La main sur l’épaule. Octobre 2015

‘La Grande Illusion’, le film de Jean Renoir, présenté en 1937, enthousiasma le public, pulvérisa les records de recette, séduisit la critique et plut même aux politiques, puisqu’on dit que Roosevelt lui-même l’applaudît.

   Quelle fut la raison de ce succès ? La France, le monde entier craignaient une nouvelle guerre, qui répéterait le bain de sang de la Grande Guerre, celle de 14-18 : mais le film de Renoir ne jouait pas sur ce registre. L’évasion de deux prisonniers de guerre français, s’échappant d’une forteresse allemande pour joindre la Suisse, ne se prêtait pas à une interprétation anti-belliciste. Les deux hommes ne fuyaient pas la guerre : ils savaient qu’ils y retourneraient.

   Pourquoi donc s’évadaient-ils ?

   L’un, Maréchal (joué par Jean Gabin) est un ex-ouvrier, devenu pilote, qui a grimpé l’échelle sociale pour arriver au rang de lieutenant. La classe ouvrière française, socialiste et communiste, était particulièrement antimilitariste et considérait la guerre comme une affaire de capitalistes avides de s’emparer du capital, financier, matériel et humain de la classe possédante de la nation ennemie: Maréchal appartenait certainement à cette tradition. Quand ses camarades prisonniers, discutant de la chose entre eux, lui demandent pourquoi il s’évaderait, il évite le patriotisme: « Pour faire comme les autres ! Pour ne pas me singulariser » répond-il.

   Le second évadé, Rosenthal (interprété par Marcel Dalio), issu d’une famille de banquiers juifs bien connue, est couturier. Lui, il sait bien pourquoi il s’enfuirait et pourquoi il reprendrait le combat. Il est né, explique-t-il à ses camarades, à Vienne (« A Jérusalem », propose le comique du groupe : il corrige, non, à Vienne), son père était polonais, sa mère autrichienne. « Vieille noblesse bretonne » plaisante Maréchal. « Sans doute pas, sourit Rosenthal, mais vous qui êtes ici, bons Français, vous ne possédez pas cent mètres carrés de terre française, tandis que les Rosenthal, eux, ont, en France, trois châteaux historiques, avec tableaux d’ancêtres, écuries, étangs, chasses. Ne croyez-vous pas que ça vaut d’être défendu ? »

   Voici les deux hommes, que le hasard a réunis, marchant à travers une campagne désolée par l’hiver, morts de faim, frigorifiés, trempés, crottés jusqu’au cou d’avoir dormi au bord des chemins. Rosenthal boîte et retarde Maréchal. Celui-ci, soudain, explose, sur quoi Rosenthal lui lance qu’il le déteste. Maréchal rétorque qu’il le lui rend autant. « Et puis, tu vois, je n’ai jamais pu blairer les juifs. » Et partant d’un bon pas, il lâche son compagnon.

   Cependant, au bout d’un moment, une main se pose sur l’épaule de Rosenthal : c’est celle de Maréchal. « Allez, viens ! » Et le couple se refait et finit par rejoindre la frontière. Cette main sur l’épaule est la leçon du film, la raison de son succès, qui prévalut à la fin de la Seconde Guerre mondiale, puisque ‘La Grande Illusion’ continua d’être projeté dans les cinéclubs et dans les salles d’art, décennie après décennie.

   Durant les années de reconstruction et de développement d’après-guerre, la main sur l’épaule devint la morale du temps, la nouvelle culture de la seconde moitié du 20e siècle.

   On eut massivement horreur du nazisme, on rejeta avec indignation toute notion d’une hiérarchisation des races, on se dégouta de l’idée que certaines seraient plus pures que d’autres, on prit le contrepied de l’attitude exprimée par Hitler dans Mein Kampf lorsque le futur dictateur exprima pourquoi, à 24 ans, il avait quitté Vienne pour s’installer en Allemagne :

   « J’ai été écœuré par la conglomération de races qui s’était formée au sein de la capitale, écrivit-il, écœuré par le mélange de Tchèques, de Polonais, de Hongrois, de Ruthènes, de Serbes et de Croates et partout le champignon éternel de l’humanité, les Juifs et encore les Juifs … Plus je vivais dans la ville, plus ma haine grandissait pour le mélange anormal de peuples qui avait corrodé le vieux site de la culture germanique. »  

   Ayant vécu ce que l’Europe avait vécu, il n’était pas question, après guerre, d’embrasser le rêve mortel de la pureté raciale. Le mélange, qui faisait horreur à tant de gens, et pas seulement à Hitler, devint une valeur : mélange des races, mélange des peuples, mélange des cultures, mélange des styles, mélange des sexes, la seconde partie du 20e siècle se fit une passion de combiner tout avec tout.

   Avant guerre, il y avait nous et les autres : nous, notre histoire, notre langue, notre culture, nos grands monuments, nos grandes œuvres et, de l’autre côté de la frontière, les autres, que l’on connaissait peu sinon par le biais de stéréotypes. Pendant le demi-siècle qui suivit la guerre, les frontières disparurent, aussi bien mentales que matérielles : d’étranger, il n’y en avait plus.

   Voici pourtant que, durant l’année 2015, l’étranger ressuscita.

   Avec un courage inouï, une énergie sans limites, supportant des épreuves souvent mortelles, des centaines de milliers d’Afghans, de Pakistanais, de Syriens, de Libyens et autres venant de toutes les nations faîllies qui forment le Moyen-Orient, avant-garde des millions qui préparent déjà leurs bagages, organisent la plus grande migration de peuples jamais connue depuis la chute de l’empire romain.

   Celle-ci revient aujourd’hui à l’horizon de nos intérêts. Elle donna à un jeune anglais, Edward Gibbon, qui ne savait que faire de sa vie, un sujet qui occupa, une fois qu’il l’eut découvert, la totalité de son existence : ce furent les sept volumes du ‘Déclin et chute de l’empire romain’ qu’il rédigea, pendant les dernières décennies du 18e siècle, d’une plume shakespearienne.

   L’analyse de Gibbon se résume simplement : les envahisseurs étaient voués à la libre migration, les Romains l’étaient à la stabilité et à l’ordre. Or, pendant un conflit qui dura cinq siècles, les hommes libres (« restless », comme l’écrit l’Anglais, sans repos) ont vaincu les hommes d’ordre.

   Pourquoi cette victoire ?

   La réponse de Gibbon fut que ces derniers, au fil du temps, croyaient de moins en moins à Rome et de plus en eux-mêmes. Selon cette pente, ils trahirent la démocratie, confirent leurs libertés et droits à des dictateurs, courbèrent la tête devant les empereurs les plus corrompus ; tandis que les envahisseurs étaient des géants, écrit Gibbon, les Romains devinrent, eux, par lâcheté, calcul et intérêt, des pygmées.

   Les habitants de l’Empire romain, écrit-il, « ne possédaient plus ce courage public nourri par l’amour de l’indépendance et par le sens de l’honneur … Ils recevaient de l’empereur leurs lois et leurs dirigeants et comptaient pour leur sécurité sur une armée de mercenaires … Les plus ambitieux allaient à la cour ou bien se rangeaient autour des étendards de l’empereur, tandis que les provinces, privées de force politique et d’union, s’enfonçaient dans l’indifférence de la vie privée. »

   Les géants, à la longue, vainquirent les pygmées. Les Européens seraient-ils, aujourd’hui, devenus des pygmées ?

   Influencés par la culture de la bienveillance et de la main posée systématiquement sur toute épaule, terrorisés par la crainte d’un retour vers les horreurs du nazisme, tout en s’enfonçant comme l’écrit Gibbon, « dans l’indifférence de la vie privée », ils ont baissé modestement le nez, ont accepté le viol des frontières de l’Europe puis admis que les migrants fussent répartis autoritairement entre les nations européennes, même entre celles, issues de l’empire soviétique, qui étaient opposées à les recevoir.

   Ainsi citoyens, dirigeants politiques et bureaucrates de Bruxelles ont, de concert, sanctifié la migration et sacrifié le droit élémentaire qu’a tout peuple de définir les conditions selon lesquelles l’étranger peut pénétrer dans son pays et y demeurer.

   Quant aux migrants, faisant sonner les antiques trompettes de Jéricho, ils ont démontré que les murs de la forteresse européenne n’étaient qu’une grande illusion.

 

 

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