La fabrique des anges (Mai 2015)

Un père revient de la guerre. Il appelle son fils, qui a cinq ans et qu’il a peu connu. “Tes gouvernantes te laissent-elles bien propre ?” demande-t-il. « Je me débrouille bien tout seul ! » répond le bambin. Il expose alors au guerrier qu’il a découvert seul, et à la suite de « longues et minutieuses recherches » un moyen de nettoyer cette partie de son anatomie qui exige un soin particulier. Suit l’énoncé des objets et matières qui permettent à l’enfant d’exercer la fonction dont il s’enorgueillit : cache-nez en velours, tapis de jeu, chat, diverses plantes … « Et le meilleur ? » demande l’homme de guerre. « Un oiseau coincé entre les cuisses ! » répond le petit.

Le papa est émerveillé : « Je congnois que son entendement participe de quelque divinité tant je le vois agu, subtil, profund et serain. » (Nous sommes chez Rabelais, dans son ‘Gargantua’). Grandgousier, le papa guerrier, décide de donner à son fils, Gargantua, une vraie éducation. Il s’adresse pour cela à d’éminents sophistes qui, pour faire de leur élève un sage, lui font apprendre par cœur nombre de livres nullissimes. Résultat : voici le petit génie du nettoyage intime devenu en quelques années un crétin absolu.

L’homme de guerre se fâche, chasse les « tousseux » et convoque un véritable éducateur, Ponocrates, soucieux non de sagesse, mais de connaissances. Après avoir purgé le corps de Gargantua de tout ce qu’une alimentation désastreuse et d’habitudes qui ne le sont pas moins y ont accumulé, Ponocrates soumet son élève à un rythme d’enfer tel « qu’il ne perdoit heure quelconques du jour, ains tout son temps consommoit en lettres et honneste scavoir. »

Lever à 4 heures du matin. Pendant qu’on frictionne le jeune homme, lecture de quelques pages des saintes écritures « clairement et avec prononciation compétente en la matière. » (C’est le temps où Érasme et Luther luttent pour que le latin marmonné des curés soit épuré par une élocution claire, compréhensible par le public.)

Puis, après consultation du ciel et comparaison avec ce qu’on a observé la veille, on s’habille, on se coiffe et on se parfume, tout en trouvant des exemples pratiques de ce qu’on a appris les jours précédents. De là, le précepteur fait trois heures de lecture. Après quoi on sort pour aller à la salle du jeu de paume (la Grande Braque), célèbre à Paris, ou bien on va aux prés.

Au repas qui suit, on s’intéresse aux « vertus, propriété, efficace et nature de ce qui estoit servy à table : du pain, du vin, de l’eau, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines et de l’aprest d’icelles. »

Après le repas, on se lave dents, yeux et mains, et on chante quelques hymnes à la louange de Dieu, choisis pour leur beauté.

Un jeu de cartes apparaît ensuite, « non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles. Lesquelles toutes yssoient de l’Arithmétique. Par ce moyen (Gargantua) entra en affection de icelle science numérale … non seulement d’icelle, mais des autres sciences mathématiques comme Géométrie, Astronomie et Musique. » On chante « sur une musique en quatre ou cinq parties ou en faisant des variations vocales sur un thème. » S’agissant des instruments de musique, pas un que l’on n’apprenne à jouer.

L’après-midi, trois heures d’étude, puis c’est aux arts de la chevalerie que l’on se consacre : maniement du cheval, tire à l’arc, combat à l’épée, au poignard, à la lance et à la hache. On traverse la Seine à la nage, « une main en l’air, en laquelle tenant un livre. » On grimpe les façades des maisons, « s’accrochant grâce à deux poignards acérés et deux poinçons à toute épreuve » (comme font aujourd’hui les grimpeurs de cascades gelées). On s’élève le long de cordes, on marche le long de perches tendues entre deux arbres.

Enfin, si le temps demande que l’on restât à l’intérieur, on visite les ateliers des « lapidaires, orfèvres, tailleurs de pierre précieuse, ou les alchimistes et les monnayeurs, ou les haute-lissiers, les tisserands, les veloutiers, les horlogers, les miroitiers, les imprimeurs, les facteurs d’orgues, les teinturiers. »

Bref, tout est occasion d’apprendre ; tout vient du monde, rien n’est consacré à l’idéologie. La religion, dans le programme de Ponocrates, est occasion de connaissance et de beauté : changer l’âme n’est pas le but, celui-ci étant d’en augmenter le volume.

Avance rapide vers notre temps, 480 ans après la publication de ‘Gargantua’. Ponocrates est répudié : les « tousseux » d’aujourd’hui veulent changer l’humanité, en commençant par sa partie la plus malléable, les enfants et les jeunes gens.

Voici, en France, l’Éducation nationale, dont les résultats en matière de transmission des connaissances sont peu glorieux, qui se fixe l’objectif de faire en sorte que les élèves, depuis la maternelle jusqu’au lycée, soient totalement lavés de toute trace de GBLTphobie. (Pour ceux qui n’ont pas acquis le nouveau vocabulaire : G = gai, B = bi-sexuel, L = lesbienne, T = transsexuel).

Dans ce but, à l’invitation du précédent ministre de l’Éducation nationale du gouvernement Ayrault, Vincent Peillon, le syndicat d’instituteurs SNUIpp a élaboré un dossier (disponible sur Internet) indiquant, classe par classe, comment procéder au remodelage des jeunes esprits.

On commence, dès la maternelle, à accoutumer les bambins à l’inexistence de la différence entre les sexes. Le dossier du SNUIpp souligne ainsi le danger qu’il y aurait d’écrire au tableau noir les noms des filles à la craie rose et ceux des garçons en bleu. Ne jamais dire « les filles » ou « les garçons », afin que les enfants comprennent, dès le début de leur vie, que de tels groupages n’existent pas.

Le pas suivant : faire comprendre que l’attraction des sexes est d’origine purement sociale ; hommes et femmes ne se désirent que parce que la société leur a imposé cette artificieuse avenue à leurs appétits. Le dossier du SNUIpp indique de quelle manière, déjà à l’école maternelle, mais plus explicitement au collège, les enfants doivent « apprendre » que les pères peuvent jouer le rôle de mères, mais aussi, par extension, que certains pères peuvent être des mères et inversement. Bref, accoutumer les enfants à trouver « normal » que leurs camarades aient deux pères ou deux mères et faire donc passer le message que le sexe est non une détermination, mais un choix.

On comprend que le projet Peillon-SNUIpp vise un but : il s’agit que les enseignants fassent en sorte que les jeunes gens sortant de leurs études se sentent chez eux au sein d’une société où tout choix serait possible et tout préjugé éteint. Cependant la révolte des parents, la nécessité de consacrer les efforts du gouvernement à des choses plus graves, a fait capoter la réforme : pas pour toujours et pas partout ! Car de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis, l’effort de conditionnement est déjà largement déployé. Mais contrairement à ce que voulait le projet Peillon-SNUIpp qui partait du bas, de la maternelle, il s’exerce ici depuis le haut : à travers les universités.

Son prétexte se trouve dans la religion de la diversité. Honorer celle-ci plutôt que de transmettre des connaissances, tel serait désormais le rôle d’une université américaine. La connaissance s’efface devant l’opinion, fruit des intérêts multiples des diverses segmentations qui composent le corps des étudiants. Ainsi, pour ne considérer que l’une de ces segmentations, celles des étudiants du sexe féminin, l’Université de l‘Indiana propose 35 cours traitant de la théorie du genre (modelage du sexe par la société) ; le département « Femmes, Genre, Sexualité » de l’Université du Kansas (KU) offre 65 cours différents sur ces sujets.

L’explosion des enseignements consacrés à la « diversité » comporte cependant un risque : que le membre d’une des multiples segmentations d’étudiants puisse se trouver amoindri, voire insulté par un cours, un professeur, un événement organisé au sein de l’université. Le rôle de l’université serait d’anticiper et si possible d’empêcher que de tels traumatismes puissent avoir lieu.

Voici ce que déclare UCLA (Université de Californie à Los Angeles) parmi ses objectifs :

« Nous considérons que les sociétés modernes incorporent des préjugés fondés sur la race, l’ethnie, le genre, l’âge, l’incapacité, l’orientation sexuelle et la religion et tentons de développer la prise de conscience et la compréhension de ces préjugés à travers l’éducation et la recherche, et de résoudre les conflits qui surgissent à l’occasion de ces préjugés au sein de nos communautés. »

Afin que nul appartenant à une quelconque segmentation ne soit touché, peiné, affecté, traumatisé par quoi que ce soit qui se dirait dans un cours ou dans quelque manifestation organisée au sein de leurs murs, les universités en grand nombre affichent maintenant des « trigger warnings » (avertissements). Voici, selon l’une de ces universités, Oberlin College (Ohio), ce dont ces « trigger warnings » signalent l’existence :

« Les triggers ne concernent pas seulement la méconduite sexuelle, mais aussi tout ce qui pourrait causer un traumatisme. Méfiez-vous du racisme, du classisme, du sexisme, de l’hétérosexisme, du cessexisme, du capacitisme (« ableism ») et autres manifestations de privilège et d’oppression. » On explique : le « classism » consiste à juger les personnes selon leur origine sociale ; « l’hétérosexism » à poser que seule l’hétérosexualité est normale ; le « cessexism » à considérer que les transsexuels sont inférieurs aux non-transsexuels ; l’« ableism » à pratiquer la discrimination parmi les personnes souffrant d’incapacités physiques ou mentales.

Pour les étudiants distraits, qui n’auraient pas lu tel trigger warning et qui se seraient aventurés dans un cours, un débat ou dans quelque autre événement où se serait exprimée l’une quelconque des opinions figurant dans la liste du Oberlin College , les universités, les petites comme les plus illustres (Harvard, par exemple), ont créé des salles de sécurité («safe space»), au sein desquelles la personne traumatisée peut retrouver le calme, discuter avec d’autres traumatisés, écouter de la musique douce, voir des dessins animés qui lui changent les idées.

On comprend ainsi la stratégie des nouveaux « tousseux », en application au sein des universités américaines, avortée encore en France : transformer les organes de transmission des connaissances et d’« honneste scavoir », dont Rabelais fut l’un des premiers hérauts, en des centres de conditionnement ; permettre que dans ceux-ci le nouveau clergé qui a mis la main sur l’enseignement puisse, au nom de la lutte contre les préjugés (le prétexte français) ou encore au nom de l’extension de la diversité (le prétexte américain), favoriser, faciliter, approuver la division de la société en des microsegments revendiquant agressivement ou encore plaintivement, la larme à l’œil, leurs droits ; participer ainsi à la création d’une humanité régénérée, pacifiée, angélique, d’autant plus libérée de tout préjugé que ses membres n’éprouvent guère d’intérêt pour leurs semblables, ne voulant rien si ce n’est qu’on leur laisse le plaisir d’être eux-mêmes.

Désire-t-on cela ? Pas partout et pas tout le monde !

Publicités
Cet article a été publié dans D'Ailleurs. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s