Paradis sanglant

Du temps que l’empire musulman, le Califat, s’étendait des bords de la Loire jusqu’à ceux de l’Indus, au 8e siècle, un commandant arabe dit à son interlocuteur perse : « Dans le passé, ceux d’entre nous qui vous approchaient se montraient obéissants, s’humiliaient et réclamaient ce qui était entre vos mains. Maintenant, nous ne venons plus auprès de vous pour trouver des choses du monde. Notre désir et notre aspiration sont pour le paradis. »

Elles auraient pu être prononcées treize cents ans plus tard, ces paroles, par l’un quelconque des jeunes gens qui, après avoir fait périr des milliers d’innocents, ont donné leur propre vie lors des attentats qui endeuillèrent les premières années du 21e siècle jusqu’à ceux du mois de janvier 2015, à Paris, convaincus qu’ils étaient d’obéir à Allah et à son Messager.

« Que ceux qui troquent la vie d’ici-bas contre la vie dernière combattent dans la voie d’Allah, car celui qui combat au nom d’Allah, vainqueur ou vaincu, recevra de nous une récompense immense. » (Coran, 4-74) (Toutes citations du Coran : Edition Classiques de poche, traduction Malek Chebel)

À la naissance de Mohammed, en 570, deux empires millénaires dominaient le Moyen-Orient : le Romain, qui avait migré de Rome à Constantinople (aujourd’hui : Istanbul), et le Perse.

L’Empire romain, qui avait abandonné aux envahisseurs barbares ses possessions à l’Ouest et l’Italie elle-même, dominait encore les Balkans, l’Anatolie (la Turquie), la Syrie, la Palestine, l’Égypte. Elle possédait une religion, la chrétienne, unifiée à coup de pressions impériales et de luttes épiscopales.

Créé en 550 av. J.-C. par Cyrus, l’Empire perse, qui s’était étendu d’Égypte à l’Afghanistan, avait perdu de son lustre et de son étendue. Mais, entre les mains d’une famille régnante, les Sassanides, son Roi-des-Rois, le Shahanshah, réussissait à contenir les barbares à l’Est et les chrétiens de Constantinople à l’Ouest. Une religion monothéiste prêchée par le prophète Zoroastre donnait à l’empire une idéologie sur laquelle le Roi-des-Rois pouvait s’appuyer.

Deux ans après la mort de Mohammed en 632, des tribus venues d’Arabie, des Sarrazins selon l’appellation de Constantinople, envahissent la Palestine, défont une armée romaine levée pour les arrêter et, marque de mépris, cousent son chef dans une peau de chameau récemment écorché, où il meurt de soif.

Après avoir occupé la Syrie, évacuée par les Romains, les Sarrazins s’emparent de Jérusalem (638), puis envahissent l’Égypte et prennent Alexandrie, le plus grand port de la Méditerranée, la perle de Constantinople et la source de son ravitaillement. Les frontières de l’Empire romain étant repoussées, c’est au tour de la Perse d’être submergée. Sa noblesse est exterminée, le Roi-des-Rois chassé puis assassiné, la capitale, Ctesiphon, sur le Tigre, occupée.

Trente ans après la mort de Mohammed, il n’existait plus rien de l’empire perse des Sassanides ni de l’enseignement de Zoroastre. Pour ce qui était de l’Empire romain chrétien, il était réduit à l’état d’un moignon formé par la ville de Constantinople, l’Anatolie et une bande côtière le long de l’Adriatique.

Au cours du 6e siècle, une épidémie de peste avait réduit la population des deux empires d’un tiers. D’où, de part et d’autre, des difficultés financières majeures qui avaient diminué le budget consacré aux armées. Les Arabes, nomades, protégés de la peste du fait qu’ils vivaient en dehors des villes, se vendaient depuis des siècles pour défendre les frontières soit de l’Empire romain soit de l’Empire perse ; voyant les bourses de leurs clients s’épuiser, en pleine santé tandis que leurs clients mouraient par milliers, ils changèrent de métier : de défenseurs ils se transformèrent en pillards.

Un pillard prend ce qu’il peut, puis décampe. Ou encore, avant de liquider les lieux, demande qu’on lui paie son départ. Rien de tout cela ici. Les Sarrazins restent sur place et deviennent des constructeurs d’empire : pour que cette transsubstantiation eût lieu, il fallut que l’ex-commerçant Mohammed, à l’occasion de visitations qu’Allah lui fit à partir de 610, selon ses dires, annonce aux Berbères, impatients de se jeter sur les deux empires moribonds, que Allah, le Dieu unique, leur offrait le monde à se partager :

« Allah a promis à ceux qui parmi vous croient et font de bonnes actions de leur faire hériter cette terre … » (Coran 24-55)

Lesquels héritiers de la terre ayant l’autorisation divine, selon le Coran, de s’emparer sans autre des possessions des vaincus :

« Il vous a cédé en héritage leur terre, leurs maisons, leurs biens et un pays que vos pieds n’ont pas foulés, car Allah est puissant sur toutes choses. » (Coran 33-27) Quant à leurs femmes, il est « licite » qu’elles deviennent vôtres. (Coran 33-50)

Pour ce qu’il est des infidèles, certains échapperont à la mort. Pour « les peuples du livre », ceux qui se réclament de cette Bible à laquelle le Coran fait de nombreux emprunts, ceux-là peuvent rester en vie à condition de payer une taxe et d’accepter la condition d’infériorité qui leur est imposée. Restent aussi ceux qui passeront sincèrement du côté d’Allah: ils feront désormais partie de son peuple. S’agissant des autres, qui sont des « pervers » (Coran, 24-55) : extermination.

« Ils seront tués ou suppliciés, à moins qu’ils ne soient bannis de la terre. Telle est leur rétribution : une honte ici-bas et un châtiment sévère dans la vie future. » (Coran 5-33)

Sur ce sujet, le Coran est inlassable. Il n’existe pas de page, voir de demi-page, voir plus de 5 versets, où la puissance vengeresse d’Allah ne soit illustrée et exaltée (le mot amour brille par son absence !).

Voici le cas, parmi des dizaines d’autres peuples que la colère d’Allah a oblitérés, du peuple de Noé, lequel n’avait pas cru à la prédiction de la montée des eaux :

« Et le peuple de Noé, lorsqu’il a traité de menteurs les prophètes. Nous l’avons noyé, en faisant un exemple à méditer. » (Coran, 25-37)

Que reste-t-il lorsque les « pervers » ont été exterminés ? Des communautés purifiées sur le modèle de Médine, un village d’Arabie perdu au milieu des sables, au nord de la Mecque, dont Mohammed était originaire. Là, en fâcherie avec ses concitoyens, le Prophète se réfugia en 622 et imposa aux habitants et aux nouveaux arrivants, ses partisans, le respect d’une constitution définissant une vie parfaite, menée selon la loi d’Allah, celle que le Coran expose.

Celui-ci est empli de prescriptions s’appliquant à tous les moments de la vie : ce que l’on mange, le vêtement que chacun doit porter, comment on doit se saluer, toutes relations avec les femmes, répudiation et remariage, conflits de ménage, la manière correcte de prier, la pratique du sexe, les menstrues, l’allaitement et le sevrage, l’héritage, le sort des orphelins, les accords militaires, quels amis on peut avoir, le sort des traîtres, l’aumône, la manière de s’opposer à la calomnie, les jeux de distraction, le vin, la nécessité de parler en arabe … et ainsi de suite. À quoi ajouter la domestication des chrétiens et des juifs et l’extermination de ceux qui n’acceptent pas le nouvel ordre des choses.

Nous voici arrivés à ce monstre qui a dévoré des millions de vies durant notre 20e siècle : le totalitarisme.

Comme les nazis, comme les bolcheviks et les communistes, les islamistes radicaux font couler le sang, y compris souvent le leur, dans le but de créer une annexe du paradis sur terre.

Pour les nazis, le paradis, c’était une race pure, libérée de toute imperfection, ne connaissant plus ni malades, ni fous, ni homosexuels, ni juifs.

Pour les bolcheviks et les communistes, staliniens durs ou mous (brejneviens), le paradis sur terre se présentait sous la forme d’une société uniformisée, inoculée contre toute division de classe, objet docile sous la main de la bureaucratie.

Mohammed et ses compagnons, eux, ne plaçaient pas le paradis au sein des maisons de boue de Médine ; le Coran présentait cette récompense pour les vertueux sous l’aspect de la verte Mésopotamie, entre Tibre et Euphrate, où jusqu’alors, les habitants du désert n’avaient pas réussi à pénétrer ni à faire paître leurs chevaux dans ses fabuleux jardins. Mais Médine, réorganisé par le Prophète, était un pas vers le mieux : expurgé d’infidèles, composé de musulmans pur sucre, marchant au pas, réglant leur vie sur les prescriptions d’Allah, monde où survivaient, tête baissée, quelques humains disgraciés, humiliés, l’âme craintive, chrétiens et juifs, payant leur sécurité d’une taxe.

Par dessus tous les avantages dont la prise de pouvoir par Mohammed avait fait bénéficier Médine, l’un de ceux que les régimes totalitaires ont toujours mis au pinacle : l’union, l’abolition des différences, la similitude de tous avec tous :

« Rappelez-vous les bienfaits qu’Allah vous a accordés. Vous étiez des ennemis. Il a établi la concorde entre vos cœurs au point que, par Sa grâce, vous devenez des frères ». (Coran, 3-103)

Croire en Dieu ou en Allah ou encore en la fraternité généralisée n’est pas critiquable, loin de là : croire que l’homme puisse créer le paradis sur terre, où chacun sera le frère de tous, l’est.

Songer au paradis à portée de mains est une tendance innocente à laquelle beaucoup se laissent aller : entreprendre de le réaliser a déjà fait tomber le ciel sur nos têtes – qu’on songe à Hitler et à Staline. Le paradis de ceux-là était sanglant : celui que cherchent à instaurer les islamistes radicaux ne le sera pas moins.

(Pour la partie historique de mon texte, je me suis largement servi du livre remarquable de l’historien britannique Tom Holland: In the shadow of the sword, non traduit.)

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