De tout un peu, Février 2016

Depuis ses origines, l’humanité est en chemin. Les savants, qui n’ont pas l’âme poétique, disent que notre espèce est invasive, comme le sont d’autres, animaux ou microbes.

   En chemin : nous sommes toujours en partance pour ailleurs ; invasive : notre espèce, une fois parue en Afrique, il y a 200.000 ans, s’est étendue, il y a 40.000 ans, à travers l’Europe et l’Asie pour, progressivement habiter le moindre coin de terre, qu’il fût emprisonné dans les glaces ou fumant sous le soleil, perdu au milieu des plaines ou resserré entre les gorges des montagnes.

   L’homme face au grand vide, et si faible.

   Armé de lances ou de couteaux taillés dans l’os ou dans la pierre, chassant en groupe, sachant communiquer avec ses semblables, maniant le feu, c’est vrai, mais confrontant des prédateurs ayant sur lui des avantages indépassables, la pointe de vitesse, les griffes acérées, le poids, la taille, la force, la haine : lions, tigres, chats sauvages, loups, qui s’emparent plus facilement que les hommes des mammifères herbivores, gros ou petits, mammouths, aurochs, mouflons dont il a besoin pour se nourrir, lui, ses femmes et ses enfants.

   Dans les couches couvertes de peaux de mammouths, on satisfait son désir, celui de la reproduction ; on honore, au fond des grottes un autre type de désir, celui de tuer. On y voit encore aujourd’hui, transcrite avec amour et délicatesse, la silhouette des  proies que le chasseur s’emploie à massacrer. Mais entre désir et satisfaction, se trouve l’ennemi, qui rôde. Un mammouth tué grâce aux pièges que les hommes ont su inventer, et c’est l’arrivée des autres prédateurs qui s’acharnent sur la carcasse pour ne rien y laisser. Comment s’en protéger ? Comment augmenter les proies ?

   La chance et le génie s’associèrent pour trouver la solution : le chien ou plus exactement un loup devenu chien, c’est à dire un loup qui aimait l’homme.

   Les os d’un grand canidé apparaissent fréquemment dans les sites habités par notre ancêtre, datés d’il y a 36.000 ans. Relevant de la même époque, on a relevé, dans la grotte de Goyet en Belgique, les restes d’un animal aux mensurations rappelant celles du chien berger actuel : les paléontologues ont estimé qu’il s’agissait là de la première manifestation du « loup qui aimait l’homme », le chien loup.

    C’est grâce à celui-ci, soutient l’anthropologue américaine Pat Shipman dans son livre The Invaders, que les hommes ont pu se nourrir plus abondamment, se protéger du froid et de la pluie, multiplier leur descendance, étendre leur espèce et rehausser leur rang de prédateur parmi les prédateurs pour devenir finalement le super-prédateur qu’aucun autre prédateur ne pouvait vaincre.

   Pourquoi cet effet ? C’est que le chien-loup chasse en meute et obéit aux ordres d’un chef de meute, homme ou chien ; il est discipliné, infatigable, prenant la tête de la course puis la cédant lorsque la fatigue joue ; il court vite ; ayant cerné la proie, si celle-ci est de grande taille, comme un mammouth, la meute l’entoure et bloque sa course. Lorsque le chasseur arrive, il n’y a plus que de tuer l’animal soit en se rapprochant de lui ou mieux en utilisant un lanceur de javelot.

   Autres fonctions du chien : garder les carcasses pendant qu’on débite la viande et protéger le village des autres prédateurs qui courent les forêts et les plaines.

   La domestication du chien, écrit Pat Shipman, représente, avec l’invention de l’outil, le grand pas qui a propulsé l’humanité vers sa destinée.

   L’appréciation du chien dans son rôle d’accélérateur de développement paraît s’être imposée aux hommes dès le début. Jamais le chien, ni le loup, ni aucun prédateur, ne sont représentés sur les parois des cavernes. Jamais ils ne donnèrent lieu aux statuettes taillées dans l’ivoire. « On tue toujours ce qu’on aime », disait Oscar Wilde. Or l’homme aimait ses proies et les tuait pour cette raison même.

   En choisissant d’être du côté des tueurs plutôt que des victimes, les chiens ont fait le bon choix.

   Après avoir lu le livre de Pat Shipman, on peut regarder son chien ou sa chienne et se dire : voilà un gars, voilà une fille qui a réussi dans l’histoire ! Voilà des malins qui ont su aider l’humanité à s’étendre au-delà des horizons, à tout ramener sous sa botte, à exterminer la plus grande partie des espèces animales, en manger l’autre partie, transformer ce qui reste en matières premières industrielles, et, généralement, exploiter sans compter les ressources de la planète, animales, végétales, minérales.

   À l’abri du grand chambardement qui conduit on ne sait où, à la retraite, n’ayant rien à faire sinon de manger, nos chiens d’aujourd’hui nous fixent de leur regard mélancolique, conscients de la chance qu’ils ont, travaillés par le vague souvenir d’un antique méfait.

   Mais ce méfait, cette pulsion invasive, suffit-elle à définir l’espèce humaine ? Est-ce sous la pression de celle-ci que nous avons construit notre monde, notre art, nos mœurs, nos villes, nos nations, notre industrie, notre histoire ? On voudrait nous faire croire que l’homme n’a en lui que d’envahir, de ripailler, de polluer et de détruire : ne se réclame-t-il pas d’une plus haute destinée ?

————————————————————————————————-

Le récit qui suit est tiré du livre de Jon Krakauer, Into the wild, dont Sean Penn a tiré un film remarquable, très proche du livre. L’ouvrage et le film content la tragique destinée d’un jeune homme sans doute naïf, mais qui témoignait confusément de cette plus haute destinée.

   Nous sommes au début de septembre 1992, en Alaska, l’une des régions du globe où la nature n’a pas encore été domestiquée par l’homme : on y rencontre encore ce que les Américains appellent le wild, l’inconnu sauvage, parcouru d’ours, de caribou, d’élans, de loups, les hommes encore absents.

   Les pick-ups 4×4 de trois chasseurs suivent en cahotant un chemin à peine ébauché, semé de flaques d’eau et de fondrières. Une rivière barre le passage. Son cours varie selon la saison. Au début de l’été, le soleil n’ayant pas encore fait fondre les neiges, on y passe à pied. Deux mois plus tard, les eaux se précipitent furieusement, débordant le rivage, on n’y sent pas le fond ni n’a-t-on la force de s’opposer au courant, homme ou voiture. En septembre, la rivière s’est calmée : pas question pour un homme de la franchir à guet, mais des 4×4 bien équipés le peuvent.

   Ceux-ci sont maintenant sur l’autre rive. On décharge des quads, et on progresse avec eux. Un étang nouvellement formé s’oppose à l’avance : on s’arrête pour drainer l’eau à coup de dynamite et on continue. Vers la fin de l’après-midi on arrive au point où il a été prévu de faire halte pour la nuit : un vieil autobus, rouillé et à moitié démantelé, parqué en pleine nature en souvenir d’anciens travaux, servira de refuge si le mauvais temps devait venir.

   À l’écart, deux jeunes gens, garçon et fille, venus eux aussi en quad, le visage blanc, consternés. Une odeur fétide se dégage du bus. L’un des chasseurs se rapproche : parmi le capharnaüm qui règne au sein du véhicule, un sac de couchage. Passant un bras, l’homme dégage le capuchon et révèle la présence d’un corps.

   Il faudra plusieurs semaines à la police pour identifier le cadavre : celui d’un jeune homme, Chris McCandless, 24 ans.

   Fils d’un ingénieur qui, après avoir travaillé à la Nasa, avait créé sa propre société de conseil et accédé ainsi à une prospérité que ses propres parents ignoraient, Chris était un étudiant brillant, destiné à faire de grandes choses, comme son père, et d’avoir, comme lui, belle villa au bord de l’eau, beau yacht, belle voiture et beaux enfants : mais le jeune homme vomissait tout cela.

   Comme Jack London, comme Tolstoï, ses grandes lectures, lui qui en avait beaucoup, il vénérait le désinvestissement, la pauvreté, la réduction de la vie à l’essentiel. Pour lui, comme pour ses héros littéraires, l’aventure, l’errance le long des routes, la compagnie des miséreux représentait le chemin idéal pour atteindre à la plénitude et au bonheur.

   Ayant achevé ses études universitaires à la grande satisfaction de son père et de sa mère qui le voyaient déjà à Harvard, Chris disparut : « Je vais me divorcer d’eux et pour toujours cesser de parler à ces idiots » dit-il à sa sœur.

   Il divorça non seulement de ses parents, de sa sœur aimée, de ses amis, mais de la civilisation elle-même, de ses conforts et de ses projets médiocres. Pendant deux ans, il parcourut l’Amérique en auto-stop, campant dans le désert, dormant sous les ponts, la faim au ventre. D’argent, il n’en avait plus, ayant versé à une association caritative les 24.000 dollars qui l’attendaient pour financer ses études futures. La poignée de dollars qu’il possédait encore, il la brûla en même temps que ses papiers, à côté de sa voiture, abandonnée dans le lit d’une rivière desséchée.

   Au patron d’une équipe qui réalisait des travaux agricoles et auquel il s’était lié amicalement, il écrivit, à l’occasion du versement de la paie qu’il avait gagnée durant un court engagement : « Parfois je regrette de t’avoir rencontré. Vagabonder est facile quand on a de l’argent. Ma vie était plus intéressante lorsque je n’avais pas le sou et que je devais fourrager pour mon prochain repas. »

   À un militaire de 81 ans qui pleurait encore la mort de sa femme et de son fils, tués par un conducteur ivre, et qui s’attacha au jeune vagabond, Chris donna le conseil de tout lâcher : vend tout, prend la route, vit de hasards et trouve le bonheur en n’ayant rien, ni argent ni sécurité. « Bouge ! Deviens un nomade ! Fais de chaque jour un nouvel horizon ! »

  Mais pour Chris nomadiser n’était pas tout : il lui fallait accomplir un voyage final, celui qui représenterait l’apogée de sa vie. Ce voyage le conduirait en Alaska. Là, il vivrait de rien, mangeant ce qu’il trouverait au bout de son fusil ou grâce à la cueillette, dormant sous la tente, toujours en chemin, immergé dans le wild, vivant avec les étoiles au-dessus de la tête, les montagnes sous les yeux, les bêtes autour de lui, les plantes poussant sous ses pieds et pas un homme à l’horizon. Communion non-invasive, en somme !

   Voici Chris, à la fin du mois d’avril, quatre mois avant la découverte par les chasseurs de son cadavre pourrissant, parvenant comme eux jusqu’au bus. Il s’installe, lit la bibliothèque qu’il transporte sur le dos, Jack London, Tolstoï, Pasternak, chasse du petit gibier, cueille des pommes de terre sauvages et, magnifiquement heureux, oublie d’aller plus loin.

   Un panneau de contreplaqué, venu remplacer une vitre cassée, transcrit sa jubilation :

« Après deux années de vagabondage, transcrit-il, l’aventure finale, la plus grande. La bataille décisive pour tuer l’être intérieur et achever victorieusement le pèlerinage spirituel. Dix jours et nuits de trains de marchandise et d’autostop l’amènent au grand nord blanc. Plus jamais emprisonné par la civilisation, il marche désormais seul sur la terre pour se perdre dans le wild. »

   Tout pèlerinage comporte un retour. Au bout de trois mois de face à face avec la nature, Chris décide que c’est le moment de rentrer. Au cours des jours solitaires qu’il vient de vivre, il a appris quelque chose le concernant : il a besoin des autres ! Le Docteur Zivago comporte un passage que le jeune lecteur recopie dans la marge : « Le bonheur est seulement réel quand il est partagé. »

   Chris fait son sac, charge ses pauvres possessions. Ennemi de tout ce qui rend la vie facile et éloigne du contact avec le réel, il n’a pas grand-chose à porter.

   Arrivé au bord de la rivière, il constate qu’il ne peut pas franchir les flots furieux qui ont remplacé le cours placide du début de l’été. En attendant la décrue, Chris retourne au bus et continue sa vie, ses chasses de petit bétail, sa cueillette de pommes de terre sauvages, ses lectures.

   Mais le temps a changé. Le gibier, sentant l’arrivée de l’hiver, se raréfie. Les pommes de terre, durcies, ne sont pas mangeables, mais les graines le sont : il se rabat sur elles. Il survit, maigrit : les photographies qu’il prend de lui-même révèlent un visage émacié et un corps sous la peau duquel pointent les os.

   La rencontre des graines et du corps devenu squelettique signera la fin du vagabond spirituel. Les graines de la pomme de terre sauvage comportent un alcaloïde qui, de la même famille que la nicotine, la caféine, la cocaïne, s’accumule dans l’organisme. Celui-ci élimine ces toxines en assurant leur combinaison avec une protéine ou un sucre. Mais s’il y a maigreur extrême et absence de protéines et de glucose, alors c’est l’intoxication cumulée et la mort.

   C’est ainsi que disparaît Chris McCandless, fils de famille devenu vagabond, pèlerin de l’absolu, ennemi du facile, soldat de la grande croisade qui convainc certains de la nécessité de changer l’humanité, d’extirper d’elle sa nature invasive et de la remplacer par un doux recueillement devant les splendeurs du monde.

Publicités
Cet article a été publié dans D'Ailleurs. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s