On n’en a jamais fini avec le diable (Décembre 2015)

Jesse Hughes, le chanteur des Eagles of Death Metal, venait de présenter la chanson Kiss the devil (“I met the devil and this is his song” – J’ai rencontré le diable et voici sa chanson) lorsque trois jeunes gens d’origine nord-africaine firent feu de leurs kalachnikovs sur ceux qui, parmi les 1.500 auditeurs tassés dans la fosse et à travers les étages du Bataclan, avaient eu le malheur d’attirer leurs regards.

   Ainsi, durant la nuit du 13 novembre 2015, au Bataclan, dans les cafés du 10e et du 11e arrondissements et au Stade de France, avons-nous rencontré le diable sous le vêtement de l’État islamique, et entendu sa chanson. La voici :

   La modernité est une abomination, un crime contre Dieu. L’humanité doit revenir au stade où elle se trouvait au 7e siècle, lorsqu’un marchand de la Mecque, que nous connaissons sous le nom de Mahomet, déclara avoir bénéficié des visitations de Dieu, dont il enregistra et répandit les révélations dans un livre qui fut nommé le Coran.

   Révélations divines et modèle de conduite s’inspirant de la vie de Mahomet furent par la suite (au cours des 8e et 9e siècles) concrétisés pour la vie quotidienne du peuple, dans une loi générale, la Charia ( « Chemin pour respecter la loi de Dieu »).

   La Coran, comme la Charia, comporte nombre de dispositions contribuant à l’harmonie sociale et au bonheur individuel. Mais on y trouve aussi, pour les apostats, les hérétiques et les infidèles, la crucifixion, le bûcher, l’égorgement ; pour leurs femmes la répartition forcée parmi les troupes islamistes vainqueurs ou, si elles étaient stériles, la mort ; pour leurs enfants, l’esclavage. De la liberté de conscience, du droit d’expression, de l’égalité des sexes, qui furent par la suite la contribution de l’Occident à l’amélioration de la condition humaine, il n’en est pas question.

   Pas question, pour l’État islamique, de situer l’islam dans son temps ; de relativiser ses lois, de les adapter aux conditions contemporaines. Non ! Tout ce que le Coran a dit, au 7e siècle, tout ce que la Charia a ordonné, deux siècles plus tard, doit être appliqué, soit dans ses détails parfois risibles (la manière de sa tailler la barbe, la longueur de son pantalon sur les jambes), soit dans ses pratiques détestables  : on est dans le mimétisme, dans la répétition, le temps n’existe plus. Ainsi, pour marcher sur la voie de Dieu, on fait un colossal bond en arrière, on égorge, on brûle, on crucifie, on prostitue les femmes, on transforme les enfants en esclaves.

   Et où donc conduit ce retour en arrière ? Sheikh Abu Muhammad al-Adnani, le porte-parole de l’État islamique, résume : « Nous vaincrons votre Rome, briserons vos croix et mettrons vos femmes en esclavage. Si nous ne réussissons pas d’atteindre ce temps, alors nos enfants et nos petits enfants y arriveront et ils vendront vos fils sur les marchés d’esclaves ».

   Plus largement, L’État islamique prépare l’apocalypse, la fin du monde, le règne de Dieu. Pour cela, il est nécessaire qu’une bonne partie de la planète ploie sous la Charia. Or pour que ceci soit le cas, il faut qu’existe un état dirigé par un successeur de Mahomet, dont la loi fondamentale soit cette loi unique. D’où la nécessité du calife et du califat. Sans calife, sans un successeur de Mahomet disposant du pouvoir, pas de califat, et sans califat pas de véritable Charia.

   Vivre sans la Charia, c’est vivre dans le péché. Vivre dans un état au sein duquel on n’ampute pas les mains des voleurs, où les femmes infidèles (sexuellement) ne sont pas lapidées, ni les apostats égorgés, c’est vivre en dehors de la voie qui conduit au règne de Dieu, et vivre ainsi, c’est vivre dans le péché.

   Conscients de ce nuage qui planait sur leur mouvement, l’État islamique de Syrie et du Levant (sa désignation exacte), quelques membres de ce qui était, il y a cinq ans, une succursale modeste d’Al-Qaïda, se rapprochèrent de leur leader, Abu Bakr al-Baghdadi, et lui dirent que s’il ne créait pas le califat et ne s’en nommait pas le calife, il leur serait nécessaire de le dénoncer, car il aurait commis le plus grand des péchés. C’est ainsi que, en mai 2010, Baghdadi, qui se disait issu de la tribu de Mahomed, émergea de l’obscurité, se nomma calife, successeur du Prophète, et réstaura le califat.

   Les conditions du grand saut en arrière étaient alors assurées : la Charia pouvait désormais s’appliquer dans sa pureté, intégralement ; la lutte pour la purification définitive du monde démarrait. Le 13 novembre 2015 à Paris fut un pas vers l’apocalypse.

   Ce ne sont pas, cependant, des rémanences historiques qui ont tué cette nuit-là mais des jeunes gens vivant dans des cités où la police ne pénètre plus, dont le benjamin avait 20 ans et le plus âgé 31, qui, leur crime exécuté se sont immolé eux-mêmes ; des jeunes gens généralement peu considérés, par leur environnement, comme étant des fanatiques, exemples plutôt de dégénération occidentale, ne travaillant pas, se droguant, dealant, absorbés à écouter du rap et à passer leurs nuits devant un poste de télévision, rarement à la mosquée.

   Endoctrinement en Syrie où plusieurs des tueurs se sont rendus ? Pour des jeunes gens qui n’ont connu que l’échec, l’inactivité, les larcins minables, les deals pitoyables, les longues heures au lit, la drogue, on imagine l’effet que peut avoir sur eux leur translation vers une vie totalement différente, vécue sous la férule d’instructeurs formés à la manipulation des consciences : levers à l’aube, exercices physiques allant jusqu’à l’épuisement, cours de formation au meurtre, séances de tir, étude laborieuse du Coran. Une vie faite de ce dont ils ont constamment manqué – un but, un ordre, une discipline. Mais une transformation si rapide, si totale, comment la concevoir ?

   Le film remarquable de Mathieu Kassovitz, ‘La Haine’, réalisé il y a 20 ans (il n’a jamais fait mieux depuis), permet d’approcher du mystère.

   Pour ceux qui n’ont pas vu le film, ou qui en ont oublié le propos, je rappelle celui-ci. Kassovitz relate la journée de trois amis vivant dans la cité Les Muguets, dans la banlieue parisienne : un juif, Vinz, un nord-africain, Saïd et un africain, Hubert. La journée suit celle qui a vu leur cité s’enflammer, des bandes de jeunes attaquer police et CRS et mettre à feu un commissariat.

   Aucun des trois ne travaille, Hubert, le seul ayant des revenus, les tire du trafique de la drogue. Leur activité, ce jour-là, est nulle.

   Rien de ce qu’ils font ne débouche sur un quelconque résultat : ils ne semblent même pas vouloir que ce soit le cas. Un repas sur le toit d’un immeuble, au cours duquel Saïd, sans fonds, doit voler une saucisse, est interrompu par une visite de la police. Une interview sollicitée par une équipe de journalistes de la télévision déclenche la fureur des trois : « Vous vous croyez à Thoiry ? » Une visite à l’hôpital pour voir un de leurs camarades, dans le coma après les émeutes de la veille, est arrêtée par la police : une bagarre s’en suit, et voici Saïd au commissariat. Pour passer le temps, on décide d’une descente sur Paris. Reçus par une connaissance de Saïd, « Asterix », dans un appartement luxueux, nouveau conflit. La police, alertée par la concierge, arrête Saïd et Hubert et s’amuse à ne les libérer que lorsque le dernier train aura quitté la gare. Et ainsi de suite.

   Il y a pourtant, dans cette journée nulle, du positif : c’est que Vinz a récupéré un révolver perdu par un policier durant la manifestation de la veille. L’arme glissée dans sa ceinture, Vinz annonce son intention de tuer un keuf : « Cela rétablira la balance ».

   La balance à quoi ? À ses deux camarades qui sont moins que chauds pour le projet de Vinz, celui-ci reproche leur inactivité : « J’ai une arme, vous, vous ne faites rien. » Hubert, dans tout conflit, a le même argument : « Qu’on se calme … il n’y a pas mort d’homme ! »

   Mais Vinz a découvert ce que ses deux amis ne connaissent pas encore (mais, à la fin du film, Hubert s’y rangera) : la haine. Celle-ci a pris possession de sa conscience, de sa langue, de son corps. Chaque mot que Vinz prononce est un cri, chaque geste une déclaration de guerre entre lui et le monde. Grâce au revolver, l’offensive de Vinz peut commencer: il cessera d’éructer, il passera de l’insulte à l’exécution, de l’ébauche à la réalisation, de l’obsession à la réalité. Lui armé, pas de calme à la Hubert ; avec lui, mort d’homme assurée : quelque chose enfin va exister dans le néant que fut sa vie.

   La haine, voilà ce que l’État islamique a perçu au fond des cœurs de ses visiteurs et recrues venant des cités européennes, ceux des petits frères ou enfants des Vinz, Hubert et Saïd d’il y a vingt ans : haine pour le monde qui les empêche de mettre la main sur les richesses qui abondent autour d’eux et de luire de la célébrité qui illumine si généreusement tous sauf eux ; haine pour eux-mêmes qui subissent passivement cette situation d’exclusion. Cette haine, nourrie, justifiée, anoblie par des références religieuses, l’E.I. lui donne un but : nous, les Occidentaux.

   Contre cette haine folle, paranoïaque, contre son propagateur, l’État islamique, contre les tueurs qui exécutent ses arrêts, l’Occident doit se protéger, lutter offensivement et viser la victoire, c’est clair.

   Nous avons connu la haine nazie envers les races impures: nous avons écrasé le nazisme. Nous avons connu la haine communiste de toute forme de liberté et d’autonomie : sous l’effet de la résistance de l’Occident et de celle des populations que le régime prétendait contrôler, le communisme s’est effondré. L’État islamique avec sa haine de la modernité doit être détruit à son tour.

   La lutte continue. Mais la haine loge ailleurs que dans les cités et trouvera d’autres véhicules que l’État islamique : on n’en a jamais fini avec le diable.

 

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