Vivre dans le temps (Avril 2016)

“Esther” est une histoire de l’Ancien Testament. Nous sommes en Perse, à la fin du 5e siècle av. JC, sous le règne d’Xerxès I.

Celui-ci est un despote bizarrement porté à exercer son pouvoir moins par la terreur qu’en exhibant sa munificence. C’est ainsi que, chaque année, pendant 180 jours, la noblesse et les ministres des 127 provinces de l’empire, qui s’étendent de l’Éthiopie jusqu’aux Indes, doivent festoyer avec le roi dans son palais à Suse. « Il y avait des divans d’or et d’argent sur un pavement de jade, d’albâtre, de nacre et de jais. On faisait boire dans des coupes d’or, toutes de formes différentes, et le vin du royaume coulait à flots, royalement. »

Un jour que « le roi était gai, pris de vin », il fit appeler la reine, Vasti, pour que le public puisse admirer sa beauté. Celle-ci, une femme de caractère, refusa la convocation. Crime grave : avec l’approbation unanime des conseillers du roi, elle fut destituée et remplacée par une jeune femme, recrutée au moyen d’une vaste enquête qui intéressa tout l’empire.

Sans que le roi le sût, ni personne, la nouvelle reine était juive. Fille adoptive du juif Mardochée, qui négociait quotidiennement aux portes du palais, elle s’était donné, selon les instructions de son père adoptif, un nom que les juifs n’utilisaient pas : Esther.

Pendant que sa fille clandestine s’adaptait à son rôle de reine, Mardochée, depuis sa place aux portes du palais, découvrit que deux des eunuques appartenant à la garde du roi prévoyaient d’assassiner celui-ci. Mardochée en informa les autorités, ce qui fut inscrit dans les annales du gouvernement.

Fantasque comme était sa nature, le roi se persuada soudain d’écarter de lui la foule de conseillers et des suppliants qui l’entouraient et nomma au poste de vizir un homme qui, sous son contrôle, ferait face à tous les problèmes surgissant au sein de l’empire : l’homme se nommait Haman.

Le roi signifia à tous, à quelque niveau que l’on fût, qu’on devait désormais s’agenouiller et se prosterner devant Haman. Son ordre fut exécuté sans que personne y manquât, sauf Mardochée. Alors que Haman se présenta devant lui, aux portes du palais, Mardochée ne se leva pas, ne s’agenouilla pas ni ne se prosterna.

Haman, dont l’élévation récente avait tourné la tête, fou de rage, apprenant que Mardochée était juif, décida de massacrer toute la population juive répandue à travers l’empire, hommes, femmes, enfants et de permettre aux assassins de s’emparer de leurs biens.

Ces juifs destinés au couteau étaient les descendants de ceux que Nabuchodonosor, roi de Babylone, deux générations auparavant, avait déportés du royaume de Judah, sise en Palestine. Ils représentaient certainement un atout pour l’empire et avaient pris racine dans son étendue. Oubliant l’intérêt de son royaume et le sien, Xerxès fit le généreux (envers son vizir) : allez-y, dit-il à Haman, faites comme vous voulez !

Des ordres concernant le massacre, qui devait avoir lieu un an plus tard, furent envoyés aux régions.

Apprenant la chose, Mardochée déchira ses vêtements, s’habilla d’un sac, se couvrit de cendres et parcourut les rues de la capitale en pleurant.

Esther, à qui son père adoptif fit demander d’intervenir auprès du roi, tergiversa, soutint que se présenter devant son maître sans convocation de sa part était une promesse de mort, souligna qu’elle n’avait pas été appelée auprès de lui depuis trente jours. Finalement elle fit le saut et se présenta devant le roi.

Divers et variable et profondément amoureux de la reine, Xerxès accorda à Esther l’autorisation de tenir d’abord un premier banquet puis un second en l’honneur de lui-même et d’Haman : là, elle dirait ce qu’elle avait en tête.

Du premier banquet, il ne résulta rien, la gorge d’Esther étant nouée. Avant que le second ait lieu, Haman, toujours sur son nuage, enivré à l’idée de festoyer une seconde fois avec le roi en tête à tête, décida de pendre Mardochée séance tenante.

Un gibet de 25 mètres fut dressé : Mardochée devait y être conduit le lendemain.

Pendant que la nuit passait, le roi dormit mal et demanda de consulter le livre des annales. Il y découvrit, ou relut, la dénonciation de ce Mardochée qui lui avait sauvé la vie. Il donna alors à Haman l’ordre d’habiller le négociant juif de vêtements royaux, de lui faire monter un cheval et de le conduire lui-même à travers la ville.

C’est alors que Esther considéra que le moment était venu de demander à Xerxès d’avoir pitié pour le peuple juif. Toujours surprenant et virevoltant, le roi accorda aux juifs de pouvoir préparer leur défense et fit subitement pendre Haman sur le gibet prévu pour Mardochée. Celui-ci, il le nomma vizir, en remplacement du supplicié.

À ce stade de notre histoire, que penser des personnages. Ont-ils quelque chose à nous apprendre ?

Xerxès n’est évidemment pas quelqu’un de sérieux, sauf lorsqu’il s’agit du pouvoir. Que ce soit en saoulant son monde ou en l’envoyant au gibet, il nivelle et impose et écrase : c’est son plaisir. Le pouvoir qu’il exerce est absurde car celui-ci vise non à des fins universelles, contribuant au bien-être des populations, mais à la satisfaction des propres appétits du tyran. Le sang qu’il verse coule sans raison.

Haman incarne l’homme « qui s’exprime » et « se laisse aller ». Son cœur décide, pas sa tête. Ce n’est pas ainsi qu’un empire doit être dirigé ni qu’on conduit sa vie. C’est pourquoi la sienne s’acheva, brusquement.

Après ces deux clowns, nous arrivons à un homme sérieux : Mardochée.

La carrière de Mardochée est le fruit d’une série d’investissements judicieux. Lorsqu’il pousse sa fille à se présenter au concours pour remplacer la reine déchue, il investit. Lorsqu’il dénonce les gardes qui en veulent à la vie du roi, il investit. Lorsqu’il refuse de se prosterner devant Haman, il investit. Lorsqu’il se vêt d’un sac et parcourt les rues en se lamentant du projet du vizir, il investit. Lorsqu’il demande à Esther d’intervenir auprès du roi, il investit encore.

Alors que le roi et son vizir vivent, comme nous, les modernes, dans l’instant fugitif du désir et du coup de cœur, Mardochée vit dans le temps. Ses investissements préparent une action qui a ses racines dans le passé, dans le présent et dans le futur.

Le passé est celui des juifs cherchant une terre où pratiquer leur religion et exprimer leur génie propre. Le présent, c’est celui d’un peuple disséminé à travers un empire étranger, ayant perdu la conscience de son unité et de son identité. Et le futur vers lequel Mardochée porte le regard, c’est le projet millénaire de la libération des juifs.

Esther, bonne fille, obéissante, intelligente se range, dans notre histoire, du côté des gens sérieux.

Son choix de vie est différent de celui de son père adoptif. Soumise, alors que celui-là fut un provocateur. Oui, mais il s’agit avec elle de la soumission d’une personne de tête, non celle d’une esclave. Elle choisit son moment. Quand il faut aller, elle va.

Leurs méthodes sont différentes, mais Mardochée et Esther ont la même cause : celle de la destinée des Juifs. Cette cause, Dieu, absent dans ce récit, ne s’en occupera pas : ce sera leur affaire, pas la sienne.

Avec l’autorisation du roi, Mardochée organisera la résistance des siens. Le jour du massacre venu, 12 mois plus tard comme prévu par Haman (impossible d’annuler un ordre revêtu du sceau royal), ce sont les antisémites qui seront massacrés par ceux qui devaient en être les victimes. (Ne furent tués, précise la bible, ni femmes ni enfants ; les biens ne furent pas touchés.)

Sanglante victoire ! Et relative.

Mardochée ne sera pas le nouveau Moïse, les juifs de Perse et d’ailleurs ne gagneront la Palestine que 2.500 ans plus tard. Et victoire relative pour une autre raison qui intéresse aussi les chrétiens et les non-croyants.

L’idée que l’homme possède dans sa nature des normes universelles, éternelles, qui l’élèvent au-dessus de l’animalité, est aujourd’hui combattue : tout désir est bon, toute aspiration est acceptable, tout chemin doit être testé.

Pendant que nous explorons nos mille libertés et que nos ennemis font parler leurs bombes, les Mardochées, les Esthers et les gens sérieux qui vivent dans le temps n’ont plus de voix. L’Occident est comme les juifs en Perse : loin de chez lui, ignorant ce qui lui arrive et muet quant à sa destinée.

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