Éloge du cool. Septembre 2015

 Il y a six siècles et auparavant, Dieu régnait, les Princes en étaient les instruments dociles. Non, observa-t-on tandis qu’un nouveau temps arrivait, ce sont les hommes qui règnent, voyons comment ils font. Ce fut alors que, au début du 16e siècle, Machiavel écrivit à Florence son ‘Prince’ et que Castiglione, son contemporain, membre de la cour du Duc d’Urbino (ville située au sud-est de Florence), rédigea le ‘Livre du Courtisan’.

   Celui-ci avait pour sujet non pas les parasites qui entouraient les potentats afin d’en extraire avantages, positions et subventions (du type de ceux qui peuplèrent plus tard Versailles), mais les professionnels qui aidaient le Prince à exercer son pouvoir : ministres, chargés de mission, financiers, soldats, diplomates. À propos de ceux-ci (dont il faisait lui-même partie), Castiglione posa la question : quelles qualités doit avoir un courtisan et quel comportement doit-il adopter pour exercer efficacement sa fonction ?

   (Machiavel se posa la même question, mais il s’agissait, pour lui, d’étudier le Prince et non son serviteur.)

   Suivons le gentilhomme d’Urbino, lequel s’amuse à imaginer que ses confrères se réunissent pour faire, par jeu, le portrait du courtisan idéal (lui est absent, se trouvant à Londres pour recevoir, à la place du duc d’Urbino, l’ordre de la jarretière dont le roi anglais honore le prince italien).

   Pour le panel imaginaire formé par Castiglione, dont plusieurs membres figurent sous leur nom réel, le courtisan, afin de bien servir le Prince et lui dire la vérité en toutes choses, doit tout d’abord acquérir « sa bienveillance et son cœur ».

   Pour y arriver, le panel énonce une condition : le courtisan doit avoir bonne réputation et être bien vu des siens : or, remarque l’un des gentilshommes, « nos cœurs sont très prompts à l’amour et à la haine. La bonne ou mauvaise renommée d’entrée pousse notre âme vers l’une de ces deux passions. »

   Il faut dire le vrai et avoir, bien que le vrai puisse ne plaire ni au Prince ni à son entourage, bonne réputation. Quelle qualité aidera le courtisan à réussir cette quadrature du cercle ? Le panel s’accorde sur une réponse surprenante : la grâce.

   « Le courtisan, résume l’un des panellistes, doit accompagner ses actions, ses gestes, ses manières, en somme tous ses mouvements, de grâce. » Ce serait « l’assaisonnement de toutes choses, sans lequel les autres qualités et dispositions n’ont que peu de valeur », chose que les gentilshommes dans leur majorité accordent.

   Position inattendue de la part d’un groupe composé, en partie, de guerriers prompts à mettre la main au fer et dont plusieurs ont envoyé bien de leurs contemporains ad patres. La grâce, pourquoi la grâce ? Puisque le but est de séduire le Prince, c’est qu’elle doit permettre à cette séduction d’opérer plus facilement.

   Et en effet, la grâce est l’inverse du défaut qui ne peut qu’irriter suprêmement le Prince et l’ensemble de la cour : l’affectation. Celle-ci, dit un panelliste, résumant la position des autres gentilshommes, est « un écueil très acéré et dangereux ». L’arme contre celle-ci, propose le même, serait une « certaine désinvolture ». C’est ainsi que le « cool » montra le nez dans la pensée du politique !

   Avoir d’autres intérêts que celui de servir exclusivement le Prince va dans le même sens du cool : il faut éviter de manifester un attachement exagéré à soi-même, à sa fonction, à sa place, à ses intérêts. Ainsi le panel souligne la nécessité pour le courtisan d’aimer la musique et de pratiquer le dessin.

   Pourquoi la musique ? C’est que « le monde est composé de musique », comme l’affirme un gentilhomme. Quant au dessin, il pousse à « comprendre la machine du monde ». Il nous libère de nous-mêmes, relativise nos intérêts, met un bémol sur nos passions, nous ramène à notre véritable taille. (Lorsque Churchill, écarté du pouvoir durant les années 30, observa qu’on ne l’écoutait plus lorsqu’il dénonçait la montée du nazisme en Allemagne, il se consola en apprenant la peinture, se pénétrant d’un autre mystère que celui de l’aveuglement de ses compatriotes. Écarté une fois de plus du gouvernement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il revint à nouveau aux pinceaux.)

   D’autres sujets sont évoqués par le groupe de gentilshommes. La langue ? Celle-ci doit être simple, sans tomber dans le vulgaire. La question de l’époque étant de ramener les divers dialectes italiens à l’unité, certains voulaient que l’on imposât le toscan tel qu’il était parlé par les Florentins deux siècles auparavant. Le panel est contre cette marque d’affectation. Le rire ? Oui, il est essentiel de faire sourire : surtout, il faut éviter comme la peste d’être ennuyeux.

   Et ainsi de suite : les traits aimables s’enchaînent jusqu’à ce qu’un membre du groupe s’insurge. Oh là, toutes ces qualités sont bien agréables et font du courtisan un portrait bien sympathique, mais vous oubliez l’essentiel :

   « J’estime, dit ce gentilhomme, que de même que la musique, les fêtes et autres manières plaisantes sont pour ainsi dire la fleur de la courtisanerie, entrainer et aider son Prince à agir bien et le garder du mal en est le véritable fruit. »

   Or le Prince est constamment tiré vers le mal, rappelle le même gentilhomme râleur. Les vices qui le rongent se nomment ignorance et présomption. Ignorance : il refuse d’admettre que le monde ne soit pas ce qu’on aimerait qu’il soit. Présomption : il ne peut convenir que son pouvoir soit fini, ses moyens limités. Obéi par tous à tout instant, n’écoutant que des avis qui lui procurent « plaisir et délectation », le Prince croit disposer du bonheur de faire ce qu’il veut. Le rôle du courtisan, selon notre râleur (exprimant sans doute la position de Castiglione lui-même), est de faire admettre au Prince que ce n’est pas le cas.

   Nous n’avons plus de Princes, mais nous avons le Peuple – nous. Nous n’avons pas de courtisans servant le Prince, mais des politiciens élus par nous, le Peuple, pour gérer nos affaires. Or le Peuple n’a pas de raison d’être plus vertueux que le Prince ; il a tendance, comme lui, de faire bon accueil à l’ignorance et à la présomption ; comme lui, il pense que tout convient pourvu que cela lui procure « plaisir et délectation ».

   Le politicien, comme le courtisan le Prince, devrait ramener le Peuple sur le bon chemin, lui montrer où est le bien et que tout n’est pas possible. Mais comme il veut fuir la haine, susciter l’amour, et surtout gagner l’élection, il favorise les illusions du Peuple et lui promet de réaliser ses désirs. Plus que cela, il est persuadé qu’il devine ce que le Peuple veut mieux que le Peuple lui-même. Comme c’est le cas de ceux qui savent tout, il suscite un ennui massacrant dont il est totalement inconscient, croyant être l’instrument privilégié de l’histoire. L’arrogance l’affecte suprêmement. La grâce, ah la grâce, a évité de frapper à sa porte

   Question : la présomption, la promesse de changer le monde, l’exagération de son savoir, l’illusion quant à ses moyens ne font-elles pas partie du profil du politicien moderne ? « Le livre du Courtisan », avec son éloge du cool, est-il hors sujet ?

   Sans doute pas. Le 27 octobre 2002, à Paris, à l’Institut, un homme d’État prononça des paroles que les gentilshommes d’Urbino, ombres rassemblées sous les voutes, auraient accueilli avec des hochements de tête :

   « Le monde, prononça cet homme d’État, l’Être, et l’histoire ont leur temps. Nous pouvons, naturellement, entrer dans ce temps de façon créative, mais aucun de nous ne le tient dans ses mains. Si je considère ma propre impatience, je me rends compte avec une nouvelle urgence que le politicien du présent et de l’avenir doit apprendre l’importance d’attendre. Ses actions ne doivent pas être fondées sur un sens de supériorité, mais doivent surgir de l’humilité. Même moi, le critique sarcastique de ceux qui tentent vainement d’expliquer le monde, je devais me rappeler que le monde ne peut pas simplement être expliqué, mais doit être aussi compris. »

   L’orateur était Vaclav Havel, président de la Tchécoslovaquie puis de la République tchèque depuis 1989, dont la fonction s’achevait cette année-là.

   Havel ne se prenait pas au sérieux, mais prenait au sérieux le sort de son pays ; à travers ses pièces, car c’était d’abord et essentiellement un dramaturge, il s’était plu à faire rire du régime communiste lorsque celui-ci étouffait son pays. Il fut l’un des organisateurs de la révolution pacifique, dite «de velours» qui permit à la Tchécoslovaquie de sortir pacifiquement du communisme et d’accéder au statut de nation moderne sans verser la moindre goutte de sang.

   La chance pour les Tchécoslovaques et pour Havel fut que celui-ci ne vint pas à la politique par la politique, mais par le théâtre. Né en 1936, Havel avait connu, après la guerre, la subjugation de son pays par les Soviétiques. Fils de bourgeois et de capitalistes, interdit d’éducation supérieure, il se consola en devenant machiniste au théâtre, ce qui lui permit de fréquenter les actrices, dont nombre accompagnèrent durablement ses jours et ses nuits, et d’écrire ses propres pièces.

   Comme le régime ne fonctionnant qu’à coup de mensonges, Havel entreprit de moquer ces mensonges, ce qui lui assura rapidement la célébrité, à l’intérieur du pays, à travers le bloc soviétique et en Occident.

   L’un de ces mensonges poussa Havel à entrer en politique. Considérant que la musique rock menaçait la sécurité et le bonheur des Tchécoslovaques, le régime s’empara des musiciens d’un groupe de rock célèbre auprès de la jeunesse, Plastic People of the Universe, et les jeta en prison. Havel, avec d’autres de ses amis, formèrent un mouvement, Charte 77 (l’on était en effet en 1977), dont la mission était de défendre les droits humains. Le premier combat de Charte 77 fut de réclamer la liberté des rockers. Cela valut à Havel quatre ans de prison, l’interdiction de publier, de représentation et de voyage à l’étranger ainsi que d’innombrables tracas.

   En 1989, pendant que les Allemands de l’Est fuyaient leurs pays en masse, les habitants de Prague emplirent les places et avenues les plus célèbres de la ville ; le régime tenta la répression puis s’effondra.

   Conformément à la constitution, Vaclav Havel fut élu président de la République par une chambre de députés composée intégralement de communistes ; paralysés par la peur, ceux-ci furent consolés par le nouvel élu qui leur affirma que ses amis et lui n’étaient certes pas semblables à eux et ne leur feraient aucun mal (ce qui fut, en effet, le cas). Réélu 3 ans plus tard, après des élections démocratiques libres, Vaclav Havel fut à nouveau réélu lorsque, en 1992, la Tchéquie et la Slovaquie se séparèrent.

   Castiglione faisait dire à ses gentilshommes d’Urbino qu’on devait toujours dire la vérité au prince. Pour Havel, la vérité était due, tout aussi impérativement, au peuple. Il commença son premier discours présidentiel ainsi : « J’assume que vous ne m’avez pas porté à cette fonction pour vous mentir. »

   Or, la Tchécoslovaquie « ne fleurissait pas », comme il l’affirma aussitôt, contrairement à ce que prétendaient les autorités précédentes : les Tchécoslovaques en effet, selon leur nouveau président, avaient perdu tout sentiment de responsabilité, s’étaient résignés à accepter de voir disparaître les principes de sincérité, d’altruisme, de dignité, d’honneur, de confiance en autrui. Moralement, le pays était en ruines. La faute n’était pas seulement celle des communistes : elle était celle de l’ensemble de la population.

   Et de lui-même.

   Il s’était toujours senti inférieur à sa tâche, dans la lutte comme dans la conduite du pays. Surtout, cet homme qui avait éminemment le sens du ridicule, sentait risible le rôle de leader qu’il jouait.

   Dans une pièce qu’il écrivit à sa sortie de prison, ‘Largo Desolato’, il décrit un homme que l’entourage tiraille dans les directions les plus diverses : des ouvriers qui se réclament de lui demandent qu’il « fasse quelque chose » ; un ami devine que sa volonté est en passe de s’effondrer et le conjure de se redresser ; sa maîtresse lui reproche de ne pas lui montrer de signes d’affection en public ; sa femme l’accuse de maltraiter sa maîtresse et le soupçonne de se préparer à capituler devant le pouvoir. Ne sachant plus qui il est, le héros de la pièce (ressemblant à Havel lui-même) demande aux policiers qui le menacent de la prison de passer à exécution. Ceux-ci, après consultation, rejettent sa demande : pourquoi briser un homme déjà brisé ! La pièce se termine avec le héros allongé sur le sol : la prison, supplie-t-il, la prison !

   Plutôt que la prison, Havel eut, quelques années après, la présidence. Là, le dramaturge s’inventa une figure de politicien cool, s’admirant peu, ne haïssant personne, résolu à aider son pays à entrer dans la communauté des nations occidentales et sachant que, quoiqu’il veuille faire, l’histoire marchait à son propre rythme, figure à la fois désinvolte et obstinée qui accompagna les treize années de sa présidence.

   Ayant rejoint, en 2011, les ombres d’Urbino, le dramaturge-président nous laisse une question : peut-on exercer aujourd’hui une fonction politique et « vivre dans la vérité », selon son expression ? Est-il sage de donner le pouvoir à un amateur qui prône la modestie, ne prétend pas changer le monde, fait preuve de lucidité à la fois en ce qui concerne son pays et lui-même et dont le visage est rarement sans un sourire ? Un président cool est-il possible ? L’exemple de Vaclav Havel prouve que le jeu en vaut la chandelle.

   Qui est preneur ?

 

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