Un homme ordinaire (Janvier 2016)

En 1570, à 37 ans, Michel Eyquem de Montaigne abandonna ses fonctions au sein du Parlement de Bordeaux et prit une retraite anticipée.

   Gérer son domaine ? Il le fit peu et avec réticence. Au lieu de quoi, il écrivit. Quoi ? Des considérations sur divers sujets dont on conçoit mal qu’elles eussent passionné ses contemporains. Voici les titres des cinq premiers textes qu’il écrivit et qu’il nomma des essais : Par divers moyens on arrive à pareille fin ; De la tristesse ; Nos affections s’emportent au-delà de nous ; Comme l’âme décharge ses passions sur des objets faux quand les vrais lui défaillent ; Si le chef d’une place assiégée doit sortir pour parlementer.

   Bâillement, d’autant plus large que le seul Eyquem de Montaigne que l’on connût plus ou moins était son père, combattant des guerres d’Italie, qui, quoiqu’il admirât follement tous ceux qui mettaient la plume au papier, était bien incapable de les imiter. Pourquoi lire les pages du fils ?

   Pourtant elles le furent, ces pages, au point que, vingt ans plus tard, à sa mort, Montaigne, peu voyageur, cloîtré dans la tour qu’il s’était emménagé au coin de son château, était devenu une figure célèbre, connue à travers l’Europe cultivée, ami des princes, lu par Shakespeare, en correspondance avec Henri IV, qu’il pinça quelque peu en refusant de le servir.

   C’est que l’Europe attendait Montaigne, comme elle avait attendu Rabelais et Érasme, et comme elle attendait Cervantès et Shakespeare. On sortait de plusieurs siècles de glaciation intellectuelle, laquelle avait courbé l’esprit sous le dogme. On pressentait que la vie, ce n’était pas bondieuseries et déductions scolastiques.

   Montaigne apportait la vie. Lire un essai de Montaigne, c’était faire foin de la théorie et embrasser les hommes comme ils étaient : c’était se regarder dans un miroir.

   Depuis des siècles clercs, maîtres de l’université, Église, Vatican, enfin toute la classe intellectuelle ne connaissait qu’un mode de pensée, la déduction et un seul mode de communication, le prêche.

   Or Montaigne se fichait bien des principes et se moquait bien de changer le monde : ce qui l’intéressait, c’était de comprendre comment les hommes vivaient, y compris lui-même, et ceci non pas en théorie, non selon les doctrines et les livres, saints ou non, mais dans la réalité.

   Les grands et petits cerveaux de son temps partaient d’en haut, sans même en sortir. Or lui, il se méfiait des « lieux hautains et inaccessibles » auxquels les « humeurs transcendantes » voulaient atteindre. Il ne se reconnaissait pas parmi ceux qui « outrepassent le présent et ce qu’ils possèdent pour servir à l’espérance et pour des ombrages et vaines images que la fantaisie leur met au-devant ». Pour son compte, il préférait rester en bas, auprès des hommes ordinaires, pour le grand plaisir de ses lecteurs, qui, enfin, se reconnaissaient.

   La vie qui sautait d’une page de Montaigne était une affaire de ton. La vie ne planifie pas, elle procède par des biais inattendus, cache ses coups : ainsi un essai de Montaigne.

   Sa nature, confessait-il, ne pouvait « soutenir une véhémente préméditation et laborieuse. Si elle ne va gaiement et librement, elle ne va rien qui vaille. » Il redoutait « la sollicitude de bien faire », se méfiait de la « contention de l’âme trop bandée et trop tendue à son entreprise. »

   Il lui fallait pour écrire que son âme fut ébranlée depuis l’extérieur, « échauffée et réveillée par des occasions étrangères, présentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et languir. L’agitation est sa vie et sa grâce. »

   Il se lance, sans savoir toujours où il va. « Je ne me tiens pas en ma possession et disposition. Le hasard y a plus droit que moi. L’occasion, la compagnie, le branle même de ma voix tire plus de mon esprit que je n’y trouve lorsque je le sonde et emploie à part moi. »

   Pour un siècle qui étouffait de vouloir installer le ciel sur terre, quel plaisir que les divagations d’un homme qui semblait regarder seulement la pointe de ses chausses ! Et pour nous, qui vivons, quatre siècles plus tard, dans un temps qui meurt d’idéologie, d’endoctrinement et de persuasion, le plaisir n’est pas moindre.

   Voici, parmi les 107 essais que Montaigne écrivit, « Le repentir ».

   L’auteur (sans doute au grand plaisir de ses contemporains, qui n’attendaient que ça !) commence par un tout autre sujet : son style, sa manière d’écrire.

   « Je n’enseigne pas, je raconte », écrit-il. « Les autres forment l’homme, je le récite. »

   Le lecteur hochait la tête, sans doute : voilà ce qu’il souhaitait, que l’on cessât de le marteler de préceptes, qu’on le laissât vivre et qu’on lui fît confiance de trouver lui-même sa voie.

   Les modeleurs de l’humanité, hier comme aujourd’hui, sont persuadés d’être du côté de l’être. Montaigne, lui, avoue qu’il est toujours ailleurs. « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage. » Ce qui le passionne, c’est la variété des opinions, des caractères, des situations. On connaît les célèbres mots, d’un autre Essai : « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. » Comment celui qui a écrit cela pourrait-il être sûr de quoi que ce soit ? Il est, confesse-t-il, « toujours en apprentissage et en épreuve. »

   Comme il ne croit en pas grand-chose et qu’il se méfie des opinions « supercélestes » (celles que débitent, aujourd’hui, nos médias, lesquels, par un miracle jamais expliqué, savent tout sur tout !), il regarde autour de lui.

   Comme tout homme cultivé de son temps, il connaît les héros de l’histoire à travers notamment Plutarque et ses Vies parallèles, il fréquente les grands penseurs de l’antiquité, il révère Platon et épluche Cicéron, mais, cherchant sa voie, ce n’est pas chez les grands qu’il va mais auprès des hommes ordinaires, qui vivent dans la moyenne – les « médiocres » comme on disait de son temps.

   La vie qu’il examine, la sienne, celle de ceux qui l’entourent ou dont il a connu le profil, c’est « une vie basse et sans lustre », « populaire et privée. » Héros ou hommes de petit niveau, c’est tout un car « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »

   Se détachant des « actions éclatantes », Montaigne défend la vertu des « vies retirées » :

« Tancer, rire, vendre, payer, aimer, haïr et converser avec les siens et avec soi-même doucement et justement, ne relâcher point, ne se démentir point, c’est chose plus rare, plus difficile et moins remarquable. »

   Vous n’avez rien fait qui fut comparable à ce que réalisèrent les grands héros, les Alexandre, les César ? Certes ! Mais « avez-vous su méditer et manier votre vie ? Vous avez fait la plus grande œuvre de toutes. » – « Composer nos mœurs est notre office, non composer des livres et gagner, non pas des batailles et des provinces, mais l’ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef d’œuvre, c’est vivre à propos. »

   Être à soi : voilà ce que Montaigne affirme, tout au long des Essais, représenter « la plus grande chose au monde. »

   En d’autres termes : ne pas être aux autres. Il décrit deux soldats, l’un grimpant un rempart, « furieux et hors de soi », l’autre « tout cicatrisé, transi et pâle de faim, délibéré de crever plutôt que de lui ouvrir la porte. » – « Crois-tu, demande Montaigne, que ce soit pour eux ? »

   Rien de cela pour lui. La guerre de religion bouleversait la France : ce n’était pas son affaire ! « Toute ma petite prudence, en ces guerres civiles, où nous sommes, s’emploie à ce qu’elles n’interrompent pas ma liberté d’aller et venir. »

   Quant au repentir, le sujet de l’essai, Montaigne n’est pas chaud (autre raison d’être applaudi par ses contemporains). Le vice est en nous, souvent lié à nos qualités : le repentir « nous promène à tout sens », nous propulse en dehors de nous, nous courbe sous une loi étrangère, nous soumet à l’opinion publique. Or le tribunal doit être en nous : notre affaire est de nous diriger nous-mêmes.

   Chaque essai, de 2 pages ou de 20, c’est Montaigne tout entier : l’évocation des réactions diverses des hommes face au sujet traité, des rappels de l’histoire de l’antiquité, des citations en latin, ses propres réactions et habitudes : tout un fouillis ! Avec cela, débrouillez-vous : il n’est pas là pour vous former mais pour raconter ! Guider votre vie, c’est votre affaire : telle est son anti-leçon.

   Tant il insistait sur la fluidité de ses idées, sur la flexibilité de ses positions, Montaigne cachait le métallisme de sa volonté : sous l’homme variable se trouvait un homme de fer, calme en lui-même. De même, derrière l’homme ouvert à tous, piqué de curiosité par toutes les manifestations de la nature humaine se trouvait un farouche solitaire, déterminé d’être systématiquement à l’écart et toujours en dehors du coup.

   Sa tour était l’arrière-boutique solitaire dont il écrivait que tout homme libre devait en avoir une :

« Il faut avoir femmes, enfants, biens et surtout de la santé qui peut ; mais non pas s’y attacher en matière que notre heur en dépende. Il faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute fraîche en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. »

   La mort arracha Montaigne à son arrière-boutique. Il voulait partir sans tralala et se moquait de ceux qui préparaient déjà la cérémonie. Il eut les rideaux tirés, les bougies et leurs ombres tragiques, les femmes en larmes accrochées à sa main, les enfants éplorés, les domestiques affolés, la foule des visiteurs empressés autour du lit, le curé, l’ultime confession, la messe, le dernier soupir.

   Il aurait pu chasser le monde et arrêter les frais. Il ne le fit pas. Il fut, jusqu’au bout, un homme ordinaire.  

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