Martial Raysse et son gai savoir (Septembre 2014)

Du 14 mai jusqu’au 22 septembre 2014 a été ouvert à Beaubourg un livre nous disant ce que nous avons vécu depuis les années d’avant-guerre et ce nous sommes devenus depuis ce temps. Il ne s’agit pas d’un ouvrage historique, philosophique ou sociologique mais celui formé par l’œuvre de Martial Raysse, artiste. On connaît mal ou peu Raysse, comme on connaît mal et peu le demi-siècle que nous venons de vivre : les voici réunis.

Le visiteur qui écrit ces lignes a, à peu près, l’âge de l’artiste (né en 1936, à Nice). En déambulant le long des salles où se livrent six décennies d’images, de joies éprouvées, d’enthousiasmes justifiés ou non et de découvertes plus ou moins exaltantes, il se promène comme à l’intérieur de Raysse lui-même : mais ce voyage il l’accomplit à travers l’âme de l’époque et donc aussi à travers la sienne et celle de la génération à laquelle ils appartiennent, le peintre et lui.

Le voici, ce visiteur, parcourant les premières salles : il se trouve fantastiquement replacé à la fin des années 50, au début de ce qui fut appelé par la suite les Trente glorieuses. Un univers taraudé par le manque, par l’inconfort et par l’interdit venait de s’écrouler. La souffrance n’était plus la destinée de l’humanité. Les Prisunics, création d’avant-guerre, se multipliaient, les premières grandes surfaces à l’américaine s’ouvraient. Miracle, symbole d’autres miracles : des piles d’oranges se levaient au-dessus des rayonnages ! Tout était sous la main : on était libre face à ses désirs !

Raysse avait 20 ans. À l’instar de plusieurs de ses amis plus âgés que lui, dont Klein et Arman, il avait commencé par réaliser des œuvres faites de rebuts ramassés au coin des rues. Les nouveaux temples de la consommation le sidèrent au point qu’il juge, séance tenante, que « les Prisunics sont les musées d’art du monde moderne ». « J’ai eu l’idée très simple, expliqua-t-il plus tard, de présenter les objets tels qu’ils étaient, car ils exprimaient notre monde. »

L’exposition de Beaubourg se présente elle-même, dans ses premières salles, comme un Prisunic flambant neuf, rutilant de lumière, vibrant de couleurs, où les matières synthétiques, dont le plastique, transmettent un message d’éternité. Là, s’exposent aux yeux du visiteur non seulement les créations du jeune artiste, mais aussi ses rêves et ceux de l’époque, ceux d’un monde revenu de la guerre, se faisant amical à l’homme, et libérant celui-ci du passé et du temps lui-même. « Je désirais que mes œuvres portent en elles la sereine évidence d’un frigidaire de série : neuves, aseptisées, inaltérables. »

Parmi ces objets étaient les corps, ceux des jeunes gens de ce moment, ceux particulièrement des femmes qu’ils aimaient, que nous aimions : ainsi pense notre visiteur arrêté devant Raysse Beach. Là, autour d’une étendue de sable figurant la plage, des photos à taille humaine de jeunes femmes en maillot de bain forment une fresque : elles regardent le public gentiment, pas salement, innocentes absolument, mais un peu coquines tout de même, neuves, aseptisées, inaltérables, habitantes d’un présent éternel. Sous le ciel éclatant du Midi, nous vivions, pense notre visiteur, comme des dieux.

Celui-ci se trouve maintenant devant les toiles où Raysse se joue des tableaux les plus célèbres de l’histoire de la peinture : Suzanne et les vieillards, du Titien, La Grande Odalisque d’Ingres et d’autres encore. Un dieu fait ce qu’il veut, mais pas méchamment, pas cruellement. Il use du passé comme il lui plaît : ce n’est pas du mépris, plutôt le signe de la hâte. Enfantin ? Oui, se dit le visiteur, mais ne l’étions-nous pas ! Et pourquoi ne pas recolorer les chefs d’œuvres ? Et pourquoi ne pas en chasser les ombres ? Et pourquoi encore ne pas sauver ces produits quelque peu usés des siècles passés en les recouvrant de tissus neufs, modernes et de couleurs qui ne se terniront jamais, les faisant ainsi entrer dans l’éternité ?

Quelques pas encore dans l’exposition et voici que notre visiteur assiste à la dégringolade des dieux. Nous sommes en 1968 : Raysse, qui était aux États-Unis revient afin de participer à la révolte des étudiants. Le monde n’est plus à chanter, mais à changer, les Prisunics pas à visiter révérencieusement, mais à dénoncer énergiquement.

Sous le coup de 68, le peintre qui atteignait à la célébrité change de métier, décide (comme il l’écrit sur son site) d’« abandonner l’esthétisme formel » et de « s’engager dans le travail collectif avec le film Le Grand Départ ». « J’étais un peintre connu. Maintenant je suis un cinéaste sans moyens … je repars à zéro. »

Cinéaste ? Raysse réalisait certes des films depuis plusieurs années : courts, expérimentaux, faits pour lui-même et pour son propre cercle d’amis, utilisant tous les moyens permis par les nouvelles caméras portables et tous les artifices accessibles grâce aux nouvelles techniques de traitement des images. Il se lance maintenant dans la réalisation d’un « vrai » film, avec un budget conséquent, une équipe, un producteur, des acteurs professionnels (dont l’acteur américain Sterling Hayden, vedette du film de Nicolas Ray, Johnny Guitar) et visant un public extérieur. Le catalogue de l’exposition résume ainsi le film : « Le Grand Départ est l’histoire d’une communauté qui, guidée par un gourou, s’embarque sur le radeau de l’espoir … » Le gourou est cependant un escroc, « l’aventure tourne à la catastrophe ». Le film, qui fut projeté à Paris au cinéma Le Saint-Séverin pour un public payant, reflète, selon le catalogue, la déception qui suivit 68.

Cependant, cinq ans après ce virage (qui verra aussi Raysse héberger chez lui, à Paris, un groupe d’une vingtaine de personnes avec lesquelles il participe à la production « rituelle » de « dessins, peintures, photos, journaux », ainsi que l’indique son site), un autre virage voit l’artiste s’installer en Seine-et-Marne. Il s’agit pour Raysse de réapprendre son métier. Il avait glorifié le monde en manipulant ses produits, ses images publicitaires, le fond de ses musées. Puis il a voulu, pendant et après 68, transformer la société et vivre autrement ; il se propose maintenant, dans l’isolement de la campagne où il mène désormais son existence, de revenir à l’essence même de la peinture classique: la représentation. Représentation de ce qu’il a sous les yeux et représentation de ce qui vit dans sa mémoire, des légendes, mythes et récits que l’histoire lui a transmis.

Dans les images modestes d’éviers et de balais-brosses et dans celles de figures légendaires se dressant au bord de plages évoquant celles qu’Ulysse et ses compagnons auraient pu longer lors de leur retour, notre visiteur reconnaît ce qui a empoigné une bonne partie de l’Occident après l’épuisement de l’enthousiasme véhiculé par les Trente glorieuses : la nostalgie rétro. Avec Raysse, loin en avant, nous cherchions (se dit notre homme) des racines à la fois spirituelles et matérielles, et pensions les trouver dans deux retours : à la nature et au passé.

D’autres pas encore, et voici que le visiteur pénètre dans l’empire des grands tableaux, où Raysse vit encore aujourd’hui. Là, notre homme rencontre tout ce que le début de l’exposition nie, tout ce que la vie précédente de Raysse rejetait, tout ce dont sa génération et celle du visiteur avaient en horreur : le chaos. Raysse et notre commune génération ne connaissaient que la passion fusionniste, l’enthousiasme fédérateur, l’idée synthétique : sans unité, pas de vie possible. Voici que les uns et les autres, Raysse et ses contemporains rencontrent un monde incroyablement divisé, habité par une myriade de projets individuels, qui semble n’aller nulle part et n’admirer rien de commun sauf la fascination de chacun par soi. Comment vit-on dans ce monde-là ?

Certains des vastes tableaux de Raysse suggèrent que la cohabitation des atomes que nous sommes devenus est possible : c’est le cas du Le jour des roses sur le toit. La recherche du plaisir rassemble une bonne soixantaine de personnes, avec d’autres esquissées dans les lointains. Plaisir gustatif, sollicité par une dizaine d’invités assis autour d’une table chargée de victuailles, présidée par un homme, sans doute le peintre, qui n’a devant lui qu’un verre de vin et un bout de pain. Plaisir érotique qui rassemble une petite foule à gauche de la toile, bouche bée devant une belle fille. Plaisir sportif que suggère l’activité de certains au fond de la toile à droite. Détail angoissant : il n’y a pas, dans toute cette vaste toile deux personnes qui se regardent ni qui coopèrent à quelque action commune.

Notre visiteur s’enfonce maintenant dans une petite salle recréant la chapelle où Raysse devait installer sur trois murs l’image hallucinante d’une humanité se précipitant en masse vers l’extermination collective et volontaire : l’ensemble est baptisé La folie Antoine. À droite, tandis que le soleil inonde de ses rayons une foule occupée à pratiquer divers sports, soit sur la plage soit sur l’eau, le bas du panneau montre les corps des sportifs conduits par des squelettes vers un rendez-vous avec la mort, son œuvre funèbre s’entassant sur le panneau du fond. À gauche un homme tend les bras en croix, tentant d’empêcher l’avancée d’une foule formée par un assortiment de miséreux, de réfugiés, d’enfants abandonnés et d’assassins armés, se poussant les uns les autres, s’écrasant sans ménagement et se massacrant au passage, tous, comme les sportifs du panneau opposé, se ruant vers le rendez-vous des morts. (Cette œuvre terrifiante fut refusée par la commune qui en avait fait la commande.)

C’est là le point extrême de la représentation par Raysse de la folie de notre temps, celle de l’expression de soi qui parut aux années 60 la nouvelle sagesse humaine avant de se révéler être, un demi-siècle plus tard, la nouvelle sauvagerie abattue sur notre espèce. Mais Raysse n’est pas un esprit qui se nourrit de malheur : ses yeux ont du mal à ne pas pétiller (du moins, on l’imagine), le sourire quitte rarement (sans doute) ses lèvres de Méridional. L’ironie lui convient mieux, assaisonnée de curiosité : Nietzche appela cela le gai savoir. On pleure, mais avec retenue et non sans esquisser un sourire bienveillant.

Voici le dernier des grands tableaux de l’exposition : Ici plage, comme ici bas. Pas de trace d’un accord entre villageois assemblés pour une fête commune. Mais rien non plus qui évoque l’horreur de la marche des morts. Ici Plage … est la réplique, au-delà du demi-siècle, de Raysse Beach. À la claire simplicité et à l’innocence qui irradie de l’œuvre de ses vingt ans, Raysse oppose une plage souillée de déchets sur laquelle des jeunes femmes en foule font chacune leur numéro, grimaçant, gesticulant, se tordant, ceci pour elles seules, chacune vivant dans son propre monde, indifférente aux autres, insensible aux regards des hommes qui, d’ailleurs ne les regardent pas non plus. Chacun figurant un clown qui joue solitairement pour un cirque dénommé : Moi.

Vive la laideur, disaient Raysse et ses amis durant les années 60, car celle-ci, en renversant les règles du bon goût, protestait de l’imaginaire dont chaque esprit était le dépositaire. La laideur est présente aussi dans Ici Plage, mais elle suscite moins d’admiration que de pitié et d’étonnement navré : c’est à ceci que la révolution des mœurs qui a régénéré l’Occident après la fin de la Seconde guerre mondiale nous a conduits ? – se dit notre visiteur.

Mais la joie et le plaisir ont du mal à quitter l’univers dont Raysse est le scribe. À la droite du tableau, un homme de dos, sans doute le peintre, se cache derrière un vaste parapluie qui lui masque la vue plutôt déprimante de la plage, sans l’empêcher de contempler ce qui se passe à sa droite. Là, une jeune femme vêtue d’une courte robe subit une douche laquelle tombe subitement d’un noir banc de nuages. Sans qu’elle ait à se déshabiller, la pluie lui collera son vêtement à la peau, révélant son corps comme nu. Le ciel risque en effet de nous tomber sur la tête : mais la jouissance n’est pas exclue, ni la beauté rapidement goutée !

Avant de quitter l’exposition et ce Raysse rassemblé qu’il ne reverra plus jamais, notre visiteur revient en arrière pour se poser devant un tableau dont la réalisation absorba six ans de la vie de l’artiste : Dieu merci (2004).

Une jeune femme nue s’expose sur une plateforme en bois. Nous sommes posés légèrement au-dessus d’elle. Elle regarde dans le lointain, sans faire nulle simagrée : elle est parfaitement sereine, pleinement en elle-même, parfaitement en sécurité. Pourtant la plateforme sur laquelle elle repose paraît bizarrement flotter à la fois sur la mer et sur le vide, lequel, creusé à la droite du tableau, fait apparaître deux petites figures très en-dessous de la plateforme. Plusieurs détails indiquent que le monde qui entoure la jeune femme semble avoir perdu sinon le nord du moins le sens des proportions et de la perspective. Elle ne semble pas cependant en avoir le moindre souci, transmettant le sentiment d’être capable de se débrouiller du réel, même si tout y est tordu, biscornu et contradictoire. Dieu merci, se dit notre visiteur.

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