Être soi ne suffit pas (Juillet 2015)

   Alcibiade, séduisant hommes et femmes et aimé par tous et toutes, guerrier se jetant dans tous les combats, noceur et amateur de philosophie, destructeur de la Grèce et sauveur d’Athènes – le personnage a fasciné le monde pendant deux millénaires. Plutarque, moraliste grec du premier siècle après JC, en a fait le portrait parmi ses cent « Vies Parallèles », assemblées deux à deux, un Grec illustre associé à un Romain illustre : le Romain de ce couple fut Caïus Marcius, dit Coriolan, qui vécut quelques décennies avant Alcibiade, dans les premiers temps de la République romaine.

Colossalement riche, issu d’une famille athénienne d’antique noblesse, Alcibiade possédait tout, fortune, beauté, charme, esprit, courage, tout, sauf de posséder la moindre conviction dépassant son envie du moment. Sa seule foi, c’était lui : un homme moderne !

Jeune homme, il révérait la philosophie, cultivait la mesure, buvait les paroles de Socrate. Celui-ci l’aimait d’amour, mais « ne cherchait pas, souligne Plutarque, les plaisirs indignes d’un homme, ne réclamait ni attouchements ni caresses, mais critiquait ce qu’il y avait de corrompu dans son âme, et rabattait son vain et fol orgueil. »

Le « vain et fol orgueil » fut pourtant le feu qui propulsa pendant toute son existence la fusée Alcibiade. « Parmi toutes les passions violentes que la nature avait mises en lui, souligne Plutarque, la plus puissante était de gagner et d’être le premier. »

Or pour être le premier à Athènes, il fallait mettre fin à la guerre qui opposait depuis dix ans la cité à Sparte. Pour cela, Alcibiade conçut et communiqua à ses compatriotes un plan extraordinaire, à la mesure du personnage qu’il composait. Sous son commandement, on embarquerait sur plus de cent cinquante bateaux une armée puissamment équipée, qui, dans un premier temps, irait conquérir la Sicile. De là, on s’emparerait de l’Italie, au nord, et de Carthage et de la Libye au sud. Ainsi on encerclerait le Péloponnèse par les deux bords de la Méditerranée et on détruirait Sparte, une bonne fois pour toutes.

La campagne de Sicile fut un désastre : 50.000 hommes y laissèrent leur peau, Athènes y perdit sa flotte et, en fin de compte, perdit la guerre du Péloponnèse, 20 ans plus tard. Alcibiade, quant à lui, mit à peine le pied en Sicile, car, ayant atteint le but de l’expédition, il fut aussitôt rappelé à Athènes pour affronter les juges dans un procès qui n’avait rien à voir avec la guerre. Craignant pour sa vie, il s’enfuit et commença une vie d’exil et de traîtrise.

Il proposa d’abord ses services à Sparte. Lorsqu’ils crurent avoir des raisons de se méfier de lui, ses nouveaux amis tentèrent de le faire assassiner. Plus rapide, il s’enfuit chez les Perses, leur suggérant de ménager la chèvre et le chou, de ne donner pas trop à Athènes et pas trop à Sparte, mais assez cependant pour qu’ils puissent se saigner mutuellement.

Cette vie d’atome lâchée ne parut pas peser sur les épaules d’Alcibiade : il se trouvait bien partout, cela faisait partie de son génie. Quelques fussent les peuples chez qui il trouva refuge, « il savait s’adapter, note Plutarque, et se conformer à leurs habitudes et leur mode de vie plus vite que le caméléon ne sait changer de couleur » : soldat austère à Sparte, en Ionie (côte d’Asie Mineure) « efféminé, voluptueux et nonchalant, en Thrace (nord-est de la Grèce), grand buveur et bon cavalier … il surpassa par son faste et son luxe la magnificence des Perses. »

Puis une étoile se leva sur ce bâton de chaise cynique : il voulut n’être plus qu’Athénien. Pendant les années qui suivirent, le traître s’employa à rétablir sa patrie dans sa prééminence passée. Tout en se méfiant des Perses, en ne se risquant pas entre les mains de Sparte, il batailla à gauche et à droite pour redonner à Athènes sa puissance. Il rentra chez lui, fut honoré, nommé stratège.

Mais l’envie, la haine, l’étroitesse d’esprit de ceux qui ne se satisfaisaient pas d’être guidés par le politicien ondoyant ni conduits au combat par le général dont on ignorait quel tour il avait en tête, tout cela le rattrapa : ni le peuple, ni les paysans, ni la noblesse, ni les soldats ni les rameurs de la flotte ne le voyaient plus comme un des leurs. Professant d’être l’ami de tous, il n’appartenait à personne. Privé de commandement, chassé en Asie, Alcibiade mourut entre les bras d’une prostituée, assassiné par un rival de misère.

Le Romain du couple parallèle de Plutarque, Caïus Marcius, ou Coriolan, partageait avec Alcibiade ce « vain et fol orgueil », dont Sophocle avait voulu guérir son élève. Mais si l’orgueil poussa Alcibiade à utiliser n’importe quels moyens et arguments pour « gagner et être le premier », chez Coriolan la fierté faisait un corset. Ce qu’il pensait, il le disait. Ce qu’il disait, il le faisait. Ce qu’il faisait, il le faisait jusqu’au bout.

Dans le drame qu’il a tiré fidèlement du récit de Plutarque (« Coriolan »), Shakespeare montre Caïus revenant de la victoire qu’il a emportée sur un proche ennemi de Rome, les Volsques. Le Sénat acclame le général triomphant, lui donne le nom de la ville volsque qu’il vient de conquérir, Coriolan, et l’élit Consul. Le peuple applaudit, mais son consentement explicite est nécessaire ; pour cela, il faut que le général revête la robe des suppliants et quémande le vote de tout un chacun sur la place du marché.

Shakespeare montre Caïus, devenu Coriolan, cherchant d’être dispensé de cette humiliante corvée ; impossible, lui disent ses amis de la noblesse ; alors il y va, mais avec mauvaise grâce, forçant le trait, se moquant de la procédure et des gens qu’il rencontre. Forcer sa nature n’est pas sa nature. Le peuple, qui a ressenti la moquerie du général, conduit par les tribuns, inverse le vote du Sénat ; Coriolan prend feu et flamme, comme les tribuns avaient calculé qu’il le ferait, injurie ceux-ci, met la main à l’épée.

Ayant le bon motif, les tribuns bannissent le général éruptif : « Mais non, s’écrie Coriolan, c’est moi qui vous bannis ! » Et Shakespeare lui fait jeter ce mot qui résonnera dans les siècles à venir :

« Il existe un monde ailleurs ! »

Pour se venger de l’affront qu’il a subi, Coriolan passe du côté des Volsques, le « monde ailleurs » qui se trouve sous la main. Il a changé ? Non, il est lui-même, intrépide, ignorant la mort, fidèle à son dessein qui est de faucher ceux qui veulent le faucher : c’est le monde qui a changé ! À sa mère qui veut calmer sa rage, il lance: « Pourquoi me souhaiter plus doux ? Me voudriez-vous traître à ma nature ? Dites plutôt que je joue le rôle de l’homme que je suis. »

Consternation à Rome : les tribuns baissent le front et cherchent des volontaires capables de convaincre de sa folie Coriolan, maintenant établi parmi les Volsques, préparant leur armée pour la conquête de Rome. L’ex-général romain renvoie avec mépris les émissaires d’une patrie qu’il a rejetée. Reste sa mère. Il rejette ses suppliques, ainsi que celles de sa femme et de son fils qui l’ont accompagnée, suppliques auxquelles il résistera, dit-il, « comme un homme qui serait seul auteur de lui-même ».

Mais sa mère, pathétiquement, oppose un argument qui permettrait à Coriolan de s’élever au-dessus de lui-même, de sa rage, de son désir de vengeance : qu’il utilise la position qu’il a conquise pour faire cesser la guerre entre les deux peuples !

Est-ce parce que Coriolan, comme Alcibiade, a soudain perçu quelque chose brillant au-dessus de son «je suis ce que je suis» : un intérêt commun entre Romains et Volsques, auquel il pourrait se dévouer ? Les larmes de celle qui lui a donné la vie ont-elles ébranlé le général ? En tout cas, le voici qui remet l’épée au fourreau et annonce qu’il œuvre désormais pour la paix entre Romains et Volsques :

« Ah, dit à sa mère cet homme qui voulait être seulement l’auteur de lui-même, vous avez gagné et moi je suis perdu ».

Et en effet les Volsques, convaincus de la double traîtrise de l’homme qui devait les mener à la conquête de Rome, au pillage de la ville, au massacre de ses habitants mâles et au servage de ses femmes et de ses enfants, sabrent Coriolan qui, fidèle à lui-même, ne revenant jamais sur sa parole, était retourné à leur camp.

Plutarque, dans ses « Vies Parallèles », montre comment les hommes illustres reçoivent la visite de la vertu, souvent, parfois ou jamais. L’amour de la patrie a changé le sort d’Alcibiade et de Coriolan, l’amour filial a visité aussi tragiquement ce dernier.

Sautons à notre temps. Bien que la culture officielle, répandue par les médias, portée par les célébrités, récitée par les gens-qui-savent, répande qu’être soi est le nec plus ultra et que la vie ne demande rien d’autre, la population, elle, n’en est pas totalement persuadée. L’image du héros, c’est-à-dire d’une personne qui se consacre à autre chose qu’à « être elle-même », continue de l’impressionner. Comme elle inspire un cinéaste dont les films font un succès populaire, année après année : Clint Eastwood.

Celui-ci semble consacrer les années qui lui restent à vivre (il a 84 ans) à célébrer la vertu chez les hommes du quotidien : c’est le cas de son dernier film, « American Sniper », sur le tireur d’élite Chris Kyle, que la dévotion attache à ses camarades de combat ; c’est aussi le cas du film qu’il projette de réaliser sur Chesley Sullenberger, le pilote de 58 ans qui, en janvier 2009, réussit à faire amerrir son Airbus, chargé de 155 voyageurs et membres de l’équipage et privé de moteurs, sur les eaux du fleuve Hudson, au cœur de Manhattan.

Après des décennies d’émerveillement égocentrique, une ancienne évidence s’affirme : être soi ne suffit pas.

Publicités
Cet article a été publié dans D'Ailleurs. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s