère franciscain.

Démobilisé, il se retrouve à Paris. Il ne veut ni ne peut rentrer en Pologne où les communistes instaurent une dictature dont on n’imagine pas la fin. Son œuvre a disparu dans les bombardements. Il doit rebâtir sa vie à partir de rien : destinée commune d’après-désastre !

Cet homme qui ne peut oublier les « catastrophes élémentaires » qui ont poussé tant d’hommes à en massacrer tant d’autres pour être abattus à leur tour, ni l’écrasement de la liberté dans son pays, cet homme qui est sorti, comme d’autres, nu de la tourmente, ne peut tourner le dos à Bonnard, qui a passé les années de la grande boucherie mondiale (ainsi que celles de la Première Guerrre Mondiale) à peindre le bonheur de vivre, les « petites joies » quotidiennes, la table servie, le chien, la vue sur la terrasse et sa femme dans la baignoire.

Le voici donc, dans Kultura, en 1947, à analyser le « ravissement » que procure la vue d’un tableau de Bonnard, dans des termes qui éclairent lumineusement celui que ressent aujourd’hui le public visitant la fascinante exposition d’Orsay (17 mars – 19 juillet 2015).

Ce ravissement, c’est celui de la couleur.

Quel que soit le tableau, affirme Czapski, « chacune de ces toiles laisse dans la mémoire une gamme de couleurs dont on se souvient des années après, dans toute sa richesse et son raffinement. » «  Bonnard, c’est le monde des surprises coloristes, du jeu des tons rubis, perles, violets d’améthyste, verts aigus, noirs, jaunes citron, bleus de saphir et bruns. » « Aucun peintre au monde sans doute n’a créé une telle gamme de violets, depuis des mauves presque bleu jusqu’à des tons presque roux et rouge. » Et, concernant les tableaux représentant une femme nue à sa toilette : « Quels bruns sombres, quels tons citron, violet et rouge Bonnard emploie-t-il pour ses Venus au bain … »

Le ravissement que procure un tableau de Bonnard, c’est aussi une certaine vision. Dans son monde, il n’existe pas de hiérarchie entre l’avant-plan et l’horizon, entre la lumière et l’ombre, entre l’assiette et le corps, entre animal, chien, chat, oiseau et sujet humain : tout peut être sublimé et tout être masqué. Tout est essentiel et rien n’est important. À un ami peintre qui s’indignait d’un tableau où l’on voyait un visage et un corps coupé en deux dans l’embrasure d’une porte, Czapski explique : « C’était cela, sa surprise ».

Car tout tableau Bonnard est une surprise : surprise des couleurs, surprise du découpage et de la construction.

Pourtant, face à ce peintre qu’il admire au point d’en faire l’un des artistes les plus importants de son temps, Czapski ne peut s’empêcher de ressentir un doute. Bonnard a vécu dans un temps de bouleversement, or sa façon, observe Czapski, « n’a subi aucun bouleversement. » À travers les épreuves terribles de la guerre de 14-18, celles de la montée du nazisme, celles de la Seconde Guerre mondiale, il n’a cessé de produire le miel de la joie.

Et Czapski de formuler le dilemme : faut-il être, comme Bonnard, fidèle « à une certaine vision en dépit de la réalité, afin qu’il (l’homme) ait une patrie à laquelle revenir ? » Ou bien doit-on confronter le présent et refuser, selon l’expression du poète polonais Cyprian Norwind, de tendre «  des rideaux à la fenêtre » ?

La conclusion de Czapski est ferme et clôt son article : « Entre Bonnard, qui a enrichi notre vision du monde et nous a inculqué un sage amour de la vie et de l’art, entre ce Bonnard-là et la réalité actuelle, il y a un abîme que seule une autruche ne voit pas. »

Revenons à 2015.

Le bloc communiste s’est effondré, en même temps que le nazisme, la chère Pologne de Czapski s’est défaite de ses bourreaux. La vie, partout, est devenue moins dure, les corps souffrent moins, on meurt plus tard, les préjugés se dissipent, les horizons s’ouvrent, géographiques et mentaux.

Le bonheur plutôt que la liberté est devenu notre recherche et même notre revendication. Or Bonnard nous a montré qu’il existait une relation entre le bonheur et le « bon-voir ». Regarder obstinément, amicalement ce qui se trouvait autour de lui, telle nappe, tel chat, tel mur, tel corps, tel paysage, s’en étonner, en décrire inlassablement la présence, les secrets, la lumière, la couleur, telle était sa démarche.

« Nous ne sommes pas des criminels, se dit le visiteur sortant de l’exposition d’Orsay, ni perpétuellement enfermés en nous-mêmes. Le passé n’est pas empli que d’injustice. La planète n’est pas un cadavre pourrissant sous un soleil déclinant. La méchanceté, le gâchis, la laideur ne sont pas notre destinée ! »

A ce visiteur-là, Bonnard a offert une patrie à laquelle revenir.

 

 

Publié dans D'Ailleurs | Laisser un commentaire

La fabrique des anges (Mai 2015)

Un père revient de la guerre. Il appelle son fils, qui a cinq ans et qu’il a peu connu. “Tes gouvernantes te laissent-elles bien propre ?” demande-t-il. « Je me débrouille bien tout seul ! » répond le bambin. Il expose alors au guerrier qu’il a découvert seul, et à la suite de « longues et minutieuses recherches » un moyen de nettoyer cette partie de son anatomie qui exige un soin particulier. Suit l’énoncé des objets et matières qui permettent à l’enfant d’exercer la fonction dont il s’enorgueillit : cache-nez en velours, tapis de jeu, chat, diverses plantes … « Et le meilleur ? » demande l’homme de guerre. « Un oiseau coincé entre les cuisses ! » répond le petit.

Le papa est émerveillé : « Je congnois que son entendement participe de quelque divinité tant je le vois agu, subtil, profund et serain. » (Nous sommes chez Rabelais, dans son ‘Gargantua’). Grandgousier, le papa guerrier, décide de donner à son fils, Gargantua, une vraie éducation. Il s’adresse pour cela à d’éminents sophistes qui, pour faire de leur élève un sage, lui font apprendre par cœur nombre de livres nullissimes. Résultat : voici le petit génie du nettoyage intime devenu en quelques années un crétin absolu.

L’homme de guerre se fâche, chasse les « tousseux » et convoque un véritable éducateur, Ponocrates, soucieux non de sagesse, mais de connaissances. Après avoir purgé le corps de Gargantua de tout ce qu’une alimentation désastreuse et d’habitudes qui ne le sont pas moins y ont accumulé, Ponocrates soumet son élève à un rythme d’enfer tel « qu’il ne perdoit heure quelconques du jour, ains tout son temps consommoit en lettres et honneste scavoir. »

Lever à 4 heures du matin. Pendant qu’on frictionne le jeune homme, lecture de quelques pages des saintes écritures « clairement et avec prononciation compétente en la matière. » (C’est le temps où Érasme et Luther luttent pour que le latin marmonné des curés soit épuré par une élocution claire, compréhensible par le public.)

Puis, après consultation du ciel et comparaison avec ce qu’on a observé la veille, on s’habille, on se coiffe et on se parfume, tout en trouvant des exemples pratiques de ce qu’on a appris les jours précédents. De là, le précepteur fait trois heures de lecture. Après quoi on sort pour aller à la salle du jeu de paume (la Grande Braque), célèbre à Paris, ou bien on va aux prés.

Au repas qui suit, on s’intéresse aux « vertus, propriété, efficace et nature de ce qui estoit servy à table : du pain, du vin, de l’eau, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines et de l’aprest d’icelles. »

Après le repas, on se lave dents, yeux et mains, et on chante quelques hymnes à la louange de Dieu, choisis pour leur beauté.

Un jeu de cartes apparaît ensuite, « non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles. Lesquelles toutes yssoient de l’Arithmétique. Par ce moyen (Gargantua) entra en affection de icelle science numérale … non seulement d’icelle, mais des autres sciences mathématiques comme Géométrie, Astronomie et Musique. » On chante « sur une musique en quatre ou cinq parties ou en faisant des variations vocales sur un thème. » S’agissant des instruments de musique, pas un que l’on n’apprenne à jouer.

L’après-midi, trois heures d’étude, puis c’est aux arts de la chevalerie que l’on se consacre : maniement du cheval, tire à l’arc, combat à l’épée, au poignard, à la lance et à la hache. On traverse la Seine à la nage, « une main en l’air, en laquelle tenant un livre. » On grimpe les façades des maisons, « s’accrochant grâce à deux poignards acérés et deux poinçons à toute épreuve » (comme font aujourd’hui les grimpeurs de cascades gelées). On s’élève le long de cordes, on marche le long de perches tendues entre deux arbres.

Enfin, si le temps demande que l’on restât à l’intérieur, on visite les ateliers des « lapidaires, orfèvres, tailleurs de pierre précieuse, ou les alchimistes et les monnayeurs, ou les haute-lissiers, les tisserands, les veloutiers, les horlogers, les miroitiers, les imprimeurs, les facteurs d’orgues, les teinturiers. »

Bref, tout est occasion d’apprendre ; tout vient du monde, rien n’est consacré à l’idéologie. La religion, dans le programme de Ponocrates, est occasion de connaissance et de beauté : changer l’âme n’est pas le but, celui-ci étant d’en augmenter le volume.

Avance rapide vers notre temps, 480 ans après la publication de ‘Gargantua’. Ponocrates est répudié : les « tousseux » d’aujourd’hui veulent changer l’humanité, en commençant par sa partie la plus malléable, les enfants et les jeunes gens.

Voici, en France, l’Éducation nationale, dont les résultats en matière de transmission des connaissances sont peu glorieux, qui se fixe l’objectif de faire en sorte que les élèves, depuis la maternelle jusqu’au lycée, soient totalement lavés de toute trace de GBLTphobie. (Pour ceux qui n’ont pas acquis le nouveau vocabulaire : G = gai, B = bi-sexuel, L = lesbienne, T = transsexuel).

Dans ce but, à l’invitation du précédent ministre de l’Éducation nationale du gouvernement Ayrault, Vincent Peillon, le syndicat d’instituteurs SNUIpp a élaboré un dossier (disponible sur Internet) indiquant, classe par classe, comment procéder au remodelage des jeunes esprits.

On commence, dès la maternelle, à accoutumer les bambins à l’inexistence de la différence entre les sexes. Le dossier du SNUIpp souligne ainsi le danger qu’il y aurait d’écrire au tableau noir les noms des filles à la craie rose et ceux des garçons en bleu. Ne jamais dire « les filles » ou « les garçons », afin que les enfants comprennent, dès le début de leur vie, que de tels groupages n’existent pas.

Le pas suivant : faire comprendre que l’attraction des sexes est d’origine purement sociale ; hommes et femmes ne se désirent que parce que la société leur a imposé cette artificieuse avenue à leurs appétits. Le dossier du SNUIpp indique de quelle manière, déjà à l’école maternelle, mais plus explicitement au collège, les enfants doivent « apprendre » que les pères peuvent jouer le rôle de mères, mais aussi, par extension, que certains pères peuvent être des mères et inversement. Bref, accoutumer les enfants à trouver « normal » que leurs camarades aient deux pères ou deux mères et faire donc passer le message que le sexe est non une détermination, mais un choix.

On comprend que le projet Peillon-SNUIpp vise un but : il s’agit que les enseignants fassent en sorte que les jeunes gens sortant de leurs études se sentent chez eux au sein d’une société où tout choix serait possible et tout préjugé éteint. Cependant la révolte des parents, la nécessité de consacrer les efforts du gouvernement à des choses plus graves, a fait capoter la réforme : pas pour toujours et pas partout ! Car de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis, l’effort de conditionnement est déjà largement déployé. Mais contrairement à ce que voulait le projet Peillon-SNUIpp qui partait du bas, de la maternelle, il s’exerce ici depuis le haut : à travers les universités.

Son prétexte se trouve dans la religion de la diversité. Honorer celle-ci plutôt que de transmettre des connaissances, tel serait désormais le rôle d’une université américaine. La connaissance s’efface devant l’opinion, fruit des intérêts multiples des diverses segmentations qui composent le corps des étudiants. Ainsi, pour ne considérer que l’une de ces segmentations, celles des étudiants du sexe féminin, l’Université de l‘Indiana propose 35 cours traitant de la théorie du genre (modelage du sexe par la société) ; le département « Femmes, Genre, Sexualité » de l’Université du Kansas (KU) offre 65 cours différents sur ces sujets.

L’explosion des enseignements consacrés à la « diversité » comporte cependant un risque : que le membre d’une des multiples segmentations d’étudiants puisse se trouver amoindri, voire insulté par un cours, un professeur, un événement organisé au sein de l’université. Le rôle de l’université serait d’anticiper et si possible d’empêcher que de tels traumatismes puissent avoir lieu.

Voici ce que déclare UCLA (Université de Californie à Los Angeles) parmi ses objectifs :

« Nous considérons que les sociétés modernes incorporent des préjugés fondés sur la race, l’ethnie, le genre, l’âge, l’incapacité, l’orientation sexuelle et la religion et tentons de développer la prise de conscience et la compréhension de ces préjugés à travers l’éducation et la recherche, et de résoudre les conflits qui surgissent à l’occasion de ces préjugés au sein de nos communautés. »

Afin que nul appartenant à une quelconque segmentation ne soit touché, peiné, affecté, traumatisé par quoi que ce soit qui se dirait dans un cours ou dans quelque manifestation organisée au sein de leurs murs, les universités en grand nombre affichent maintenant des « trigger warnings » (avertissements). Voici, selon l’une de ces universités, Oberlin College (Ohio), ce dont ces « trigger warnings » signalent l’existence :

« Les triggers ne concernent pas seulement la méconduite sexuelle, mais aussi tout ce qui pourrait causer un traumatisme. Méfiez-vous du racisme, du classisme, du sexisme, de l’hétérosexisme, du cessexisme, du capacitisme (« ableism ») et autres manifestations de privilège et d’oppression. » On explique : le « classism » consiste à juger les personnes selon leur origine sociale ; « l’hétérosexism » à poser que seule l’hétérosexualité est normale ; le « cessexism » à considérer que les transsexuels sont inférieurs aux non-transsexuels ; l’« ableism » à pratiquer la discrimination parmi les personnes souffrant d’incapacités physiques ou mentales.

Pour les étudiants distraits, qui n’auraient pas lu tel trigger warning et qui se seraient aventurés dans un cours, un débat ou dans quelque autre événement où se serait exprimée l’une quelconque des opinions figurant dans la liste du Oberlin College , les universités, les petites comme les plus illustres (Harvard, par exemple), ont créé des salles de sécurité («safe space»), au sein desquelles la personne traumatisée peut retrouver le calme, discuter avec d’autres traumatisés, écouter de la musique douce, voir des dessins animés qui lui changent les idées.

On comprend ainsi la stratégie des nouveaux « tousseux », en application au sein des universités américaines, avortée encore en France : transformer les organes de transmission des connaissances et d’« honneste scavoir », dont Rabelais fut l’un des premiers hérauts, en des centres de conditionnement ; permettre que dans ceux-ci le nouveau clergé qui a mis la main sur l’enseignement puisse, au nom de la lutte contre les préjugés (le prétexte français) ou encore au nom de l’extension de la diversité (le prétexte américain), favoriser, faciliter, approuver la division de la société en des microsegments revendiquant agressivement ou encore plaintivement, la larme à l’œil, leurs droits ; participer ainsi à la création d’une humanité régénérée, pacifiée, angélique, d’autant plus libérée de tout préjugé que ses membres n’éprouvent guère d’intérêt pour leurs semblables, ne voulant rien si ce n’est qu’on leur laisse le plaisir d’être eux-mêmes.

Désire-t-on cela ? Pas partout et pas tout le monde !

Publié dans D'Ailleurs | Laisser un commentaire