Éloge du scepticisme, mars 2016

La crise financière de 2008 couta à 6 millions Américains leur maison et les jeta sur le pavé ; autant perdirent leur emploi. Wall Street s’effondra, ses banques se vendirent les unes aux autres à des prix de misère, la plupart durent être sauvées par des injections massives de subventions venant de la Fed (Banque nationale américaine) ; certaines, dont on peine aujourd’hui à se souvenir du nom, disparurent entièrement. L’assèchement de crédit étrangla l’industrie américaine et, s’étendant à travers le monde, créa une récession qui dure encore aujourd’hui, égalant le record de la crise des années 30.

Dans son film, « Mr Arkadin », Orson Welles récite ce conte : un scorpion demande à un canard de lui faire passer une rivière. Le canard refuse, craignant d’être piqué par le scorpion. Celui-ci se défend : pourquoi tuerait-il le canard puisqu’il en mourrait lui-même, ne sachant pas nager. Le canard, convaincu, offre son dos. Alors que les deux sont au milieu de la rivière, le scorpion pique le canard. Celui-ci, mourant, demande à son passager pourquoi il a fait cela. C’est ma nature, répond le scorpion.

Les trois acteurs de la crise de 2008, l’homme de la rue, la classe politique, Wall Street, se comportèrent comme le scorpion. Leurs natures associées étaient faites pour provoquer la crise.

Voyons ces acteurs.

L’homme de la rue a un rêve : devenir le propriétaire d’un chez lui inexpugnable, citadelle où lui-même et sa famille se trouveront en sécurité.

S’il doit louer un logement ou encore, jeune marié ou chômeur, s’il est contraint d’habiter chez ses parents ou sous la tente, c’est parce qu’il ne dispose pas de l’apport que les banques et prêteurs professionnels exigent pour accorder un prêt (20% en général du prix de la maison que l’on souhaite acheter).

En début de carrière, allant d’un emploi précaire à un autre, vivant d’allocations de chômage, il manque fréquemment à l’homme la rue de quoi payer les mensualités du prêt, si éventuellement il y accédait, comprenant, sur 30 ans, le remboursement du principal (le prix de la maison moins son apport initial) et le taux d’intérêt mensuel des montants empruntés.

Voici donc notre premier acteur de la crise arrêté aux portes de son rêve.

Arrive le second acteur de la crise, le politicien.

Celui-ci a pour vocation et pour mission d’être le protecteur de l’homme de la rue, son grand frère, son papa gâteau.

Dès les premières années du 21e siècle, républicains et démocrates, aux États-Unis, s’accordèrent à considérer qu’il existait dans le pays un manque d’habitat accessible (« affordable housing »). À quoi était-ce dû ? Aux règles démentes, égoïstes, à courte vue et antidémocratiques que les banques et organismes de prêt immobilier imposaient à l’homme de la rue. Il s’agissait de changer cela.

Tout d’abord, on admit que les prêts puissent être accordés sans apport.

Comme les revenus des demandeurs de prêt étaient à la fois faibles et instables, on accepta que les prêts fussent accordés sans que les demandeurs eussent fourni les documents traditionnels concernant le salaire et l’historique en matière de remboursements : à la demande de la classe politique, les banques fermèrent les yeux et accordèrent ce qui fut appelé des « liar loans », des prêts accordés sur la base de gros bobards.

Autre abaissement des normes traditionnelles, on accepta que les bénéficiaires ne paient, pendant les deux premières années, qu’un taux très faible, un « teaser rate » (un taux pour accrocher !), quitte à ce que le véritable taux s’applique plus tard.

On accepta aussi que le bénéficiaire du prêt paie l’intérêt qu’il choisirait lui-même, les montants manquants étant rajoutés au principal. On accorda également que certains prêts pourraient être sans intérêt et sans remboursement immédiat du principal, le tout étant renvoyé à demain.

Ainsi fut créé ce que l’on appela les prêts subprime, « sous la norme », plus risqués que le prêt conventionnel, plus risqués pour le prêteur, mais aussi pour l’emprunteur. Ce risque était cependant atténué par l’élévation constante du prix de l’immobilier.

Grâce à elle, le bénéficiaired’un prêt pouvait à tout moment prendre une seconde hypothèque sur sa maison, puisque la valeur de celle-ci augmentait : le cash provenant de cette seconde hypothèque permettait au nouveau propriétaire de se tirer des difficultés où il se trouvait ou encore de financer un autre projet. Quant au banquier et au prêteur, il recevait les honoraires liés à la signature de la seconde hypothèque.

Pour que les prêts, traditionnels et subprime, puissent prospérer et se multiplier, et manifester la bonté de la classe politique, celle-ci créa deux organismes dont le métier était d’acheter les hypothèques aux banques et les revendre aux investisseurs.

Nommés Fannie Mae et Freddie Mac (jeu de mots sur leur sigle officiel), ces organismes, qui manipulèrent un tiers des hypothèques durant les années précédent la crise, eurent pour instruction de faire en sorte que, parmi ces hypothèques, près de la moitié concerneraient des emprunteurs appartenant, région par région, aux couches les moins aisées de la population.

Pour corser le jeu, on se reporta à un organisme créé en 1977, le CRA (Community Reinvestment Act), dont la fonction était de lutter contre l’inégalité manifestée à l’égard des minorités en matière financière. Les banques furent informées qu’ils devaient désormais respecter les normes établies par le CRA, ce qui signifiait accorder un pourcentage précis de prêts aux minorités afro-américaines, hispanique et autres. Les banques qui traînaient les pieds furent menacées de poursuites judiciaires.

Tout cela passa comme une lettre à la poste, tout le monde y trouvant son intérêt.

L’homme de la rue se précipita sur les prêts subprime. Son endettement augmenta de manière spectaculaire, son ambition aussi. Non seulement il lui était plus facile de financer l’achat de sa maison, mais encore pouvait-il viser plus haut, acheter une demeure plus grande, plus confortable, dans un meilleur quartier. Ou encore verser l’augmentation de cash provenant de la seconde hypothèque au financement d’une seconde maison, voire d’une troisième et se transformer de propriétaire en landlord (propriétaire-loueur) ou encore en spéculateur.

Wall Street, le troisième ouvrier de l’apocalypse financier, trouva également son intérêt dans les nouvelles règles voulues par la classe politique : elle se réinventa et imagina la bombe qui fit sauter l’économie américaine.

Voici en effet que, à l’instigation de la classe politique, une immense vague de crédits risqués déferla sur les États-Unis.

Wall Street avait déjà compris que le crédit individuel des Américains, qu’il s’agissait des prêts immobiliers, des cartes de crédit ou autres formes de crédit représentait une manne peu exploitée. Auparavant, les banques ne s’intéressaient qu’aux dettes des grosses entreprises, General Electric, IBM et autres. On s’intéressa maintenant aux dettes de l’homme de la rue.

On inventa un processus qui consistait à ce que ces dettes hypothécaires fussent accumulées ensemble en groupes spécifiques (sous l’acronyme de CDO), alimentés par les remboursements des emprunteurs. Ces CDO furent débités en tranches, et celles-ci vendues aux investisseurs, caisses de retraite, fondations, banques, situés aux États-Unis et à travers le monde. Les tranches comportant une majorité de prêts à risque donnaient à leurs acheteurs le bénéfice de taux plus élevés. Celles concernant des prêts de père de famille bénéficiaient de taux plus faibles.

Des millions de CDO, représentant des milliers de milliards de dollars d’emprunts immobiliers (« billions » chez les Américains) furent vendus par Wall Street, une partie se trouvant dans ses propres stocks, car l’investissement valait le coup. Risqué ? Pas trop, car il était impossible que tous les emprunteurs cessent simultanément de rembourser leurs prêts.

Pas risqués, les CDO, disaient les banques à leurs clients, mais un peu quand même, pensaient-elles.

Dans le passé, les banques qui avaient prêté de grosses sommes à des entreprises importantes se protégeaient par une assurance contre l’éventuelle défaillance de leur client. On fit de même, aujourd’hui, concernant les dettes accumulées des emprunteurs de la rue.

La nouvelle assurance, sous l’acronyme de CDS, à laquelle les banques ne négligèrent pas de recourir, devint un nouvel objet pour les investisseurs. Ceux-ci pouvaient acheter CDO (les dettes hypothécaires de l’homme de la rue) et/ou CDS, une assurance contre ces mêmes CDO. Ces CDS ne donnaient pas un revenu, mais avaient une valeur, pouvaient se vendre et générer un bénéfice.

L’euphorie continua jusqu’en 2006.

Chacun se comportait selon sa nature, comme le scorpion de Orson Welles. L’homme de la rue satisfaisait ses rêves. Les politiciens flattaient les désirs et ambitions de l’homme de la rue. Wall Street libérait l’argent précédemment bloqué dans les hypothèques des maisons achetées par l’homme de la rue et faisait travailler cette nouvelle source de capital. La classe politique et Wall Street répartissaient le risque du crédit et permettaient aux prêteurs de prêter encore davantage.

Apparut alors une minorité de financiers, qui ne se connaissaient d’ailleurs pas, et qui avaient pour point commun de mépriser totalement Wall Street. Ces sceptiques, avant-gardistes de la détection de la crise, sont décrits dans l’ouvrage d’un ancien trader, Michael Lewis et apparaissent dans le film qui en fut tiré, « The big short » (en France : « Le grand casse du siècle » «Short» dans l’argot financier signifie «jouer contre»).

Nos sceptiques observèrent les banques comme s’il s’agissait de skieurs abordant une pente sans se soucier de l’avalanche qui menace.

N’avaient ils pas vu, ces skieurs, les corniches de neige qui se penchaient sur la crête au-dessus d’eux ? N’avaient-ils pas perçu le soleil commençant à tomber sur la pente, ni le degré de celle-ci ? Non, ils n’avaient rien remarqué, pressés qu’ils étaient de jouir d’une descente exaltante dans la neige fraîche.

Le mérite des sceptiques fut de s’intéresser à ce qui se passait autour d’eux, d’avoir eu la curiosité d’examiner ce qui se trouvait dans les CDO (des prêts parmi les plus fragiles), et d’avoir eu le courage de refuser de participer à l’optimisme général.

Les sceptiques avaient observé que les prix de l’immobilier avaient cessé d’augmenter, sans alarmer Wall Street. Ils avaient noté que, dans deux ans (on était en 2006), les «teasers rates» (les taux pour accrocher) allaient cesser de s’appliquer, laissant les emprunteurs face à des taux d’autant plus élevés que la Fed (la Banque centrale américaine), de son côté, augmentait également son taux, voulant limiter le risque d’inflation.

Nombre d’emprunteurs, incapables de refinancer leur hypothèque, exposés à des taux d’intérêt mortels, allaient mettre la clé sous la porte, comprirent les sceptiques. Leurs maisons, saisies par les banques, seraient mises sur le marché et accentueraient la baisse de l’immobilier.

Lorsque les « teaser rates » cessèrent de s’appliquer, les sceptiques cessèrent d’observer et se préparèrent à jouer contre Wall Street. Ils mirent tout ce qu’ils possédaient et même ce qu’ils ne possédaient pas, les fonds qu’ils avaient à gérer, dans l’achat de CDS (assurances contre la défaillance des emprunteurs). Ils obtinrent même que certaines banques sélectionnées les assurent contre la baisse de CDO (groupes d’hypothèques) qu’ils ne possédaient pas, ce qui serait le cas de quelqu’un qui bénéficierait d’une assurance contre l’incendie d’un bâtiment dont il n’est nullement le propriétaire.

En 2008, fidèle au rendez-vous, les «teaser rates» cessèrent de s’appliquer, les taux d’intérêt grimpèrent, les emprunteurs subprime défaillirent, les CDO s’écroulèrent, leurs recettes disparurent; la valeur des investissements devint infime, Wall Street fut ruinée. Quant aux sceptiques, ils firent jouer leurs assurances et devinrent subitement des milliardaires.

Faut-il le leur reprocher ? Si banquiers, politiciens, journalistes voire même les hommes de la rue, ouvriers de l’apocalypse eux tous, avaient manifesté les mêmes qualités d’observation et d’analyse que celles manifestées par les héros du Big Short, la tragédie aurait été peut-être moindre.

Inexistante ? Non, car, de même que le scorpion suit sa nature, les acteurs de la crise ont suivi la leur. Lorsque les passions des acteurs sociaux s’associent, l’histoire prend un chemin nouveau, inattendu et irrésistible. C’est ainsi que celles de l’homme de la rue, des politiciens et de Wall Street se rencontrèrent de manière imprévue pour produire la grande crise de 2008.

En prenant l’exemple de la crise, on se dit (1) que celui qui tente de prédire demain a bien du courage et (2) que le scepticisme est une bonne chose.

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