Joseph Conrad et le terrorisme (Mars 2015)

Le terrorisme n’est pas une invention de l’islamisme radical, même s’il en est, aujourd’hui, l’instrument le plus affreux et le plus pervers. La fin du 19e siècle et le début du 20e ont retenti de coups de pistolets et d’explosions destinés à abattre ceux qui incarnaient un pouvoir haï et à humilier le troupeau moutonnier qui les suivait.

Le tsar Alexandre II est assassiné en 1881, après avoir échappé à nombre d’autres tentatives de meurtre. En 1893, c’est le président de la République française, Sadi Carnot, qui est tué par Sante Geronimo Caserio, en réponse à l’exécution de l’anarchiste Ravachol. Un an auparavant, Auguste Vaillant avant lancé une bombe dans les travées de l’Assemblée nationale, blessant 40 personnes et lui-même. En 1897, c’est le premier ministre espagnol del Castillo qui est abattu. L’année d’après, l’impératrice d’Autriche-Hongrie, «Sissi», femme de François-Joseph, est tuée à Genève, sur le pont du Mont-Blanc. Le roi d’Italie Umberto, après avoir été blessé lors d’un premier attentat en 1878, est tué en 1900. Un an plus tard, c’est le président américain, McKinley, qui tombe sous les balles d’un anarchiste.

Pendant ces années, la dynamite n’avait pas cessé de se faire entendre. En Angleterre les nationalistes irlandais et les anarchistes visèrent de préférence les monuments, gares, tunnels, bâtiments de l’État, mais ne purent éviter de tuer policiers et membres du public du même coup. À Londres, la gare Victoria, la colonne de Nelson sur Piccadilly Circus, le Parlement sont visés. En 1894, un anarchiste français est découvert, la main arrachée et les boyaux sur les genoux, sur la pelouse du parc de Greenwich, à Londres, où se trouvait l’observatoire astronomique royal, objet, semblait-il, de l’attentat.

En 1898, une conférence internationale se tint à Rome afin de définir une politique commune de lutte contre le terrorisme. Plusieurs pays, dont la Russie tsariste, voulurent faire pression sur l’Angleterre afin que celle-ci cesse d’offrir un asile aux révolutionnaires venant du continent ; le gouvernement de Sa Majesté opposa à cette demande un refus indigné : le droit d’asile, c’était le cœur même du libéralisme, et le libéralisme c’était l’Angleterre même, pas question d’y renoncer !

Un autre débat avait lieu, à l’intérieur de chaque pays : de l’utilité des agents secrets entretenus par la police au sein des mouvements révolutionnaires. Pour: commodité et efficacité immédiate. Contre: accusations inventées, documents créés de toutes pièces ou falsifiés, attentats eux-mêmes déclenchés afin d’accabler faussement un accusé. Tout cela, on venait d’en avoir un exemple en France, avec l’affaire Dreyfus.

Tandis que le désaccord régnait du côté des gouvernements, des administrations et au sein de l’opinion publique, les révolutionnaires ne cessèrent jamais de considérer que la bombe, le revolver, la dynamite et le meurtre de leurs adversaires étaient le moyen privilégié pour faire prévaloir leurs revendications. Le 28 juin 1914, l’étudiant serbe Gavilo Princip, en abattant le prince-héritier du trône d’Autriche-Hongrie, François-Ferdinand et sa femme, fit plus que détruire un symbole détesté : il mit le feu au monde.

Joseph Conrad, polonais de naissance, devenu ensuite anglais et qui figure parmi les plus grands écrivains britanniques des temps modernes, a traité du terrorisme dans deux romans : “L’Agent Secret’’ (The Secret Agent), publié en 1906 et “Sous les yeux de l’Occident’’ (Under Western Eyes), paru en 1911.

“L’Agent Secret’’ décrit un attentat ressemblant à celui de Greenwich park : un trou dans le sol, quelques bouts de métal suggérant le contenant de l’explosif, les restes d’un être humain dispersés parmi la végétation du parc, que le policeman, accouru aussitôt, doit rassembler avec une pelle, gravier et feuilles mortes inclus.

L’inspecteur-chef Heat est responsable des « crimes spéciaux », ceux en particulier attribués aux anarchistes : il oriente aussitôt ses recherches vers ceux-ci. Sa clientèle se répartit en trois catégories. D’abord les petits criminels pour lesquels l’anarchie est une licence permettant de s’approprier par la violence ce qui ne leur appartient pas : vermine négligeable, que l’inspecteur ignore.

Les fanatiques forment la seconde catégorie. Dans son livre, “Le Catéchisme Révolutionnaire’’, le leader anarchiste russe Bakounine déclarait que le militant, « jour et nuit, ne doit avoir qu’une pensée, un seul but : une destruction sans pitié. » Voici comment l’un des personnages du roman de Conrad, Karl Yundt, exprime la même idée :

« J’ai toujours rêvé d’un groupe d’hommes absolument liés à leur décision de s’affranchir de tout scrupule, assez forts pour se donner le nom de destructeurs et libres du pessimisme qui pourrit le monde. Aucune pitié pour quoi que ce soit sur terre, y compris eux-mêmes et la mort enrôlée pour le bien de l’humanité et pour son service. »

Cette mort appelée ne concerne pas seulement l’ennemi de classe, les tenants de l’ordre social, mais le peuple lui-même. L’anarchiste italien Malatesta, que Conrad ne connut pas, disait que certains autour de lui prétendaient (faussement, selon lui) que « les masses permettent qu’on nous opprime : vengeons-nous des masses ! Plus on tue d’ouvriers, moins d’esclaves restent ! » L’un des personnages de «L’Agent Secret», le Professeur, fabricant de bombes, reprend cette opinion :

« Ce sont nos maîtres – les sans force, les mous, les stupides, les lâches, ceux qui ont le cœur faible et l’esprit d’esclave. Ils ont le pouvoir. C’est la multitude. Le royaume du monde est à eux. Extermination ! Extermination ! C’est la voie du progrès ! » Et encore, du même personnage : « Ce qu’il nous faut c’est un grand balayage, une nouvelle conception de la vie. »

Habitué aux criminels classiques, hommes de métier, sérieux, Heat comprend mal ces barbares et évite de les provoquer inutilement. C’est la troisième catégorie des anarchistes qui l’intéresse singulièrement : les saints, les idéalistes, ceux qui, selon le Professeur, prônent un « monde organisé comme un vaste et agréable hôpital, assorti de jardins fleuris, au sein desquels les forts se dévouent à soigner les faibles. »

L’un de ces saints a pour nom : Michaelis. Condamné à quinze ans de prison pour sa participation à une tentative de libérer deux prisonniers irlandais, lors de laquelle un policier fut accidentellement tué (événement réel dont Conrad s’est inspiré), devenu monstrueusement gros (comme ce fut le cas de Bakounine), Michaelis vit sous la protection d’une grande dame de l’aristocratie dans les salons de laquelle il prêche une conception généreuse et peu réaliste du bonheur humain. « Si telle est la matière dont sont faits les révolutionnaires, admire la grande dame, alors nous pouvons nous mettre à genoux devant eux ! » Et son salon applaudit !

Pensant pouvoir lier le philosophe surdimensionné à l’explosion de Greenwich park, Heat, qui craint que l’enquête ne révèle l’informateur privé qu’il possède dans les milieux anarchistes, envisage de faire porter par Michaelis la responsabilité de l‘attentat et de le remettre entre les murs de la prison, où il pourra continuer sa carrière de saint.

“L’Agent Secret’’ aurait pu n’être que la relation des manœuvres et pensées de ces hommes, monstres et saints, amateurs de mort pour les premiers et doux organisateurs de la société comme hôpital pour les seconds, et de ceux qui les pourchassaient, sujet pleinement d’actualité au cours des premières années du 20e siècle. Mais ce ne fut pas le cas. « Mon roman, écrivit Conrad, c’est surtout l’histoire de Winnie Verloc. »

Qui est donc Winnie Verloc ? Verloc est l’agent que l’inspecteur Heat possède à la tête de l’organisation anarchiste, informateur également de l’Ambassadeur de Russie ; Winnie est la femme de Verloc, qui héberge aussi la mère et le frère de Winnie, Stevie.

Celui-ci est un jeune homme mentalement retardé, un crétin comme on aurait dit autrefois. Winnie et sa mère partagent, à l’égard du jeune homme, un amour maternel commun et de permanentes alarmes. Car Stevie, aimé violemment est aussi, incontestablement, un fardeau. Comme garçon de courses, emploi que l’on a tenté de lui apprendre, il a multiplié les désastres, distrait par les scènes de la rue au point d’oublier sa tâche, se perdant en ville, ne sachant plus comment rentrer à la maison.

Il est toute compassion, toute souffrance. Voyant un cocher battant sauvagement un cheval squelettique, il proteste, met la main sur le fouet : « Ne le battez pas ! » Le cocher lui dit alors qu’il est bien plus malheureux que son cheval ; ses quatre enfants ne meurent-ils pas de faim ? « Pauvres, pauvres ! » s’écrie Stevie. Lorsque, gamin, il souffrait trop des cruautés du monde, il se réfugiait dans le lit de Winnie. Mais le monde est trop grand pour le lit de Winnie, ses injustices trop nombreuses. Alors, s’adressant aux passants, il réclame la police : que fait-elle, la police, face aux malheurs qui frappent les misérables ? Où est-elle, la police ? D’où émotion dans la rue, rassemblement, esquisse d’émeute et Stevie ramené à la maison entre deux policemen. Un fardeau en effet !

Heureusement que Verloc est là, avec son commerce sûr d’objets licencieux, avec sa prospérité, ses habitudes régulières, sa solidité. Grâce à lui, Stevie ne sera pas mis dans une institution faite pour les gens de son espèce. Verloc fera plus que de l’héberger, il en fera quelque chose. « Il a bon cœur, plaide Winnie pour son frère, on peut faire n’importe quoi de lui ! »

Ce jugement sera la perte de Stevie, qui finira sous la pelle du policeman. Comment Verloc, sous l’instigation de Winnie, fait en effet quelque chose de Stevie, comment la bombe qu’on lui a confiée lui explose dans les bras, comment Winnie découvre le responsable de sa fin et quelle fut la motivation de son bourreau, comment elle venge son frère, tant chéri, tant protégé, le sujet de tant de soucis et de tant d’espoirs : telle est l’histoire de Winnie, celle de “L’Agent Secret’’, histoire d’amour plus encore que policière ou encore diplomatique. Ainsi le cœur, ses stratégies et ses souffrances, prend la première place dans le roman de Conrad, rendant secondaires les utopies, soit poétiques soit meurtrières, les manœuvres policières, l’ambition des serviteurs de Sa Majesté et les intérêts des nations, admirablement décrits par l’auteur, mais, finalement, fétus de paille.

Quant au second roman que Conrad consacra au terrorisme quelques années plus tard, “Sous les yeux de l’Occident’’, il relate un autre attentat, ayant lieu, celui-ci, en Russie tsariste, et qui s’achève de la même manière : face aux plans de certains pour changer le monde par l’effusion de sang, et face à ceux qui s’emploient à contrecarrer cette entreprise, c’est l’intérieur, c’est l’amour, qui surgit comme étant plus important que l’extérieur, c’est le drame personnel qui supplante le drame collectif, c’est le cœur qui fait le récit.

Dans son autobiographie, “Personal Record’’, Conrad évoque cet « esprit de piété vis-à-vis de toutes choses humaines qui sanctionne les conceptions d’un créateur de contes. » Face à un adversaire qui insulte toute piété vis-à-vis des choses humaines, lisons Conrad et relisons-le.

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