Lawrence et ses Bédouins. (Novembre 2015)

  Un jour de mai 1916, deux hommes, Lord Sykes, membre conservateur du Parlement britannique, et, représentant la France, le diplomate François Georges-Picot, décidèrent, avec deux crayons de couleur, l’un bleu, l’autre rouge, du sort de l’Empire ottoman, après la guerre qui opposait la Turquie aux Alliés.

   Le crayon bleu servit à colorier, parmi les débris de l’Empire ottoman, une zone réservée aux intérêts de la France : celle-ci comportait le Liban et la Syrie, étendue jusqu’à Mossoul (aujourd’hui en Irak). La zone rouge était attribuée à l’Angleterre et comportait le reste : ce qui aujourd’hui forme l’Irak, les émirats du golfe Persique, la Jordanie et la Palestine.

   Portant leur découpage à Petrograd pour l’approbation des autorités tsaristes, les deux bouchers diplomatiques reconnurent à la Russie le contrôle des Dardanelles ainsi que l’annexion de Constantinople (Istanbul) et de l’Arménie.

   Après la fin de la guerre, les choses se précisèrent. Les Américains se désintéressant du Moyen-Orient, les Russes, convertis au bolchévisme, dénonçant tout accord impérialiste, la France et l’Angleterre nommèrent les pays du Moyen-Orient comme Dieu, selon la Bible, identifia les espèces animales, firent tracer les frontières par leurs cartographes et s’attribuèrent ce que l’accord Sykes-Picot leur réservait. 

   De plus l’Angleterre ouvrit la Palestine aux Juifs, à la suite d’une lettre envoyée par le ministre des Affaires étrangères britanniques, Arthur Balfour, à Lord Rothschild, qui indiquait que son gouvernement « verrait avec faveur l’établissement en Palestine d’une demeure nationale (« a national home ») pour le peuple juif. »

   Cependant, alors que la guerre venait d’éclater en 1914, quelques arabisants britanniques, rassemblés autour de l’état-major britannique au Caire, considéraient les choses tout autrement que Sykes et Georges-Picot. Ils voyaient quelque chose dont les diplomates niaient l’existence : la naissance d’un nationalisme arabe. Soit par idéalisme, soit par réalisme, ce groupe préconisait que l’Angleterre abandonnât le couteau de l’équarrisseur et s’attachât à favoriser l’expression du nouveau mouvement.

   Dans ce groupe se trouvait un jeune homme de 27 ans, timide et orgueilleux, de petite taille, les yeux brillants d’intelligence et la mâchoire forte, sorti d’Oxford et occupé, avant la déclaration de la guerre, à fouiller le désert au nord de Damas afin d’y étudier les vestiges de la civilisation hittite. Ce jeune homme était T. E. Lawrence.

   Lorsque, en 1914, la guerre éclata entre l’Empire ottoman et les Alliés, Lawrence fut rappelé de ses fouilles syriennes. On lui confia rapidement une mission : aller à La Mecque où se trouvait le potentat local, l’émir Hussein, et vérifier ses sentiments vis-à-vis des Turcs. Ceux-ci furent aussi négatifs que Lawrence voulait qu’ils fussent. Hussein aspirait à l’expulsion des Turcs et à la création d’une nation arabe dont il serait lui-même le roi. Cherchant autour de l’émir l’homme qui pourrait être le chef de cette révolte arabe dont Hussein était trop âgé et trop vacillant pour être le conducteur, Lawrence le trouva dans l’un de ses fils, Fayçal, auquel le lia une amitié qui dura le long de sa vie.

   De retour au Caire, Lawrence exposa sa stratégie au commandement anglais. Les Turcs étaient à Médine, au bout de la ligne de fer qui, au nord, liait la cité sainte à Damas. Leur but : s’emparer de La Mecque, au sud-ouest de Médine. Si, avec la direction de Lawrence et sous l’autorité de Fayçal, les tribus bédouines, qui s’alignaient le long de la voie, parvenaient à couper la ligne de chemin de fer, les Turcs seraient privés des fournitures qui leur étaient nécessaires, armes, nourriture et renforts. À condition que la voie ne fût pas totalement détruite, mais pouvait être réparée, coup après coup, alors les Turcs resteraient fixés à Médine, persuadés de pouvoir s’en servir comme base pour continuer leur assaut.

   Le plan de Lawrence surprit puis séduisit le commandement anglais. La surprise venait du fait que le jeune homme, qu’on avait envoyé à La Mecque seulement parce qu’il parlait l’arabe, dévoilait un acquis de connaissances militaires qu’on ne lui soupçonnait pas. Mais Lawrence avait de bonnes lectures. Il connaissait les grands classiques de la littérature militaire. Il avait lu Xénophon et sa Retraite des dix mille. Il avait fréquenté Clausewitz. Il s’était intéressé à Maurice de Saxe, le premier à avoir formulé la théorie de la guérilla et qui se vantait de gagner ses guerres sans emporter nulle bataille.

   Les généraux anglais, épatés, trouvèrent le coup jouable, donnèrent à Lawrence de l’argent en profusion et des promesses en masse et le renvoyèrent chez Fayçal. L’argent vint, en pièces d’or. Parmi les promesses, celles concernant l’armement – fusils, mitrailleuses, explosifs – furent elles aussi honorées. Quant à la plus importante, celle qui garantissait aux Arabes l’indépendance au prix de leur engagement dans la guerre, elle resta verbale et dans le vague. « L’indépendance jusqu’aux frontières de l’Anatolie  ? Jusqu’au golfe Persique ? Jusqu’à Aden ? » interrogeait Lawrence. « En fonction de l’engagement de vos amis », répondaient ses chefs.

   Les deux ans de raids répétés qui s’enchaînèrent dès que Lawrence fut de retour en Arabie reposèrent essentiellement sur son coup d’œil, qualité à la fois des peintres et des généraux. Lawrence vit que les Bédouins, qui composaient l’armée de Fayçal, étaient incapables de mener des opérations organisées, classiques ; leur sens de la discipline était nul ; agir selon un plan, respecter un horaire, apparaître à telle heure et disparaître à telle autre, attaquer tel point plutôt que tel autre, tout cela leur était inconnu ; la bataille menée et gagnée, ils disparaissaient avec leur rapine et ne se manifestaient plus.

   Leur force, écrivit Lawrence plus tard, résidait dans « la mobilité, la ténacité, l’assurance de soi, leur connaissance du pays, leur courage intelligent. » Grâce aux Bédouins, il fut possible à Lawrence de mettre en place la stratégie qui avait plu aux généraux du Caire : des coups de main, puis la dispersion dans le désert. Le but : « Étendre notre front au maximum afin d’imposer aux Turcs la défense la plus étendue, laquelle, matériellement, représentait pour eux la forme de guerre la plus couteuse. »

   Autres intuitions de Lawrence. Le premier porta sur la nécessité que les pertes humaines fussent des plus réduites. Contre l’effusion massive de sang que préconisaient les théoriciens de la guerre classique, effusion qui inondait à ce moment les tranchées en France, Lawrence vit qu’il lui fallait une guerre avec beaucoup de bravoure, mais peu de sang (arabe).

   Les Bédouins, écrivit-il, « n’étaient pas du matériel, comme le sont les soldats, mais nos amis, qui avaient confiance en notre direction, c’étaient des volontaires, des personnes, des hommes liés à leur localité, des parents, si bien que la mort était une souffrance personnelle pour chaque membre de notre armée … Nous ne pouvions pas nous permettre d’avoir des pertes. »

   L’autre coup d’œil de Lawrence porta sur la nécessité pour les Bédouins, depuis leur chef, Fayçal, jusqu’à chaque combattant, de croire que l’Angleterre respecterait sa parole et, une fois les Turcs vaincus, accorderait l’indépendance aux Arabes. Lui-même répéta les promesses anglaises, dans les palais, sous les tentes luxueuses des émirs et des shérifs et au sein des campements. « Battez-vous et vous l’aurez, votre indépendance » répétait Lawrence à Fayçal et à ses hommes.

   Les combats que Lawrence dirigea pendant les années 17 et 18 le virent parcourir des centaines de kilomètres à dos de chameau ; placer lui-même des charges d’explosifs sur les voies de chemin de fer ; culbuter des dizaines de locomotives et de wagons ; tuer et faire tuer par ses Bédouins nombre de soldats turcs, fonctionnaires et voyageurs qui avaient eu la mauvaise idée d’acheter un billet de train ; exécuter de sa main ses propres hommes soit que, blessés et intransportables, il fallait leur éviter les supplices auxquelles les Turcs soumettaient les blessés, soit qu’ils eussent été impliqués dans des vengeances entre tribus ; toujours vivant dans le désert, buvant ce que buvaient ses chameaux, mangeant, comme ses hommes, quelques galettes de pain cuits dans le sable ; motivant sans cesse de nouvelles tribus au fil de son avancée, faisant la paix entre elles et les conduisant, jour après jour, vers, Damas, la capitale de la future nation arabe.

   Le voici donc, avec Fayçal, à Damas, le 1er octobre 1918, faisant la jonction avec l’armée anglaise qui était montée tout le long de la côte palestinienne. La guerre était finie, la Turquie avait capitulé, l’indépendance arabe était à portée de main.

   La célébrité fondit alors sur celui qu’on appelait désormais le colonel Lawrence, rang dont il se moquait doucement, déclarant qu’il n’avait jamais su à qui il devait cette promotion, ni quand ni pourquoi. Le public voulait un héros ; la presse fournit Lawrence, prince d’Arabie, comme on écrivait, vêtu non de kaki, mais de blanc, à l’arabe, le couteau traditionnel en or dans la ceinture, le front ceint de voile blanche et entouré du traditionnel bandeau.

   Médailles, promotions, propositions de poste, honneurs plurent sur le colonel : il refusa tout. Le sentiment d’avoir vécu une vie de mensonge prit possession de lui.

   Pendant qu’on lui attribuait d’avoir gagné la guerre contre les Turcs, il se reprocha d’avoir participé à une mystification. Car les Arabes, bien qu’ils se fussent battus, n’eurent pas ce qu’on leur avait promis, ce qu’il leur avait garanti lui-même : l’indépendance. Les hommes de cabinet sortirent de leurs bureaux et dépecèrent le Moyen-Orient, selon l’accord Sykes-Picot. Lawrence, qui participa aux négociations d’après-guerre, ne put que contribuer à assurer à son ami Fayçal le trône de l’Iraq, et non celui, que les Arabes réclamaient, de la Syrie, et à son frère Abdullah celui de la Jordanie : dette d’honneur qui ne soulageait pas sa conscience. (Fayçal fut assassiné avec sa famille en 1950, la famille d’Abdullah règne encore sur la Jordanie.)

   De plus, on faisait de lui un de ces héros qu’il admirait depuis son enfance : n’avait-il pas emporté avec lui, dans le désert, deux livres – l’Iliade, d’Homère, et Morte d’Arthur, le compte rendu des exploits du roi Arthur et de ses compagnons ? Mais, ayant sous les yeux de vrais héros en chair et en os, dont Lawrence donna dans ses ‘Piliers …’ des descriptions remarquables et émouvantes, il s’aperçut qu’il lui était impossible de partager leurs sentiments et leur idéal : il s’était hissé faussement à leur niveau.

   Il prit alors une décision stupéfiante, bien à sa manière : le 30 août 1922, l’ex-colonel se présenta sous un nom inventé à un poste de recrutement de la RAF (aviation anglaise) pour y devenir un simple soldat. Sa candidature paraissant suspecte aux officiers recruteurs qui ne l’avaient pas reconnu, il fut rejeté puis, s’étant adressé à l’un des ses amis, le chef de la RAF, Trenchard, admis à nouveau. Voici Lawrence d’Arabie, l’un des hommes les plus célèbres d’Angleterre, voire du monde, devenu le simple soldat Ross, puis le pseudonyme ayant été deviné par la presse, Shaw. Son idéal, il l’avait oublié, son rôle rejeté. Il cherchait un autre chemin.

   Aujourd’hui, presqu’un siècle après le choix de Lawrence, nous vivons un temps où le seul idéal restant est celui des islamistes coupe-gorge. Le Moyen-Orient est livré aux tyrans, aux fous et aux illuminés. Les descendants des Bédouins avec lesquels Lawrence combattit, s’offrent aux assassins dérangés d’ISIS pour mettre des bombes dans les avions de touristes qui s’envolent tout près des lieux où le jeune Anglais conduisait leurs grands-pères.

   Certes, méfiants des idéaux qui ont mené l’humanité à la calamité, communisme, fascisme, nazisme, nous cherchons aujourd’hui une autre voie. Où menait celle que Lawrence emprunta en devenant le simple soldat Shaw, il ne le confia pas et peut-être, pourtant maître en stratégie, n’en devinait-il pas lui-même le sens.

   Un matin de printemps, pilotant une moto qu’il adulait autant que ses chameaux du temps de ses courses à travers le désert, Lawrence-Shaw, simple soldat qui venait d’être libéré du service après 13 années de service, freina sur un sol semé de gravier afin d’éviter deux jeunes cyclistes qui venaient vers lui. Éjecté de sa machine, un arbre arrêta son vol et lui fracassa le crâne. Il mourut quelques jours après, le 19 mai 1935, sans avoir livré son secret.

 

 

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