La révolution en dentelles (juillet 2016)

À propos du Brexit, Scott Rasmussen, créateur d’une agence d’études d’opinion américaine qui fut perspicace en plusieurs occasions (il n’en fait plus partie) a écrit ceci:

“Les journalistes et les historiens exagèrent l’influence des événements politiques tout en sous-estimant celle des tendances culturelles. … Les commentateurs font comme si c‘étaient les politiciens qui dirigeaient les nations : ce n’est pas le cas. C’est la culture qui domine, les politiciens trainent derrière. »

Or, Scott Rasmussen considère que la culture des nations modernes a effectué ce qu’il appelle le « Grand Tournant ».

« Depuis le début de la révolution industrielle, écrit-il, jusqu’aux années 70, tout a eu tendance à devenir plus grand, plus centralisé, plus homogénéisé. » Après les années 70, continue-t-il, le mouvement a été « dans la direction opposée : dans le sens des niches, de la décentralisation et de la personnalisation. »

Pour Scott Rasmussen, le Brexit est une manifestation du Grand Tournant.

Pour un observateur qui « ne se pique de rien », selon l’expression de La Rochefoucauld, et qui prétend étudier sans trop de préjugés l’histoire, celle-ci donne de fréquentes manifestations de tournants de ce type.

L’un d’entre eux a été décrit par l’Italienne Benedetta Craveri dans son admirable étude des salons parisiens du 17e et du 18e siècle : « L’âge de la conversation », parfaitement traduit par Éliane Deschamps-Pria.

À la fin du ministère de Mazarin, les courtisans demandèrent au jeune roi Louis XIV à qui ils devaient maintenant s’adresser pour connaître ce qu’il en était de la politique du royaume : « À moi » répondit le jeune homme, crânement. L’État, élaboré patiemment par Richelieu, finassé par Mazarin, avait trouvé sa tête et sa volonté.

Le duc de La Rochefoucauld dont il vient d’être question revint vaincu de la Fronde, cette insurrection désordonnée de la noblesse face à l’érection de l’état et à l’abandon de l’antique division du pouvoir entre le roi, les parlements et les trois ordres (dont la noblesse).

Sa vie, comme celle de ses compagnons de combat, n’avait de sens que dans le combat. Son avenir ? Rejoindre les sycophantes que Louis XIV regroupait autour de lui ?

Il existait pourtant une autre possibilité, que La Rochefoucauld élut comme d’autres combattants de la Fronde : les salons.

Ceux-ci furent la création des femmes de la noblesse, lesquelles, tout autant que n’importe quelle femme du royaume ne disposaient d’aucun pouvoir. Leurs propriétés, si elles en possédaient, leur fortune, si elles en avaient, passaient, dès le mariage, dans les mains de leur mari. Peu éduquées, enseignées dès le plus jeune âge que leur vie devait se mener au service de leur mari, elles n’étaient là, elles, que pour prolonger la branche de la généalogie familiale.

Pourtant, en inventant les salons, qui échappaient au système despotique que le jeune roi commençait de mettre sur pied, ces femmes-là (oui, c’est vrai, ce furent des princesses, des duchesses, des comtesses, mais actrices de l’histoire quand même !) créèrent librement une nouvelle forme de vie et l’enseignèrent à leurs maris, revenus tout crottés de la guerre, sentant la poudre, portant sur eux, comme La Rochefoucauld, les blessures les plus terrifiantes (lui, sur le visage), trottinant sur des jambes tailladées, bien incapables de s’exprimer aimablement, d’argumenter agréablement et d’écrire avec grâce, et traînant avec eux les vieilles notions du passé.

Benedetta Craveri fait revivre avec précision et passion les inventrices des salons. La plus influente de ces femmes, celle dont les autres s’inspirèrent, fut la première : la marquise de Rambouillet.

En 1627, raconte l’auteur de « L’âge de la conversation », l’éminence grise du cardinal de Richelieu rendit visite à la marquise pour lui demander d’informer son maître des intrigues nouées par deux personnes importantes du royaume ; Madame de Rambouillet refusa le service, intimant qu’« elle ne serait pas trop propre à faire le métier d’espion. »

Ainsi la marquise marqua-t-elle le caractère du salon qu’elle venait de lancer du sceau qui identifiera ceux qui suivirent le sien, durant le 17e siècle comme pendant le 18e : on se réunirait en dehors de la cour, on n’épouserait pas les querelles de celle-ci, on ne s’y intéresserait nullement à la lutte pour le pouvoir, on s’y appliquerait à autre chose.

Quelle était cette autre chose ?

Ce fut d’éprouver le plaisir de la sociabilité, de lire ensemble les pages écrites par les assidus du salon, d’écouter et d’improviser des poèmes, de faire, le sourire en coin, le portrait les uns des autres, de rejouer des scènes de théâtre, de produire et d’écouter de la musique, de converser, bref de se divertir honnêtement, ensemble.

Certains salons penchèrent vers des engagements plus graves, comme ceux qui, en réaction au laxisme des jésuites, lancèrent le jansénisme et son porte-parole, Pascal. D’autres, au 18e, s’intéressèrent aux sciences et à la philosophie et permirent aux Voltaire, Rousseau, Diderot, Holbach et autres Encyclopédistes de répandre leurs idées dans le siècle. Tous cependant se réclamèrent de l’art de vivre qui fut imaginé au sein des premiers salons.

En voici les principes, tels qu’on les cueille dans le livre de Benedetta Craveri :

Tout d’abord, et peut-être essentiellement, l’idée que la vie était une affaire à traiter avec délicatesse. La joie, la gaité, le plaisir devaient être des compagnons constants : rien de pesant, rien d’offensif ne devait circuler au sein du monde, ce terme qui se répandit jusqu’aux temps contemporains et qui désignait ceux qui avaient élection de participer aux salons.

D’où haro sur la passion. S’enivrer de quelque idée, de quelque personne était considéré comme manifestant un écart de gout méritant que nul salon ne vous reçoive. La légèreté, toujours de la légèreté !

Avoir des idées, des opinions ? Évidemment ! Mais les exprimer brièvement, sans argumenter, sans insister. Pas de prétention, rien qui sente l’École et le pédant ! Se défier des démonstrations, des traités, des gros volumes prétendant faire le tour de tout. Du bref et du frappant : les salons inventèrent les maximes (formule que La Rochefoucauld adopta), les pensées, les fragments, les sentences.

Autre loi : s’exprimer sur ce que l’on savait et pas sur ce qui circulait dans l’air du temps et dans celui des temps anciens. Les femmes du 17e, formées en rien, connaissaient admirablement un sujet : leur cœur. Comme Madame de Lafayette, aidée par quelques amis dont La Rochefoucauld, avec son « La princesse de Clèves », les femmes des salons créèrent le roman psychologique moderne avec pour sujet essentiel l’amour tel qu’il était vraiment vécu.

Grand ennemi des salons : l’amour propre. Pascal : « Chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ».

La Rochefoucauld sur l’effet de l’amour propre sur la conversation :

« Ce qui fait que si peu de personnes sont agréables dans la conversation c’est que chacun songe plus à ce qu’il veut dire que ce que les autres disent. »

« Il faut éviter de contester sur des choses indifférentes, faire rarement des questions inutiles, ne jamais laisser croire qu’on prétend avoir plus de raison que les autres, et céder aisément l’avantage de décider. »

« On ne doit jamais parler avec les airs d’autorité ni se servir de termes et de paroles plus grands que les choses. »

Le plus sûr, c’est « de laisser plutôt voir des négligences dans ce qu’on dit que de l’affectation, d’écouter, de ne parler guère, et de ne se forcer jamais à parler. »

Les femmes des salons étaient peu attirées par l’amour physique : effet de l’imposition sauvage du désir de maris surgis de nulle part ? Influence de l’éducation religieuse ? L’amour selon La Rochefoucauld : une « envie de posséder qui ressemble plus à la haine qu’à l’amitié. » Les femmes des salons expulsèrent la haine de l’amour, et renouvelèrent celui-ci par la galanterie et par l’amitié.

La galanterie permettait de jouer l’amour sans l’effectuer : l’érotisme évitait le sexe et s’installait dans le verbe et dans le comportement. On créa ainsi ce qu’aujourd’hui on appelle le charme, que les grands acteurs de Hollywood apprivoisèrent il y a un demi-siècle.

L’amitié fut l’une des grandes inventions des salons.

Retour à La Rochefoucauld : « J’aime mes amis et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. » Parmi ses amis les plus constants, qu’il rencontrait chaque jour, Madame de Sévigné (lorsqu’elle était à Paris) et Madame de La Fayette, encore plus proche de lui.

À propos de Madame de Sablé, dont La Rochefoucauld fréquenta le salon, auteur d’un Traité de l’amitié, un contemporain écrivit ceci :

« Elle aimait ses amis, la compagnie et la vie par-dessus toutes choses ». Le même attribue la considération rendue à Madame de Sablé « à l’honnêteté de sa conduite (et au) plaisir qu’elle avait de faire plaisir à tous ceux qui avaient de l’assiduité auprès d’elle ; car il est vrai que personne n’a été plus régulière à ses amis. »

Dans les romans très répandus de Madame de Scudéry, l’amitié remplaça le vieux thème moyenâgeux et espagnolisant de l’héroïsme. L’amour lui céda la place : « La plus douce et la plus sensible (des manifestations d’amitié) est celle qui se lie entre un fort honnête homme et une femme qui a l’esprit bien fait, agréable et solide et le cœur noble, si l’un et l’autre n’ont point d’amour. »

L’art de vivre élaboré et répandu par les salons pendant deux siècles connut, avant la Révolution, un éclat final : « Jamais, je crois, écrivit un jeune homme qui vécut ces années d’apothéose, je ne dis pas la société, mais la sociabilité ne jeta plus d’éclat et ne donna plus de jouissances qu’à cette époque. »

La sociabilité qu’évoque le jeune homme se maintint jusque devant le bourreau. « En prison, écrivit Hippolyte Taine, hommes et femmes s’habilleront avec soin, se rendront des visites, tiendront salon. … Devant les juges, sur la charrette, ils garderont leur dignité et leur sourire …Trait suprême du savoir-vivre qui, érigé en devoir unique et devenu pour cette aristocratie une seconde nature … »

Sauter du Brexit à « L’âge de la conversation », le grand écart ? Oui, mais il n’est pas inutile de contrecarrer les forces qui visent à uniformiser l’humanité, en rouvrant certaines pages du passé, comme Benedetta Craveri nous permet de le faire.

La révolution en dentelles mourut sous la lame de révolution politique, puis sous celle de la modernité. Peut-on s’empêcher de souhaiter que le Grand Tournant de Scott Rasmussen annonce le retour de ses coutumes, lesquelles peuvent se résumer en un mot : la politesse ?

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