A quoi servent les contrairiens (Décembre 2014)

“Tout grand moment, toute impulsion vigoureuse s’exerçant sur une communauté se change et se pervertit au fur et à mesure que le temps passe … l’humanitarisme dégénère en hystérie … l’esprit militaire tend à la brutalité … la liberté tombe en licence … la discipline mène à la tyrannie. »

Ces lignes furent écrites par un Anglais qui n’avait pas encore 25 ans alors qu’il décrivait une campagne militaire à laquelle il venait de participer au Soudan. Rare est-il qu’un jeune homme ressente le sentiment de la fuite fatale de l’espoir. Plus rare encore qu’à cet âge on puisse pressentir l’extinction de ses propres espoirs.

L’auteur des lignes précédentes était Winston Churchill, la personne la moins portée au pessimisme, bouillonnante d’énergie, productrice de rêves et metteur en scène ardent de ces rêves. Descendant d’une célèbre lignée aristocratique, celle des Marlborough (que nous connaissons, nous Français, par la chanson : Marlborough s’en va-t-en-guerre, qui désigne l’adversaire et finalement vainqueur de Louis XIV), désespoir de son père, Lord Randolph Churchill, mauvais élève en tout sauf au polo, où il excellait, Winston fleurit soudainement à l’armée où son père avait réussi à le caser. Casse cou quelque peu inconscient, il découvrit la guerre, en Afghanistan, au Soudan et face aux Boers, en Afrique du Sud, décrivit ses combats dans les journaux avec une plume alerte, publia deux livres, acquit la célébrité et, ses 26 ans sonnants, reposant son fusil, entra en politique, une autre façon de faire la guerre, tout aussi excitante que le combat sur un terrain de bataille, comme il le déclara plus tard.

Au Parlement, il n’attendit pas avant de tirer les premiers coups : debout dans la travée réservée aux jeunes membres de la Chambre, peu incités à se faire remarquer, ses mots remplaçaient les balles d’hier. On se tourna pour voir qui enfreignait la bienséance, on s’émut, on s’intéressa, on répéta ses saillies : il devint un jeune homme à surveiller.

Et en effet le franc-tireur descendit rapidement des travées modestes pour s’asseoir dans celles réservées au gouvernement. A 31 ans il est secrétaire d’État au ministère des Colonies, à 34 ans patron du Board of Trade, l’équivalent du ministère du Commerce et du Travail, à 36 ans ministre de l’Intérieur ; l’année d’après il entre dans le sanctum où se prennent les grandes décisions, le Cabinet, en tant que Lord de l’Amirauté : il n’a même pas 40 ans et le voilà déjà un grand homme, destiné à diriger un jour l’Angleterre. L’« impulsion vigoureuse » n’avait-elle pas triomphé de l’inévitable déclin ?

Cependant, durant la Grande Guerre, toujours Lord de l’Amirauté, Winston connut pour la première fois l’échec, son énergie frôla la « perversion ». Convaincu que les Alliés ne parviendraient pas à percer le front en France, il inventa une autre route qui encerclerait l’Allemagne et l’Autriche par le sud : il s’agissait de passer le Bosphore et d’établir une communication avec le front russe, alors encore dans la guerre. La campagne fut désastreuse : les Turcs, alliés avec l’Allemagne, envoyèrent au fond les bateaux de Churchill et ne permirent aux 80.000 hommes (dont 15.000 Français) débarqués sur la presqu’île de Gallipoli d’aller plus loin que la plage, où ils moururent aussi inutilement que s’ils avaient été dans une tranchée en France.

Après le désastre, l’Amirauté lui fut enlevée, d’autres postes confiés, mais sa carrière était finie. Brillant, énergique, remarquable orateur, reconnaissait-on, mais affligé du plus mauvais jugement au monde. On l’écoutait encore, on répétait ses formules, mais la confiance avait disparu.

Winston était ce que les Américains appellent aujourd’hui un « contrarian », (disons, en français, un contrairien), un esprit qui, en tous domaines, se méfie de l’opinion commune et s’éprend d’une position opposée. Dans son livre The Savior Generals l’historien Victor Davis Hanson affirme que les généraux « sauveurs », ceux qui redressèrent des situations désespérées, furent des anticonformistes, allèrent à contre-courant et appliquèrent des méthodes unanimement rejetées par l’entourage de leur temps. Autre trait des sauveurs contrairiens, selon Hanson, fut l’extrême souci qu’ils eurent de la population civile, amie ou ennemie, qu’il leur semblait nécessaire d’associer à leurs efforts : ce furent à la fois des militaires et des politiciens.

Ce fut Winston-le-contrairien qui, au début de sa carrière, lâcha ses amis conservateurs, ducs, lords et autres sangs bleus, dont il était, pour entrer dans le parti libéral, qui était alors, avant l’arrivée des travaillistes, le parti de gauche, celui du peuple et des ouvriers. Là, au scandale du beau monde, il mit en place une première ébauche de sécurité sociale et de retraite payée par les patrons et par l’État. Ces choix firent merveille. Mais avec Gallipoli, autre choix contrairien, Churchill amorça la ruine de sa carrière, après quoi, l’Allemagne ayant capitulé, traînant au gouvernement, oubliant que le pays ne voulait plus parler de sang, il s’empressa de réclamer que l’on arme les Russes blancs (antirévolutionnaires) contre les bolcheviks. C’en était trop !

Au début des années 30, Churchill n’avait plus de carrière : il avait 50 ans, ses forces étaient intactes, ses capacités encore intègres, mais personne ne voulait de lui, ni à droite, les conservateurs, qu’il avait pourtant rejoints, lâchant les libéraux, ni la gauche. Sa réputation d’irresponsabilité rebondit en 1936 lorsque le jeune roi, Édouard VIII, qui venait d’accéder au trône, résolut de se marier avec une Américaine dont le second divorce n’était pas encore prononcé. Churchill demanda que l’on fasse preuve d’esprit chevaleresque et de compassion et défendit la décision du nouveau souverain, dont ni le gouvernement, ni les partis, ni l’Église anglicane ni l’opinion publique ne voulaient. Le roi abdiqua et Churchill resta avec ses sentiments chevaleresques, sa compassion et ses propres passions : les pinceaux, car il s’était toqué de peinture, et le réarmement de l’Angleterre face à une Allemagne qui, exposait-il dès qu’il le pouvait, à la Chambre et dans la presse, « gouvernée par une bande d’aventuriers triomphants, s’arme à un rythme qui ne connaît pas de précédent » et dont l’Angleterre devait impérieusement « contenir et au besoin abattre la volonté. »

Le contrairien en Churchill fit que, bien que mis à l’écart de la vie politique, il ne cessa au cours des années 30 de vouloir associer le public à ses alarmes. On l’écoutait de moins en moins : ce n’était pas seulement qu’il n’inspirait plus confiance mais, pis, il ennuyait ! Lui, de son côté, parlait de plus en plus. Depuis ses premiers temps au Parlement, Churchill travaillait ses discours avec fureur, ayant soin de recourir aux tournures les plus frappantes, ne craignant pas l’emphase encore moins la dramatisation; il apprenait ses «speeches» par cœur, ne disant rien qu’il n’ait auparavant écrit. Comme les généraux sauveurs de Hanson, il savait que ce qu’il fallait conquérir c’était non seulement l’esprit de l’ennemi mais aussi celui des siens.

Sous la direction d’Hitler, le parti nazi avait bondi lors des élections de 1931 ; deux ans après le Führer accédait à la Chancellerie. En mars 36 il envoya son armée, en voie de reconstitution, en Rhénanie, que les traités avaient pourtant démilitarisée. En 1938 il annexa l’Autriche, ce qui était également interdit par le traité de Versailles et annonça qu’en octobre de la même année il mettrait la main sur les Sudètes, région de la Tchécoslovaquie habitée par une majorité d’Allemands.

Pendant de temps, Winston ressassait la nécessité du réarmement. Mais ce mot, les milieux politiques, en Angleterre comme en France, la presse, l’intelligentzia, l’opinion publique, tout ce monde en avait horreur. La course aux armements n’avait-elle pas été la cause de la dernière guerre ? Ne fallait-il pas que tous se désarment et, en premier lieu, que l’Angleterre le fasse aussitôt ? Quant à Hitler, ses revendications n’étaient-elles pas raisonnables, même si énoncées de façon quelque peu revêche ? L’Autriche ne désirait-elle pas elle-même être annexée, les Sudètes également ? Une fois ses demandes satisfaites, le dictateur allemand (élu par le peuple, il ne fallait pas l’oublier !) ne redeviendrait-il pas ce qu’il était profondément : un politicien éclairé, pondéré et efficace ? Ne mettons pas du bois sur le feu, soyons calmes, maîtrisons nos émotions, pratiquons l’« appeasement » (apaisement). Pour ce qui était de Churchill, laissons le avec ses obsessions et ses pinceaux ! Voilà ce qu’on pensait du contrairien !

Fin septembre de la même année qui avait vu l’annexion de l’Autriche, 1938, Mussolini, alarmé (ou prétendant l’être), demanda à Hitler s’il serait assez bon de recevoir Chamberlain et Daladier, chefs des gouvernements anglais et français : celui-ci accepta gracieusement. Les deux accoururent et, quarante-huit heures plus tard, la Tchécoslovaquie ayant été démembrée, déclarèrent que la paix était enfin assurée pour le siècle. À quoi, Churchill répliqua avec mépris dans les colonnes du Times : « Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur et auront la guerre. »

Ce fut en effet ce qui arriva. Hitler ayant envahi ce qui restait de la Tchécoslovaquie en mars 1939, l’Angleterre et la France signèrent avec la Pologne un accord garantissant la sécurité de celle-ci. Sachant qu’il ne s’agissait là que de mots et ayant paraphé quelques jours plus tôt un accord avec l’Union Soviétique prévoyant le partage entre eux de leur voisin mitoyen, Hitler envahit la Pologne le premier jour de septembre. La Seconde Guerre mondiale, qu’on redoutait depuis la fin de la précédente, démarra. Churchill fut rappelé et chargé, à nouveau, de l’Amirauté ; 9 mois plus tard, l’armée allemande ayant pénétré en Belgique, pourtant neutre, il fut nommé premier ministre et se mit aussitôt à organiser un combat dont le sort de son pays dépendait.

« Il me semblait, écrivit-il plus tard, que j’accomplissais ma destinée et que toute ma vie n’avait été qu’une préparation à cette date. » Le « mauvais jugement » que ses amis comme ses ennemis lui attribuaient, associé à son capital d’énergie, d’enthousiasme et d’optimisme, mit l’Angleterre en position de s’opposer à l’une des dictatures les plus barbares jamais inventées et de donner ainsi à l’humanité la chance de faire un pas vers le haut. Le contrairien sauva l’Angleterre et le monde avec.

Le nazisme abattu, Hitler suicidé et l’Allemagne en ruines, les électeurs renvoyèrent Churchill à ses pinceaux et à la rédaction de ses mémoires. Ainsi l’homme qui le premier avait animé la guerre connut-il ce que les généraux sauveurs de Victor Davis Hanson subirent eux aussi : l’ingratitude de ceux qu’ils avaient sauvés.

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