Hommage à la curiosité (Avril 2015)

Un jeune aristocrate de province, Grégoire Ponceludon de Malavoy, ingénieur hydrographe, voit, à la fin du règne de Louis XVI, les paysans de la Dombes, région où sa famille exerce ses droits seigneuriaux, infectés de paludisme, les enfants mourant les premiers. La Dombes est située au nord-est de Lyon et compte mille lacs. Pendant un an ces lacs sont remplis, les paysans se font pisciculteurs, le paludisme se développe dans les eaux stagnantes, les moustiques abondent et infectent la population ; pendant l’année suivante l’eau est évacuée, les lacs sont transformés en champs ; enfin durant la troisième année le terrain est mis en jachère (en sommeil).

Le jeune ingénieur appartient au camp de ceux qui, selon les paroles que Danton prononcera quelques années plus tard, sont « de la conjuration contre les carpes » et qui œuvrent pour la défense de la santé des paysans. Il ne peut que se ranger aussi du côté des modernisateurs de l’agriculture en Dombes, lesquels se prononcent pour le remplacement de la jachère par la rotation, le choix de cultures plus rentables, la création de prairies artificielles (semées) en place des prairies naturelles. Convaincu, comme le sont les jeunes gens, que le monde n’a d’autre souci que d’acclamer ses idées, Ponceludon de Malavoy porte son projet à Versailles, comptant le soumettre au roi. Tel est l’histoire que raconte le film de Patrice Leconte, «Ridicule» (1996).

Arrivé au palais, Grégoire est accueilli par un aristocrate bien en cour, le marquis de Bellegarde, qui pratique aussi la médecine. Sa fille, belle plante (« Ce que j’ai fait de mieux dans ma vie » confie son père), connaît les travaux de Pascal et tente, au fond d’un puits, de mesurer combien de temps il faudra pour que l’eau, s’insérant dans son masque de cuivre, chasse l’air et étouffe l’expérimentatrice. Le marquis est, lui aussi, fou de science et va aussitôt à l’expérimentation. Penché sur un cadavre de grenouille (de ceux qui prolifèrent dans les marais que Grégoire veut assécher), il répète l’opération que Luigi Galvani vient de faire connaître : constatant qu’une tige chargée d’électricité appliquée contre la cuisse du batracien y provoque une contraction (« Galvani a bien raison ! »), il pense être sur le seuil de la découverte des mystères de la vie : « Ah jette-t-il, l’électricité et l’esprit, c’est sans doute la même chose ! ».

Grégoire est moins intéressé de confirmer les découvertes des savants que de réaliser son œuvre. La clé : Louis XVI. Pour arriver auprès de lui, le jeune homme doit affronter deux obstacles : les ministres et la cour. « Certes, lui dit un ministre, le roi s’intéresse aux travaux tels que ceux que vous avez étudiés ! Mais le royaume est ruiné, l’argent manque : c’est pourquoi je ferai tout pour que le roi ne soit pas informé de votre dossier. » Reste la cour, qui ne s’occupe que d’elle-même. Ce que Grégoire dit de la misère de ses paysans et des travaux qu’il envisage ennuie les belles, le mot d’esprit prime sur les idées généreuses, la crainte du ridicule gouverne les attitudes. Grégoire va-t-il, en s’adaptant aux mœurs de la cour, en troquant ses bottes crottées contre des escarpins, en s’exerçant aux tours habiles et en passant par les draps d’une veuve puissante et accueillante, parvenir à la source du pouvoir, le roi, et faire accepter son projet ?

Pour le savoir, il faut voir le film, qui en vaut la peine. Pour la question plus large de la validité historique de la méthode de Grégoire, celle du recours à Versailles, l’on doit considérer l’Angleterre.

Car si, à l’aube des temps modernes, le leader de la révolution politique fut la France, celui de la révolution technologique et industrielle fut l’Angleterre. En 1850, un siècle et demi après l’apparition en 1712 de la première machine à vapeur destinée à pomper l’eau du fond des mines (la machine de Newcomen), l’Angleterre était devenue la première puissance économique mondiale (l’équivalent des USA ou de la Chine aujourd’hui). Quelques chiffres : en 1850 l’industrie anglaise consomme 49 millions de tonnes de charbon (contre 4,4 pour la France et 6,7 pour l’Allemagne) ; elle produit 1,97 million de tonnes de fer (France : 600,000 tonnes ; Allemagne : 420,000) ; la puissance en chevaux-vapeur de l’Angleterre est 3,5 fois plus grande que celle de la France et 5 fois plus que celle de l’Allemagne ; l’industrie textile anglaise consomme 4 fois plus de coton que la française et 5 fois plus que l’allemande. Enfin, l’Angleterre possède, toujours en 1850, 10.000 kilomètres de voies de chemin de fer, tandis que la France n’en a que 3.200.

Derrière ce saut technologique, économique et culturel se trouvaient, non des rois, ni aucun grand de ce monde mais des artisans à l’esprit curieux, des ouvriers fous de mécanique, des patrons ayant les pieds sur terre, avides d’augmenter la production de leur usine et leurs profits.

Voici Joseph Bramah, fils de paysan qui, faute d’avoir l’usage d’une de ses jambes, fut éduqué comme charpentier : parmi ses inventions figure la machine hydraulique dont la première application fut de monter jusqu’à la salle de consommation la bière stockée dans la cave d’un pub. Voici encore Daniel Gabriel Fahrenheit, souffleur de verre, qui inventa le thermomètre de mercure. Les noms d’autres inventeurs venus des classes travailleuses se bousculent : Thomas Newcomen (que l’on vient de mentionner), forgeron et prédicateur baptiste, créa la machine à vapeur atmosphérique (utilisant la seule pression atmosphérique) ; John Harrison, ébéniste, tomba amoureux de l’horlogerie et fabriqua le premier chronomètre permettant aux navigateurs de calculer leur longitude (problème qui tracassait les marins depuis le début des temps) ; James Watt perfectionna la machine de Newcomen en séparant le condenseur de la machine elle-même, augmentant ainsi considérablement son rendement ; son père était charpentier de marine, lui-même était mécanicien chargé de fabriquer les instruments utilisés par les savants de l’Université de Glasgow. Enfin, l’industrie textile, fer de lance de la révolution technologique, bénéficia des inventions d’hommes qui commencèrent comme ouvriers : ce fut le cas de James Hargreaves, qui créa la Spinning Jenny (un rouet à 8 broches), Samuel Crompton et Richard Arkwright qui apportèrent leur propre contribution à la mécanisation d’une industrie où ils n’étaient, au début, que des modestes exécutants.

Nombre de ces inventeurs s’associèrent à des industriels avides de productivité et de produits nouveaux. James Watt se lia avec Matthew Boulton, fabricant de petits objets métalliques : de cette coopération naquit une entreprise colossale qui vendit la machine à vapeur de Watt à travers le monde. D’autres patrons devinrent eux-mêmes des inventeurs : ce fut le cas de la famille Darby, fondeurs, qui, génération après génération, révolutionna ses fonderies grâce à des recherches personnelles. Parmi d’autres inventions, les Darby remplacèrent le bois, traditionnellement utilisé, par le coke (charbon) plus résistant, sur lequel une plus grande masse de minerai de fer pouvait peser ; ils créèrent également les premiers hauts-fourneaux à air pulsé pour la production de l’acier.

Aucun de ces hommes, ouvriers bricoleurs, patrons entreprenants, n’alla à la cour pour avoir l’appui du roi, ni ne toqua aux portes des sommités qui, à la tête de l’état, regardaient le monde d’en haut. Ce fut d’en bas que fut lancée la plus grande révolution technologique que l’humanité ait connue jusqu’alors.

Pendant deux siècles, le 19e et le 20e, celle-ci se répandit à travers le monde. Ceci se faisant, on mit de l’ordre dans la créativité. Les hommes du peuple, avec leurs odeurs suspectes, leurs mains couturées de cicatrices et leurs tenues graisseuses, furent renvoyés à l’atelier. Des hommes discrets, en blouse, se penchèrent sur les tâches auxquelles des hommes en costume, sentant bon l’after-shave et avec des carnets d’adresses bien remplis, leur dirent de s’attacher. La bureaucratie étrangla l’enthousiasme. Le progrès devint un boulot : était-il d’ailleurs nécessaire ? Fallait-il se hâter tant ? Le moins n’était-il pas le mieux ?

Soudain, dans notre temps de créativité routinisée et de scepticisme général, apparut en Californie une génération en shorts et capuches, trop occupée pour se doucher, trop excitée pour s’exprimer autrement qu’au moyen des logos de leurs tee-shirts, trop entichée de sa passion pour s’occuper du gouffre financier qu’elle creusait sous ses pieds.

Cette génération, formée de jeunes gens pour lesquels 25 ans représentaient déjà un âge canonique, marcha sur les traces des inventeurs de l’industrie anglaise du 18e et du 19e siècle : l’invention vint du bas, d’elle-même, pas des autorités, institutions et entreprises en place et en haut.

Ce n’est pas l’administration de Harvard qui créa un système permettant aux étudiants de se connaître et de communiquer entre eux, mais un étudiant d’à peine 20 ans, fanatique de codage, Marc Zuckerberg, le créateur de Facebook. Ce n’est pas Borders ni Barnes and Noble, les deux plus grandes librairies américaines dont les magasins s’étendent à travers les Etats-Unis (ou s’étendaient, puisque Borders, ruiné, a disparu), qui créèrent le système permettant à toute personne, à travers la planète, de commander n’importe quel livre, neuf ou d’occasion, et de le recevoir quelques jours après, mais Jeff Bezos, un financier de 30 ans, qui créa Amazon. Aucune banque n’a eu l’idée de créer PayPal, un système qui permet d’assurer le transfert de fonds à travers le monde sans le moindre échange d’espèces. Aucune institution, gouvernementale ou non, n’a mis en place un système permettant d’assurer l’accès aux informations comme Larry Page et Sergey Brin, le firent lorsque, à 25 ans pour le premier et à 24 ans pour le second, ils inventèrent leur moteur de recherche et créèrent Google.

Peter Thiel, philosophe et avocat de formation, l’un des créateurs de PayPal, premier actionnaire de Facebook (chronologiquement), est le porte-parole de cette génération de technos devenue multimillionnaires. Dans son livre “Zero to One“, la bible des start-ups, il observe que le progrès concerne aujourd’hui le monde virtuel, celui du traitement de l’information ; dans le monde réel, dans celui de la matière et des corps, dans celui des atomes et des molécules, les avancées sont rares. Le cancer n’est pas vaincu ; l’énergie fossile est toujours la première à satisfaire les besoins de l’humanité ; l’agriculture, après la « révolution verte » des années 60/70 (augmentation du rendement des semences, amélioration des engrais et de l’irrigation), n’a pas fait d’autres progrès ; les avions du début du 21e siècle restent à peu près ce qu’ils étaient au milieu du 20e, les voitures ne sont pas fondamentalement différentes.

C’est à ce monde matériel stationnaire que, selon Peter Thiel, il faut maintenant s’attaquer. L’exploration de l’espace (« Pourquoi réservée aux états ? »), l’automobile (« Faut-il un conducteur derrière le volant ? »), l’aviation («Faut-il un pilote dans l’avion ?»), le corps humain (« Pourquoi la mort ? ») : telles sont les nouvelles cibles de la génération des techno-milliardaires.

« Le premier pas, écrit Peter Thiel, est de penser par soi-même. Rafraîchir notre perception du monde, s’étonner de son étrangeté, comme ce fut le cas pour les Anciens … »

Les techno-milliardaires renouent avec ce qui liait le marquis de Bellegarde et sa fille à la classe des mécaniciens bricolos britanniques : la curiosité ! Celle-ci ne tue pas le chat, selon l’adage anglais (« curiosity killed the cat ») : c’est au contraire elle qui en fait le nerf. Repu, content de grignoter sa boîte, l’oreille zippée, l’œil clos, l’esprit perdu dans le virtuel, étranger au monde et à son étrangeté, le chat n’est plus qu’une moitié de chat. Comme le chat, l’humanité !

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