Après la liberté (Octobre 2014)

Perché périlleusement sur un toit, un violoniste joue de son instrument : c’est par cette image que commence Fiddler on the roof (Un violon sur le toit), film réalisé en 1971 par Norman Jewison à partir de la comédie musicale du même nom qui, depuis ses débuts en 1964, attira des milliers de spectateurs pendant plus de dix ans et devint l’un des grands triomphes de Broadway (histoire de Joseph Stein, musique de Jerry Bock).

Pourquoi ce violoniste et pourquoi le toit ? Le laitier juif Tevye (prononcer : Tevié), l’un des héros de cette comédie qui se passe au début du 20e siècle en Russie tsariste, nous en donne l’explication : « Dans notre village, on peut dire que chacun d’entre nous est un violoniste sur le toit, tentant de gratter son petit air de musique sans se casser le cou. Comment conservons-nous notre équilibre ? Je vous le dis d’un mot : tradition. »

Le succès de la pièce puis du film venaient-ils de la louange qu’on y faisait de la tradition ? C’était tout le contraire : non sans sympathie à l’égard du passé et pour ceux qui, comme Tevye, en tenaient fermement les reines, le Fiddler traitait d’un thème qui étonnait, enthousiasmait et désolait l’Occident depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : le rejet massif de la tradition par la jeunesse. Le public sentait que cette révolte annonçait une demande plus ample et qui allait progressivement envahir l’ensemble de la société, toutes couches et âges confondus : celle réclamant que l’individu accède au plein contrôle de sa vie. Le talent des créateurs de Fiddler fut de donner une expression plaisante, entre rires et larmes, de cette révolution des consciences.

Notre laitier a cinq filles. Les deux dernières sont encore des enfants et ne posent aucun problème. Ce n’est pas le cas des trois ainées. Selon les conceptions de Tevye et de sa femme Golde les filles se marient selon le choix des parents, grâce au service d’une marieuse qui proposera des candidats possibles : « Que Dieu fasse de vous des mères et des femmes bonnes, chante Golde. Qu’il vous envoie des maris qui auront soin de vous. »

Les filles voient les choses autrement : elles ont découvert la loi qui deviendra celle du monde contemporain, celle du cœur. L’amour et non les parents doivent décider de leur mariage. Le petit tailleur choisi par l’ainée est, pour Tevye, trop pauvre. L’étudiant révolutionnaire traqué par la police, le choix de la seconde fille, est un candidat à oublier immédiatement. Le choix enfin de la troisième s’est porté sur un goy (un non-juif) : impensable, sans discussion ! Les filles restent fermes : peu importe l’opposition des parents, l’amour doit l’emporter.

Tevye est un père-Hamlet comme sont la plupart des pères modernes. Tergiversant entre tradition et liberté, il finit par tomber du côté de ses filles, vaincu lui aussi par l’amour dont il découvre avec stupéfaction l’existence : « C’est un nouveau monde » s’exclame-t-il. « M’aimes-tu ? » demande-t-il à sa femme. Celle-ci s’indigne : « Tu es malade … couches-toi donc ! » Après coup, elle fait le compte : « Pendant vingt-cinq ans j’ai vécu avec lui, ai eu faim avec lui / Pendant vingt-cinq ans mon lit a été le sien / Si ce n’est pas de l’amour, qu’est-ce donc ? » « Alors tu m’aimes ! » constate Tevye. « Je suppose que oui ! » constate Golde. Sur quoi, Tevye fait le même aveu : lui aussi l’aime ! Alors tous deux de chanter : « Cela ne change rien / Mais même alors/ Après vingt-cinq ans / C’est agréable de le savoir ! »

S’ajoutant à l’amour, la recherche de trois autres formes de la liberté anime les jeunes couples : le tailleur est fasciné par la libération fournie par la machine : ainsi l’acquisition d’une machine à coudre lui permettra de réaliser des coutures « parfaites » ; le second couple s’engage dans la libération de la Russie par le biais de la révolution sociale ; le troisième veut lutter contre les préjugés qui séparent les communautés et les gens.

L’unité de la famille, déjà mise à mal par les choix des filles, vole en éclats lorsque les autorités tsaristes expulsent les juifs du village. Ceux-ci reprennent leur longue errance. Certains arrosent l’occasion de larmes amères : « Mon petit village, ma petite ville … où je connais tous ceux que je croise … bientôt je serai un étranger dans un lieu étranger. » Tevye, toujours optimiste, et Golde ne regrettent rien : « Que quittons-nous ? Rien ! Des bouts de bois … des chiffons … des casseroles ! » « Ce n’est qu’un endroit ! » constate Tevye. Un endroit en vaut un autre : lui et Golde avec les deux petites iront à New York, l’ainée des filles se dirige vers Varsovie, la dernière des trois s’installera à Cracovie avec son mari chrétien orthodoxe. Ils referont leur vie, comme les juifs l’ont toujours fait, mais chacun de son côté. La famille d’hier, c’est fini. Le village, on n’y pense plus.

Sautons un siècle. Que sont devenus les rêves de Tevye, de Golde et de leurs enfants, en ce début du 21e siècle ? Où la poursuite de la liberté a-t-elle conduit les descendants de nos héros ? Comment vivent-ils ? J’en imagine deux et les situe dans la France d’aujourd’hui telle qu’elle est décrite par le sociologue français Christophe Guilluy dans son livre juste sorti : La France Périphérique.

Rebecca est l’arrière-arrière-petite-fille de l’une des trois ainées de Tevye et de Golde, Chava . Celle-ci et son mari goy se sont installés à Paris avant la Première Guerre mondiale ; leurs enfants et petits-enfants y ont bénéficié de l’enseignement supérieur. À leur suite, née en 1980, Rebecca a fait Sciences Po puis la London School of Economics. Elle partage avec une grande partie des habitants de Paris et des dix ou quinze métropoles françaises (Lyon, Marseille, Lille, Toulouse, Grenoble, Strasbourg et ainsi de suite) des avantages communs. Parmi ceux-ci, le fait que, malgré la crise économique, ces métropoles, qui contribuent pour les deux tiers au produit national brut français, ont vu l’emploi s’accroître en leur sein. Rebecca n’a donc jamais eu le moindre mal à trouver du travail.

Son style de vie, ses convictions, son dynamisme, son optimisme sont ceux que l’on trouve chez ses semblables dans toutes les métropoles du monde. Voyageant sans cesse pour des raisons professionnelles ou personnelles, curieuse, ouverte aux autres, elle voit la vie sous l’angle du mouvement, de la transformation et du progrès. Périodiquement, pendant ses vacances ou encore en week-end, elle aime se plonger dans la nature, se perdre dans une île lointaine, traverser en voilier des océans lointains, grimper des sommets qui défient ses forces et sa volonté. Mais, au bout des mers, au retour des cimes, le travail l’attend avec son bouquet de promesses et de promotions. Être libre n’est pas sa revendication : la liberté, elle l’a, depuis qu’elle est née. Son besoin : se réaliser, exprimer ses capacités, gagner la course.

Elle est pour la suppression des frontières, pour le libre flux des marchandises à travers le monde, pour les flux humains. Elle a voté pour l’Europe en 2005. La mondialisation représente selon elle une chance pour tous. Elle se trouve bien à Paris, dans un loft réalisé par son compagnon, architecte, dans un ancien quartier ouvrier (d’où les ouvriers ont disparu), mais ne refuse pas l’idée de s’installer plus tard soit à Londres soit aux USA soit ailleurs, pourvu que les chances de réalisation de soi, humainement, professionnellement et financièrement, le permettent.

Rebecca appartient à ce pôle qui, selon l’auteur de La France périphérique, caractérise l’une des deux divisions de notre pays, celle formée par les métropoles. Quant à l’autre division, laquelle donne son titre à l’ouvrage de Guilluy, la France périphérique, il s’agit de celle composée par les villes moyennes et petites et par les régions rurales qui entourent celles-ci.

C’est dans l’une de ces villes aux portes desquelles rouillent des usines désaffectées, autrefois source d’emploi, modèle et école de vie et chance de promotion, que vit Ben, descendant du Motel qui, avec Tzeitel, l’ainée de Tevye, avait quitté la Russie pour la Pologne en 1905. Quelques années plus tard, la famille a émigré en France et y a installé, dans l’Est, une entreprise textile fortement mécanisée, le fondateur n’ayant jamais oublié sa passion pour les machines à coudre. Durant les années 70 la société a été absorbée par un géant français ; les descendants de la famille ont continué d’y travailler : pas directeurs, mais un peu plus qu’employés. Un jour, le nouveau propriétaire, le géant ayant été absorbé à son tour, a annoncé la fermeture de l’établissement. « Vous serez réemployés », a annoncé le personnage avant de disparaître dans la voiture qui l’attendait à la porte des ateliers, moteur tournant.

L’emploi n’est pas venu. Ben, comme ses compagnons, bénéficiera d’un plan social, dans cinq ans il aura la retraite. Misère ? Pas vraiment, mais écœurement, dégout des discours des uns et des autres, de gauche, de droite, des patrons, des syndicalistes et des politiques de diverses tendances. Espoir ? Aucun !

La petite ville où vit Ben est typique des celles que Christophe Guilluy regroupe au sein de sa France périphérique. L’emploi y est en décroissance, les plans sociaux s’y répandent au fur et à mesure que se ferment les usines, le travail, dans la mesure où il y en a, est chanceux et précaire, cesse d’un jour à l’autre ou encore n’occupe que quelques heures par jour ou semaine.

Aux dernières élections européennes et municipales, Ben et David son fils, qui auparavant votaient conservateur ont opté pour le Front National. À cette occasion, tous deux ont été épatés par le nombre de jeunes qui faisaient le même choix qu’eux (selon Guilluy, 28% des jeunes gens votent FN). Alors qu’ils s’attendaient à constater que les rentiers bourgeois et les vieillards composaient l’essentiel des électeurs du FN, ils ont constaté, par des rencontres au hasard ou par des conversations amicales que l’électeur FN était un actif : il avait un emploi, ou l’avait perdu, les ouvriers y étant nombreux.

Contrairement à leur cousine parisienne Rebecca, Ben et David voient dans la mondialisation une catastrophe, non seulement en matière d’emploi, mais aussi en ce qui concerne les mœurs. Qui dit mondialisation dit immigration, car les hommes doivent pouvoir se déplacer comme les marchandises et les fortunes. Or qui dit immigration dit encore risque qu’une culture, autrefois majoritaire, devienne minoritaire. Les descendants de Motel l’ancêtre savent d’expérience le sort qui est celui des minoritaires, puisque ce fut le sort des juifs pendant la plus grande partie de leur histoire. La création de l’État d’Israël fut la réponse des juifs à cette situation : David veut s’y installer, une fois terminées ses études. Quant à Ben, que l’âge retient en France, il voit le FN comme un rempart évitant que l’ensemble des Français y compris les anciens émigrés (auxquels il appartient, comme bien d’autres) soit submergé par les immigrés récents. (Chistophe Guilluy note que cette demande d’une limitation de l’immigration est importante non seulement en France, mais aussi à travers la planète : 71% des Britanniques, 72 des Belges, 67% des Italiens et des Espagnols, 77% des Russes, 59% des Indiens, 60% des Américains … estiment qu’il y a trop d’immigrants chez eux.)

Mais Ben demande au FN plus que de limiter le flux d’immigrés. Il souhaite aussi que l’état accroisse la protection des industries et populations fragiles ; que les aides sociales soient plus rigoureusement contrôlées et qu’au lieu d’être dispensées surtout aux immigrés récents elles soient réservées prioritairement aux nationaux. Tout comme, ethniquement, la majorité à laquelle il appartient, française, risque de passer à l’état de minorité, les manières de vivre de cette majorité, sanctifiées par le temps, vérifiées par l’expérience des générations passées risquent d’être remplacées par des théories inventées sur le pouce par la classe intellectuelle, répandues par les médias et soutenues par l’état.

Ainsi, tandis que Tevye, Golde et leurs enfants secouaient de leurs vêtements la poussière du vieux monde et s’en allaient explorer les voies de la liberté, leurs descendants vivent aujourd’hui pour la moitié d’entre eux dans une société mondialisée faite pour leur permettre d’étendre leurs ailes tandis que l’autre moitié voit, ou craint de voir, que tout ce qui fait le prix de la vie s’écroule autour d’eux : le travail, la sécurité, l’enracinement dans une communauté et dans un territoire. Faudra-t-il sacrifier la France périphérique à la France mondialisée ou bien la révolte de la périphérie, laquelle, selon Guilluy représente 60% de la population française, va-t-elle museler et éteindre l’énergie des métropoles ? Ou bien encore un équilibre sera-t-il trouvé, à l’exemple de celui qui permet au violoniste du Fiddler de jouer son air, assis dangereusement sur le vide ?

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