Le Secrétaire de son temps. (Août 2014)

Le vacancier est un errant. La nuit le surprend dans un lieu étranger. Pour apprivoiser ce lieu et se risquer à y fermer les yeux, il lui faut l’intervention amicale d’un écran de télévision, d’une revue, d’un livre. Pour cet errant-ci, l’assistance vint de Balzac et de son « Père Goriot », sur lequel la main du voyageur se posa comme par hasard.

« Le père Goriot », une fois de plus ? La main hésite, caresse d’autres titres, saisit enfin le volume. Installé dans son lit, le vacancier se retrouve à Paris, entre le Val-de-Grâce et le Panthéon, rue Neuve-Sainte-Geneviève ; il toque à la porte de la Maison Vauquer ; Sylvie, la cuisinière, entrouvre la porte, la louche à la main car, au profit de son petit-déjeuner et de celui de l’homme de peine, Christophe, elle vient d’écrémer le lait des pensionnaires ; l’enchantement commence. À peine entré dans l’hôtel, le nez déjà plein de l’odeur qui suinte des lieux où la pauvreté se réfugie, on se retrouve en famille.

Voici Madame Vauquer, qui a eu des ennuis et qui se refait une fortune sous à sous, plat après plat, drap après drap ; voici Mademoiselle Victorine Taillefer, belle et naïve qui pardonne à son père, riche banquier, de l’avoir abandonnée à la misère et qui attend que le miracle se produise, que son créateur lui ouvre la porte et qu’elle devienne, du même coup, l’un des meilleurs partis de Paris ; voici le père Goriot, pas moins naïf, qui liquide sa fortune et vend le peu d’objets de valeur qui restent de sa vie de commerçant aisé afin de nourrir l’ambition et les amants de ses deux filles, persuadé qu’elles le repayeront en affection, ce qu’elles n’auront aucun souci de faire ; voici encore deux hommes que l’ambition tenaille, le mystérieux Vautrin, dont le plan est de faire en Amérique une pelote colossale, amoureux des jeunes hommes de bonne famille et l’un de ceux-ci, Eugène de Rastignac, monté à Paris pour y faire ses études de droit, mettre le pied dans les salons aristocratiques et y cueillir amour, position, fortune et gloire. Il en est bien d’autres dans ce roman dont l’auteur, dans les premières lignes de son œuvre, affirme que « all is true » et qu’on y trouve « les éléments d’une société complète ». Cependant à cette liste de personnages, il faut ajouter le principal, qui se nomme : argent.

Nous sommes en 1819 : il y a eu la Révolution, le Consulat, l’Empire, puis la Restauration. La Révolution a fondu les classes sociales en une seule masse et renversé les barrières qui empêchaient les gens d’en bas de monter en haut et ceux d’en haut de s’écraser vers le bas; Napoléon ensuite a lancé les armées françaises à la conquête de l’Europe, permettant à des sergents d’accéder au maréchalat et aux maréchaux de s’asseoir sur un trône; h la Restauration on souffle afin d’avoir le loisir de compter ses sous et de laisser aux jeunes gens l’occasion de se faire des connaissances utiles. Le temps de l’ambition est arrivé : son objet, le pouvoir, son moyen, non pas, comme c’était le cas pour Napoléon, la baïonnette, mais l’argent. Celui-ci ne tombe pas du ciel : il se trouve au creux de la main, à la condition que cette main fût dirigée par un cœur ferme et entreprenant.

Tel est le cœur de Balzac : comme toute son époque, comme son héros, Napoléon, il en veut plus. S’inventant une parenté aristocratique et s’affublant d’une particule, il tournoie à Paris pendant dix ans, devient un nègre littéraire, écrit des tombereaux de ce que plus tard on appellera de la littérature pour midinettes ou encore de gare, se fait éditeur puis se lance dans l’imprimerie, monte une affaire de fabrication de caractères de typographie, va de faillite en banqueroute, accumule les dettes, sort de chaque dette en se jetant dans une autre, persuadé que la dernière le sauvera des précédentes, lorsque, à trente ans, il s’assoit devant sa table, oublie le jour et la nuit et décide d’atteindre à la gloire, à la fortune et aux femmes, en devenant le plus grand écrivain de son temps.

Le plus grand des écrivains de son temps, il le devint, les millions affluèrent, les femmes se jetèrent sur lui des quatre coins de l’Europe. Mais tandis que la presse se moquait du gros parvenu qui peinait à hisser ses cent kilos le long des marches des maisons élégantes et des théâtres à la mode, les millions disparurent à peine encaissés, aspirés par son goût infaillible des mauvaises affaires, ses appartements furent vidés par les créanciers, ses maisons, mal construites par des maçons qu’on avait oublié de payer, s’effondrèrent et la femme à qui il aurait voulu sacrifier toutes les femmes, Eva Hanska, de la plus haute noblesse russe et de la plus grande fortune, hésita pendant dix ans à se donner à lui, tiraillée entre l’orgueil d’être adorée par ce géant des lettres et l’horreur de confier sa vie à ce cuistre court de pattes, ventru, vulgaire et sans éducation. Lorsqu’enfin d’Ukraine, elle entrouvrît sa porte, Balzac eut à peine le temps de ranger ses plumes, d’abandonner pour toujours la Comédie humaine et ses 74 romans, de traverser l’Europe, de s’exalter d’avoir pu rencontrer les plus grands noms de l’aristocratie russe, puis de rentrer à Paris afin d’y mourir. Il avait 51 ans.

Balzac se proposait d’être le secrétaire de son temps, l’historien de ses mœurs, lesquelles étaient là, sous ses yeux, dans son âme. S’arracher de la pression de sa famille, rejeter l’avenir de bourgeois mesquin, matérialiste, calculateur, qu’elle voulait pour lui, acquérir l’indépendance, conquérir la liberté, faire sa place à Paris et dans le monde, telles étaient ses obsessions : tel était l’esprit de l’époque, lequel souffle dans ses romans et inspire ses héros. (Découvrant le souffle du même esprit dans « La Chartreuse de Parme » il déclare que l’œuvre est un « chef d’œuvre de la littérature à idées », bouleversant Stendhal, totalement ignoré alors.)

Mais Balzac savait que la liberté n’était pas tout. Au Père-Lachaise, ayant enterré Goriot, Rastignac regarde Paris à ses pieds et jette son célèbre cri : « A nous deux, maintenant ». Sur quoi il lance le combat en allant dîner chez l’une des deux filles de Goriot (les deux étant absentes des funérailles de leur père), femme du banquier Nucingen, dont il est en passe de faire sa maîtresse. Cependant, auparavant, le jeune homme s’était dévoué à apaiser les souffrances de son malheureux voisin et avait payé son enterrement de sa poche. Consacrer sa vie à grimper au sommet de la société ne veut pas dire qu’on a le cœur sec ni que l’ambition ne puisse faire voisinage avec la pitié. On doit faire sa place, mais cela n’exclut pas la nécessité d’aider ses prochains.

Lire « Le père Goriot », comme plonger dans une bonne partie de la « Comédie humaine », c’est confronter le dilemme de l’homme moderne : soit la liberté soit le devoir ; soit choisir notre vie soit répondre à des obligations qui nous dépassent et qui ne nous laissent pas le choix ; soit encore combiner les deux options. Le Secrétaire du 19ième siècle n’a pas tranché : si on compte dans ses romans nombre d’immoralistes, les saints sont loin d’être absents. Le 20ième a reçu le dilemme comme une patate chaude et l’a transmise à son successeur. Le vacancier peut refermer son volume, la lecture achevée, les yeux pleins de sommeil : le dilemme l’accueillera au réveil.

(Le lecteur qui voudra consulter le plus beau livre qui soit sur Balzac pourra lire, s’il ne l’a pas fait déjà, « Balzac, le roman de sa vie » de Stefan Zweig.)

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