Visite de Château (mai et juin 2016)

K., le héros de ce récit, exerce le métier d’arpenteur et a été appelé de très loin par le Château, lequel se devine au-dessus de la forêt, couronnant la montagne.

Qui a convoqué l’arpenteur, pour faire quoi ? K. ne le saura pas. Bloqué dans un des villages entourant l’édifice, jamais il ne parviendra à se trouver, là-haut, devant les portes du Château.

Certes, les Messieurs du Château, hauts fonctionnaires habillés de fourrure (on est en hiver ; tandis que les villageois et K. pataugent dans la neige, les Messieurs, sur leurs traineaux légers, glissent suavement le long des chemins) ne sont pas perpétuellement en haut.

Il leur faut périodiquement descendre, cela fait partie de la fonction. Installés dans l’une des auberges du village spécialisée dans leur clientèle, on leur présente leurs administrés au cœur de la nuit. Pourquoi la nuit ? C’est que les Messieurs sont accablés de travail, seule la nuit est disponible pour les interrogatoires ; et puis, en vérité, ils ont horreur du contact humain : voir un homme en plein jour, quelle horreur ; la nuit, la chose passe mieux.

La matière des Messieurs, ce dont ils raffolent, c’est le dossier.

Or le dossier de K., comme le maire du village le lui a conté, s’est égaré.

À qui K. peut-il s’adresser ? Une aventure amoureuse le met sur la piste d’un Monsieur important, Klamm. Dans l’espoir de le rencontrer, K. s’installe dans le traineau de celui-ci, parqué dans la rue. Pour quoi faire ? « Je veux entendre le son de sa voix … l’essentiel pour moi est d’être en face de lui. » – « Impossible, lui dit le cocher, tu ne rencontreras jamais Klamm. » Et il détèle les chevaux, puis range le traineau.

D’ailleurs, on se le demande : le Klamm que l’on voit au village et dont on parle, est-ce le véritable Klamm ? Et les bureaux où les messagers recrutés au village pénètrent lorsqu’ils accèdent au Château, sont-ils de vrais bureaux, sont-ils ceux où les Messieurs se bousculent pour prendre leurs importantes décisions ? N’existe-t-il pas, derrière le Château, un autre Château, le vrai, le véritable organe du pouvoir ?

Le Château est taillé dans le mystère, enveloppé de secrets.

Quoi qu’il en soit, le peuple d’en bas respecte, admire et, pour ce qui est des femmes, adore les Messieurs. Tel villageois qui a le sentiment d’avoir offensé un Monsieur, s’installe chaque jour sur la route suivie par celui-ci dans ses allers et venues entre Château et village : là, à genoux, il sollicite son pardon bien que celui-ci n’ait exprimé nulle irritation.

Le récit que nous lisons, intitulé « Le Château » fut rédigé et jamais achevée par l’écrivain tchèque Franz Kafka, en 1924.

L’une des dernières scènes du roman montre une autre amie de K. lui proposant sa voie à elle. D’abord ambitieuse, femme de ménage passée à la fonction de tenancière de bar, une promotion considérable, car elle donne la possibilité de rencontrer les Messieurs, la jeune personne retourne à son métier précédent et rejoint deux anciennes collègues dans leur appartement-dortoir :

« Pourquoi devrais-je arriver à plus haut qu’elles ? Ce qui nous liait c’était justement que l’avenir était pareillement bouché pour toutes les trois ! »

Elle invite K. à les rejoindre dans leur chambre, elle et ses amies : « Chez nous tu ne seras pas surpris. Personne ne le saura. »

K., le volontaire qui voulait forcer les portes du Château et connaître son sort, courbera-t-il la tête ? ______________________________________________________________

Lorsque Kafka mourut, en 1926, une nouvelle classe s’était installée à la tête de la Russie depuis huit ans, imposant à ce pays malheureux un système analogue à celui décrit par Kafka, caractérisé par une division totale entre les gens du Château (la bureaucratie dirigeante issue du parti bolchevik) et les gens des villages en bas (la population), système marqué aussi par l’obsession du secret. (En 1990, le système s’écroulera ignominieusement, sans même un coup de fusil pour se défendre)

Entre les deux guerres, et après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la bureaucratie prospéra en Europe de l’Ouest sans poser trop de questions : il s’agissait en effet de la grande cohorte des employés travaillant au sein des organismes créés par l’État providence, la Welfare state : contrairement à la Russie où la bureaucratie exerçait la totalité du pouvoir, soumettait absolument la population, l’exploitait sauvagement, organisait sa vie dans les moindres détails, contrôlait ses pensées, la bureaucratie occidentale était bienveillante : on pouvait rouspéter contre ses lenteurs, mais non pas se révolter.

Aujourd’hui, au sein de l’Union européenne, nous sommes face à un Château d’un type nouveau. Sanguinaire, il ne l’est pas. Mais son but n’est nullement le bien-être des populations ni la paix entre les nations européennes. Ce qu’il veut, c’est le pouvoir total, s’étendant sur la totalité de l’Europe, et gouvernant tout, depuis la forme et les dimensions des concombres mythiques, jusqu’aux principes les plus fondamentaux de notre existence collective et personnelle.

Comme le Château de Kafka, celui de Bruxelles est habité par des Messieurs enveloppés de mystère, que personne ne connaît, que peu ont élus, et dont les idées sont rarement formulées.

Certes, se trouve à Bruxelles un Parlement européen (lequel migre à Strasbourg, une fois par mois, dans une démarche très kafkaïenne) : 751 députés y siègent, inconnus des électeurs, comme sont inconnus les 15 partis et les 11 groupes prétendant représenter les options politiques des Européens.

Qui, parmi ceux-ci connaît le nom de « son » député européen ? Lors des élections de 2014, 90% des électeurs étaient incapables de nommer « leur » parti.

Si vous ne savez pas qui vous allez élire ni à quel parti il appartient, ni quel est le programme de ce parti, pourquoi voter ? Et, de fait, on vote de moins aux élections européennes, et ceci malgré le trésor répandu par Bruxelles pour « informer » les électeurs, malgré la fusion des élections européennes et municipales dans nombre de pays de l’Union et malgré le fait que, dans certains de ceux-ci, la participation aux élections est une obligation légale. En 1979, la participation aux élections européennes fut de 62% ; en 2014 elle est tombée à 42,5%.

Le Parlement européen n’exprime nullement les opinions de ses mandants : il fonctionne en dehors et au-dessus des Européens. Au sein des nations démocratiques, un député est responsable devant ses électeurs, lesquels peuvent, périodiquement, l’approuver et le confirmer, ou le désapprouver et mettre fin à son mandat. Comment sanctionner une personne dont on ne connaît ni l’existence, ni le programme, ni les performances ?

Quant aux dirigeants de l’Union européenne, ils dirigent l’Union, mais pas les Européens. Ils ne sont pas plus comptables vis-à-vis d’eux que le sont les députés. Et, sauf une ou deux exceptions, ils sont tout aussi méconnus.

Voici la Commission. Elle compte 28 commissaires, correspondant, grosso modo, à ce que seraient les ministres dans une démocratie. Mais alors qu’un ministre doit rendre compte de son action vis-à-vis de l’électorat, au moins indirectement à travers son gouvernement, le commissaire ne répond devant personne.

Les pays membres de l’Union se distribuent les postes de commissaires : économie, affaires étrangères, agriculture, transports … (le commissaire français pour les années 2014 à 2019 occupe la fonction des affaires économiques et financières et se trouve être Pierre Moscovici). Il est là moins pour appliquer une politique, dont les électeurs n’ont pas la moindre idée, mais pour occuper une place : ne serait-il pas désastreux que la France n’ait pas un commissaire parmi l’équipe des 28 ?

De même que les députés européens sont des fantômes aux yeux de l’électeur européen, de même les commissaires sont des non-entités. Leur chef, le président de la commission, Jean-Claude Junker, est à peine mieux connu, bien que son image fréquente les écrans de télévision : à peine 8% des électeurs furent capables de prononcer son nom lors d’un sondage réalisé en 2014.

Cette nuit du non-savoir provient du fait qu’il n’existe aucun programme de la commission dont il puisse être débattu publiquement et qui pourrait jeter un jour sur l’action de ses responsables et sur leur identité.

Le débat n’est pas en effet dans l’esprit de l’Union européenne.

Le fondateur de l’Union, Jean Monnet, n’avait nullement la démocratie à la bonne ! Le premier organisme supranational que connut l’Europe, la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) dut son existence au fait que Jean Monnet, « go-between » génial qui ne connaissait comme amphithéâtre que le couloir et comme haut-parleur que l’oreille des puissants, avait montré à Robert Schuman et au nouveau chancelier allemand, Adenauer, en 1950, l’avantage que l’association de leurs deux nations, quelle qu’elle fût, et même pour la chasse aux papillons, leur rapporterait.

À un ami anglais se méfiant du caractère antidémocratique de la CECA, Monnet exposa qu’il refusait de concéder la gestion de son organisme à des représentants des gouvernements, ou encore à des industriels ou aux syndicats, ces organes «ne permettant pas de gérer nos problèmes ». Par contre, précisa-t-il, le pouvoir au sein de la CECA devait être remis à « un tout petit nombre d’hommes de grande envergure, compétents sans être pour autant des techniciens et capables de s’élever au-dessus des intérêts particuliers, fussent-ils nationaux … ».

Il se désignait évidemment lui-même (il fut le premier président de la CECA) ainsi que tous les Messieurs qui, plus tard, habiteront le Château de Bruxelles.

Fidèle au principe selon lequel les affaires doivent être discutées seulement entre le « petit nombre d’hommes de grande envergure », la quasi-totalité de ce qui se décide à Bruxelles se décide entre ces Messieurs-là, en tête à tête et en cabinet.

Telle est la méthode de l’« accord anticipé ». En 1999, avant l’invention de la méthode, seulement 28% des propositions étaient acceptées en première lecture devant le Parlement, tout le restant devant subir le jour d’une discussion publique ; entre 2004 et 2009, avec l’arrivée de la méthode, le chiffre passe à 72% ; à partir de 2009, il bondit à 81%. Seulement 3% des propositions nécessitent d’être discutées en pleine séance, donc discutées, approuvées et combattues sérieusement par les députés : les truands ne font pas mieux dans leurs gangs !

Il existe d’autres organes décisionnels, au sein de l’Union : notamment le Conseil européen, formé par les chefs d’état et de gouvernement des pays membres et le Conseil des ministres, auquel appartiennent les ministres de ces pays. Comme la Commission et le Parlement, les deux Conseils respectent les mêmes règles de secret : tout s’y passe en dehors de l’œil du public, entre « hommes de grande envergure ».

Si les relations entre les Messieurs sont si suaves et si productives, ce n’est pas seulement à cause de la méthode de l’accord anticipé, c’est aussi pour une autre raison.

Les Messieurs de Bruxelles ont un plan leur permettant de contrôler, progressivement, à peu près tous les problèmes qui peuvent se poser à travers l’Europe. Sa solution : une réglementation générale.

Les dirigeants politiques ont des soucis plus mondains : ceux-ci tournent autour du même problème – comment faire admettre à leurs électeurs qu’on ne rase pas gratis !

Or, entre les premiers et les seconds un accord a été scellé : les insolubles problèmes des dirigeants, en bas, au niveau des pays, seront réglés par les Messieurs d’en haut grâce à l’application de la réglementation appropriée.

Après quelques essais pour l’amuse-gueule (le marché commun, le pacte agricole) le système connut sa première application avec le traité de Maastricht en 1993 et l’euro.

Les années de prospérité d’après-guerre, les 30 glorieuses, s’épuisèrent durant les années 70. Les nations européennes connurent, pendant toute la fin du siècle, une crise économique permanente entraînant la diminution de la production, l’augmentation du chômage, l’inflation et l’explosion des déficits. Sauf pour Margaret Thatcher et, aux États-Unis, Ronald Reagan, aucun chef d’état ou de gouvernement n’eut le courage de trancher dans les dépenses de l’état et particulièrement, dans la part la plus importante de celles-ci, les budgets sociaux.

Pendant toutes ces années, personne ne sut résoudre la quadrature du cercle : réduire le déficit de l’état sans pour autant provoquer la fureur populaire. Les Messieurs de l’Union apportèrent la solution, avec l’euro.

En adoptant la monnaie unique, favorablement perçue par la population qui y voyait une marque de modernité, l’accès aux marchés extérieurs, et une facilité pour une activité que les Européens prenaient de plus en plus au sérieux, le voyage, les pays abandonnant leur monnaie au profit de l’euro devaient aussi accepter les conditions que, jusqu’ici, les populations avaient refusées.

Celles-ci concernaient : la stabilité des prix, le déficit (qui ne devait pas être supérieur à 3% du produit national brut), et les taux intérêt.

Le système des Messieurs fut un succès, que l’on applaudit en oubliant que, avec Bruxelles, il y a toujours un demain. Et demain, c’est la nécessité de faire un autre pas, puis un autre encore.

On découvrit récemment – surprise ! – que l’euro ne pouvait fonctionner à long terme que si les pays qui en avaient fait leur monnaie avaient la même politique financière et seulement s’ils obéissent au même super-ministère des Finances. Après l’euro, l’impôt européen et Bruxelles vivant dans le gras.

Le projet de l’Union, la logique de son action, l’entraînent à contrôler tout ce qui forme la vie d’un citoyen européen : ce qu’il a dans son assiette, ses gains, les taxes qu’il paie, sa santé, sa retraite, la voiture qu’il conduit et le carburant qu’il y met (le Château ayant réglementé contre le réchauffement climatique, le gazole est préféré puisqu’il produit moins de gaz carbonique que l’essence, même si les particules qu’il émet tuent davantage d’Européens), l’éducation de ses enfants, la justice de son pays … et tout le restant.

Devons-nous accepter la main molle et impérative de l’Union européenne ? Nous faudra-t-il, comme le personnage de Kafka, oublier notre aspiration millénaire vers la liberté et la démocratie, et vivre dans l’intimité de ceux qui, pantomimes entre les mains des maîtres de Bruxelles, n’ont pas même la fierté ?

Publicités
Cet article a été publié dans D'Ailleurs. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s