Exposition Bonnard: Avec ou sans rideaux à la fenêtre? (Juin 2015)

   En 1947, un homme apprend avec émotion la nouvelle de la mort de Pierre Bonnard, lequel est, selon lui, l’un des trois grands peintres de l’époque (avec Matisse et Picasso) : « Les Français ne comprennent-ils pas qui ils viennent de perdre ? » s’écrie-t-il.

Cet homme est Joseph Czapski, peintre polonais. Il pose cette question en entrée de l’article qu’il écrit sur le coup pour Kultura, revue destinée aux exilés polonais dont il est l’un des fondateurs. Et il poursuit :

« C’est vrai, Bonnard est ‘d’un autre âge’. Il est le passé, ‘le paradis perdu’. » « Le sujet éternel de Bonnard, écrit Czapski, était l’amour et la joie de vivre. Il avait dans les veines le sang d’un homme du 19e siècle capable d’aimer l’art et de s’enfermer en lui malgré les coups du sort, s’entourant de petites joies … à l’abri de catastrophes élémentaires. »

Or les « catastrophes élémentaires », Czapski, comme tous ses compatriotes, comme la plupart des Européens, les a connues, lui d’avantage que certains et moins que d’autres : le malheur a empli sa louche maléfique plus pour ceux-ci que pour ceux-là, mais n’a oublié personne.

Quel est donc ce Joseph Czapski, qui simultanément donne les lauriers à Bonnard et le considère en dehors du temps, « d’un autre âge », le rejetant dans un « paradis perdu », le confinant aux « petites joies » ?

Ayant étudié la peinture à Varsovie, Czapski, qui se trouve alors à St Petersburg, assiste à la révolution d’Octobre. En 1920 il participe aux combats qui permettent de refouler les Soviétiques, lesquels entendent s’emparer de la Pologne et la réduire à sa servitude habituelle. En 1924, revenu à la peinture, il s’installe à Paris.

Là, avec d’autres artistes polonais, il découvre Bonnard dont la peinture lui semble « une libération des possibilités illimitées de la création. », comme il le rappelle dans son article de Kutlura. 

Il se blinde, avec ses amis, contre le mépris que suscite, à cette époque-là, l’étude de la nature, qualifiée du terme dépréciateur d’  « impressionniste », donc réactionnaire. Il résiste, avec le même groupe de peintres polonais, à la mode du cubisme dont, écrit-il, « les épigones remplissent les expositions de mandolines schématiques, de formes géométriques toujours les mêmes et des quelques couleurs de leur palette appauvrie. »

Peu importe que Bonnard ne soit pas à la mode ! Peu importe qu’un critique décrive avec dédain « le tricycle désuet de M. Bonnard s’efforçant de suivre les superbes Rolls-Royce et Bugatti de Picasso et de Léger. » Czapski et ses amis se moquent bien de la mode ! Pour eux Bonnard est grand, le plus grand, car il a fait la synthèse de l’émotion et de l’organisation, il a appris à fusionner le « modèle de la nature » comme Bonnard le dit lui-même et le « modèle qu’on a dans la tête ».

À la déclaration de la guerre, Czapski rentre en Pologne. Officier, il est fait prisonnier par les Russes qui, en 1939, se partagent le pays avec les nazis, conformément au traité Ribbentrop-Molotov. Un million et demi de Polonais sont expulsés de leurs maisons et de leurs terres, chassés vers les camps soviétiques, beaucoup mourant sur la route ; 30.000 officiers sont exécutés d’une balle dans la tête par les tueurs de la NKVD (police secrète soviétique). Czapski comme quelques autres a la chance d’appartenir à un lot que le hasard arrache du camp où se trouve une partie des futurs suppliciés.

Deux ans d’emprisonnement, de froid, de faim et de misères physiques, mais aussi d’amitié et d’échanges. Czapski fait des conférences sur la peinture ainsi que sur Proust dont, de mémoire, il reconstitue la Recherche du Temps Perdu. Il dessine autant qu’il le peut, avec les moyens qu’il a : « Cette période de ma vie m’a convaincu pour toujours de ce que le dessin le plus sec, sans délectation, misérablement esclave de la nature, quotidiennement approfondi et strict jusqu’aux limites de mes possibilités, était pour moi … une source vitale pour la vie. »

En juin 41, Hitler jette ses divisions contre celles de Staline. De prisonniers de guerre, les Polonais passent au statut d’alliés de la Russie. On projette de former une armée polonaise. Czapski est chargé de recenser à travers tout le territoire russe les anciens prisonniers polonais qui manquent à l’appel. Son itinéraire dans un pays qui gémit sous la dictature communiste et que l’invasion nazie saigne encore plus cruellement fera, après la guerre, le sujet d’un livre qui fut l’un des premiers à dire la vérité sur le régime soviétique : « Terre inhumaine ».

Rebattus dans le sud de la Russie, les ex-prisonniers, râleurs, indisciplinés, inquiètent leurs ex-gardiens au point d’obtenir d’être évacués en Égypte, où une armée polonaise se forme sous le commandement anglais : Czapski fait le trajet avec 70.000 hommes et quelques dizaines de milliers de femmes et d’enfants, à travers l’Iran, l’Irak, la Palestine. Responsable des services d’information de la nouvelle armée, il fait la campagne d’Italie, participe aux fameux combats de Cassino, où les meilleures troupes des deux côtés, allié et allemand, s’exterminent sous les murs d’un monastère franciscain.

Démobilisé, il se retrouve à Paris. Il ne veut ni ne peut rentrer en Pologne où les communistes instaurent une dictature dont on n’imagine pas la fin. Son œuvre a disparu dans les bombardements. Il doit rebâtir sa vie à partir de rien : destinée commune d’après-désastre !

Cet homme qui ne peut oublier les « catastrophes élémentaires » qui ont poussé tant d’hommes à en massacrer tant d’autres pour être abattus à leur tour, ni l’écrasement de la liberté dans son pays, cet homme qui est sorti, comme d’autres, nu de la tourmente, ne peut tourner le dos à Bonnard, qui a passé les années de la grande boucherie mondiale (ainsi que celles de la Première Guerrre Mondiale) à peindre le bonheur de vivre, les « petites joies » quotidiennes, la table servie, le chien, la vue sur la terrasse et sa femme dans la baignoire.

Le voici donc, dans Kultura, en 1947, à analyser le « ravissement » que procure la vue d’un tableau de Bonnard, dans des termes qui éclairent lumineusement celui que ressent aujourd’hui le public visitant la fascinante exposition d’Orsay (17 mars – 19 juillet 2015).

Ce ravissement, c’est celui de la couleur.

Quel que soit le tableau, affirme Czapski, « chacune de ces toiles laisse dans la mémoire une gamme de couleurs dont on se souvient des années après, dans toute sa richesse et son raffinement. » «  Bonnard, c’est le monde des surprises coloristes, du jeu des tons rubis, perles, violets d’améthyste, verts aigus, noirs, jaunes citron, bleus de saphir et bruns. » « Aucun peintre au monde sans doute n’a créé une telle gamme de violets, depuis des mauves presque bleu jusqu’à des tons presque roux et rouge. » Et, concernant les tableaux représentant une femme nue à sa toilette : « Quels bruns sombres, quels tons citron, violet et rouge Bonnard emploie-t-il pour ses Venus au bain … »

Le ravissement que procure un tableau de Bonnard, c’est aussi une certaine vision. Dans son monde, il n’existe pas de hiérarchie entre l’avant-plan et l’horizon, entre la lumière et l’ombre, entre l’assiette et le corps, entre animal, chien, chat, oiseau et sujet humain : tout peut être sublimé et tout être masqué. Tout est essentiel et rien n’est important. À un ami peintre qui s’indignait d’un tableau où l’on voyait un visage et un corps coupé en deux dans l’embrasure d’une porte, Czapski explique : « C’était cela, sa surprise ».

Car tout tableau Bonnard est une surprise : surprise des couleurs, surprise du découpage et de la construction.

Pourtant, face à ce peintre qu’il admire au point d’en faire l’un des artistes les plus importants de son temps, Czapski ne peut s’empêcher de ressentir un doute. Bonnard a vécu dans un temps de bouleversement, or sa façon, observe Czapski, « n’a subi aucun bouleversement. » À travers les épreuves terribles de la guerre de 14-18, celles de la montée du nazisme, celles de la Seconde Guerre mondiale, il n’a cessé de produire le miel de la joie.

Et Czapski de formuler le dilemme : faut-il être, comme Bonnard, fidèle « à une certaine vision en dépit de la réalité, afin qu’il (l’homme) ait une patrie à laquelle revenir ? » Ou bien doit-on confronter le présent et refuser, selon l’expression du poète polonais Cyprian Norwind, de tendre «  des rideaux à la fenêtre » ?

La conclusion de Czapski est ferme et clôt son article : « Entre Bonnard, qui a enrichi notre vision du monde et nous a inculqué un sage amour de la vie et de l’art, entre ce Bonnard-là et la réalité actuelle, il y a un abîme que seule une autruche ne voit pas. »

Revenons à 2015.

Le bloc communiste s’est effondré, en même temps que le nazisme, la chère Pologne de Czapski s’est défaite de ses bourreaux. La vie, partout, est devenue moins dure, les corps souffrent moins, on meurt plus tard, les préjugés se dissipent, les horizons s’ouvrent, géographiques et mentaux.

Le bonheur plutôt que la liberté est devenu notre recherche et même notre revendication. Or Bonnard nous a montré qu’il existait une relation entre le bonheur et le « bon-voir ». Regarder obstinément, amicalement ce qui se trouvait autour de lui, telle nappe, tel chat, tel mur, tel corps, tel paysage, s’en étonner, en décrire inlassablement la présence, les secrets, la lumière, la couleur, telle était sa démarche.

« Nous ne sommes pas des criminels, se dit le visiteur sortant de l’exposition d’Orsay, ni perpétuellement enfermés en nous-mêmes. Le passé n’est pas empli que d’injustice. La planète n’est pas un cadavre pourrissant sous un soleil déclinant. La méchanceté, le gâchis, la laideur ne sont pas notre destinée ! »

A ce visiteur-là, Bonnard a offert une patrie à laquelle revenir.

 

 

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