Dans le ventre du monstre froid (Novembre 2014)

Celui qui, partant de Briançon, se rend à Turin en passant par le Montgenèvre dispose de deux chemins: ayant franchi le col et rejoint Cesana Torinese (dont le père de Paul Cézanne était originaire) il peut soit prendre à main gauche afin de suivre la vallée de Suse, soit, à droite, longer le val Chisone et rejoindre ainsi Pinerolo, où la plaine du Pô vient buter sur les Alpes, et de là continuer jusqu’à Turin, une quarantaine de kilomètres plus loin.

Le premier itinéraire est le plus rapide, le second rappelle un souvenir qui compte: car ce fut à Pinerolo que fut emprisonné, pour le restant de ses jours, un homme qui représentait une option nationale que le jeune roi de France de l’époque, Louis XIV, rejetait entièrement, modelant ainsi par ce choix la destinée de notre pays. Cet homme était Nicolas Foucquet, le surintendant (ministre) des finances.

Pinerolo avait connu, durant le moyen âge, une existence pacifique et industrieuse. Comme ce fut le cas dans de nombreuses régions de montagne, une commune démocratique formée par les chefs de famille dirigeait la cité, indépendamment des pressions exercées par l’Église ou par les seigneurs locaux. La prospérité de la ville, que le visiteur devine en marchant sous ses arcades, au pied de solides maisons bourgeoises et d’églises qui dressent fièrement la tête au-dessus de leur petit monde, reposait sur le travail de la laine et de la soie, où Pinerolo excellait.

Cependant, dès le début du 16e siècle les puissances d’au-delà des sommets, le duc de Savoie, les cantons suisses, l’Empereur romain germanique, l’Espagne, la France se ruèrent sur l’Italie. Le Piémont devint un terrain de manœuvre. Plus de démocratie pour Pinerolo, qui passa de main en main, de maître à maître, payant d’amples taxes aux uns et aux autres, subissant de considérables ravages et voyant son industrie et son commerce péricliter. Lorsqu’en 1664 Nicolas Foucquet fit à Pinerolo connaissance de sa dernière demeure, la ville, baptisée Pignerol, était devenue française et le restera jusqu’à la fin du siècle.

Pourquoi Foucquet à Pignerol ? La jalousie du roi ? Louis XIV n’avait que 23 ans, Foucquet le double. Le surintendant trainait derrière lui les cœurs, trustait les amitiés, connaissait, appréciait et était apprécié par tous les milieux, par toutes les coteries. Poète, il était l’ami des poètes, musicien il était musicien parmi les musiciens, il avait conçu son château de Vaux-le-Vicomte en association avec les meilleurs talents de l’époque, Le Vau, l’architecte, Le Brun, le peintre et Le Nôtre, le paysagiste. Beau, il aimait les femmes et en était aimé. Il y avait en effet, pour un jeune homme qui, quelques années auparavant, avait vu les villes lui fermer leurs portes au nez et les clans lui tourner le dos, de quoi être jaloux.

À cette cause de l’enfermement de Foucquet, on peut en ajouter une autre, son ambition. Ambitieux, Foucquet l’était. Très riche, il avait aidé financièrement le premier ministre, Mazarin, la reine et Louis XIV durant la Fronde. Lié à tous les milieux qui avaient failli ruiner le pays par leurs luttes fratricides, il était un pont entre eux, un conciliateur, trait d’ailleurs de sa personnalité. Il semblait destiné a renouer les liens entre ces portions de France qui venaient de s’égorger durant les années de guerre civile : il s’en croyait avoir la capacité, et donc était persuadé que, Mazarin venant de mourir, le roi le nommerait à sa place.

Mais, derrière l’emprisonnement à vie du surintendant, il se trouvait quelque chose de plus important, de plus significatif que la jalousie d’un jeune homme et l’ambition d’un autre dans la maturité de ses moyens. Bronzé par les épreuves subies durant la Fronde par la famille royale, Louis XIV avait eu la prescience géniale d’une institution qui allait dominer l’histoire du monde : l’état. Ce que voulait le jeune roi, ce n’était pas une France riche de sa diversité, mais un État pyramidal au sommet duquel il se trouvait, lui, régnant sur un pays uniformisé. Assistant à la disgrâce du surintendant, La France pensante, écrivant et composant comprit le message : tout désormais, pensée, arts, fortune, pouvoir ne devaient venir que de l’état et de celui qui en occupait le sommet, le roi.

La Fontaine fut de ceux qui aimaient Foucquet et que Foucquet aimait. Comme ses amis, Mme de Sévigné, l’auteur des « Lettres », Mme de Lafayette, qui écrivit « La princesse de Clèves » et le duc de La Rochefoucault, le moraliste dont les « Maximes » piégeaient la pensée derrière la pensée, La Fontaine rêvait d’une France réconciliée, avide d’échanges et de libre recherche. Le Surintendant semblait être le symbole et la condition d’une renaissance française dans le dialogue et dans l’amitié.

Sidéré par l’arrestation de Foucquet, le 5 septembre de 1661, au sortir d’une entrevue avec le jeune roi, La Fontaine fut toute sa vie l’un des rares à refuser sa plume à la glorification du souverain en toutes ses œuvres, militaires, gouvernementales, architecturales et amoureuses. Cherchant une forme qui lui permettait d’exprimer ses vues sans avoir à entrer dans la clique des langues liées, il s’appropria celle des fables, cet antique mode de formulation poético-philosophique venu d’Orient et de Grèce.

Dans ses « Fables », où l’espèce animale remplace l’humanité, La Fontaine commenta la destinée humaine : celle de Foucquet, l’homme qu’il admirait et aimait, est évoquée par nombre de ses poèmes. On peut lire ceux-ci comme des lettres destinées à consoler le prisonnier, à manifester sa sympathie, à donner un sens à ses épreuves. Pignerol fut donc plus que le premier crime de l’état naissant : ce fut aussi l’occasion d’une première résistance au monstre froid.

Feuilletant les « Fables », voici sympathie et pitié pour le prisonnier qui accueillent le lecteur : dans un monde où le loup mange fatalement l’agneau « sans autre forme de procès », la loi est claire : « La raison du plus fort est la meilleure » (Fable: Le loup et l’agneau). Le roi est le plus puissant, le malheureux surintendant est donc tout aussi fatalement coupable.

Est coupable aussi celui que l’on soupçonne d’être coupable, grande loi des sociétés totalitaires. Le Roi-Lion, ayant été blessé par une bête à cornes, chassa de son royaume tous ceux possédant cet attribut. Voyant sur le sol l’ombre de ses oreilles, le lièvre dit à son voisin : « Adieu, voisin grillon … je pars d’ici ; / Mes oreilles enfin seraient cornes aussi ; / Et quand je les aurais plus courtes qu’une autruche, / Je craindrais même encore. » (Les oreilles du lièvre).

Résister au Roi se demande le poète, doublant la réflexion du prisonnier ? Être le chêne qui « brave l’effort de la tempête » ? Mais sous la furie du ciel, celui-ci, dont « la tête au ciel était voisine, / Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts », est arraché par le vent, tandis que, après la tempête, le roseau peut constater : « Je plie et ne romps pas. » (Le chêne et le roseau)

Plie-toi donc, mon ami, semble conseiller La Fontaine ! Attends, Vois venir ! Un espoir : la mort du roi ! Mais Louis XIV semblait taillé dans le granit. Les médecins qui eurent raison de son fils et de son petit-fils ne purent l’abattre, malgré leurs assauts. On lui pénètre l’anus afin d’opérer une fistule ? Il supporte la barbare opération avec un courage stupéfiant. On lui arrache une partie de la mâchoire ? Il se remet. On le saigne à mort ? La mort le fuit.

Alors, reste de se détourner du monde et des affaires, de revenir à la sagesse ! Se juger, soi et les hommes ! « De tous les animaux l’homme a le plus de pente / À se porter dedans l’excès … / … « Rien de trop » est un point / Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point. » (Rien de trop) N’as-tu pas, surintendant, préféré tes désirs aux nécessités du monde extérieur ? N’as-tu pas vécu dans l’illusion ? N’en es-tu pas conscient ? N’est-ce pas le reproche que tu te fais ? Mais comme je te comprends : un homme n’est qu’un homme ! « Chacun tourne en réalités / Autant qu’il peut ses propres songes. / L’homme est de glace aux vérités, / Il est de feu pour les mensonges. » (Le statuaire et la statue de Jupiter)

Et, finalement, comment vivre et comment mourir ? La Fontaine donne à son ami ce dernier conseil : S’assumer ! « On tient toujours du lieu dont on vient … / Il en faut toujours revenir à son destin, / C’est à dire à la loi par le Ciel établie … / Vous ne détournerez nul être de sa fin. » (La souris métamorphosée en fille) Et malgré tout : jouis jusqu’à la fin ! Jouis du ciel qui étend chaque matin et chaque soir au-dessus de ta tête une mise en scène nouvelle ! Jouis de chaque personne avec laquelle tu te mêles ! Jouis de chaque ligne lue et de chaque chant d’oiseau ! « L’homme … / Ne dira-t-il jamais « C’est assez, jouissons » ? / Hâte-toi, mon ami, tu n’as pas tant à vivre … / Jouis dès aujourd’hui … » (Le loup et le chasseur)

Vingt ans après la mort de Foucquet derrière les murs de sa geôle (1680), Pignerol, grâce à la grande partie de monopoly à laquelle les souverains se livraient, redevint Pinerolo et rentra dans les possessions de Victor-Amédée, duc de Savoie. De ses montagnes misérables, le duc n’en voulait plus : son œil était obstinément tourné vers les vertes plaines du Piémont et, au-delà, vers la mer Méditerranée.

En 1861, le descendant de Victor-Amédée, Victor-Emmanuel II, devint le roi d’une nation italienne reconstituée : un nouveau monstre froid prenait naissance.

(Pour étudier la période évoquée ici, j’ai consulté « L’art de la conversation » de Benedetta Craveri et « Le poète et le roi » de Marc Fumaroli, deux livres admirables, l’un et l’autre, qui sauvent le 17e siècle de l’ennui compassé où l’habitude l’a plongé. J’écris Foucquet avec un c, à l’exemple de Marc Fumaroli)

Publicités
Cet article a été publié dans D'Ailleurs. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s