Chemins (Juillet 2014)

Notes de voyage estival :
Le Glacier Express roule lentement, très lentement, selon un pas qui n’aurait pas étonné Edward Whymper un siècle et demi auparavant. Il dessine un arc traversant la Suisse d’ouest en est, depuis Zermatt, au pied du Cervin, jusqu’à Davos, la station où se passe la Montagne Magique de Thomas Mann et jusqu’à Saint-Moritz, où d’immenses hôtels furent construits durant le 19e siècle pour accueillir les touristes anglais (« Tourist » : une personne de bonne société faisant le tour du continent européen). La voie sur laquelle roule le train, d’un design qui ne cède en rien aux dogmes de la modernité, est souvent unique ; pour l’aider dans ses ascensions et pour freiner ses descentes la locomotive utilise en plus des rails latéraux un rail intérieur sur lequel elle s’accroche, autre invention des temps de Whymper.

Tout autour des voyageurs, en grande partie des Chinois penchés vers leurs guides faits à la main et reproduits à la Xerox, la compagnie n’ayant pas prévu leur afflux ni à traduire pour eux les livrets explicatifs destinés au public, s’élèvent ces sommets enneigés, ces glaciers étincelants, ces profonds ravins qui disent l’œuvre des millénaires et qui rendent l’homme modeste.

Ayant laissé derrière lui, et au-dessus de lui, Zermatt, le Glacier Express tourne vers l’Est pour suivre la vallée du Rhône en direction du massif du Gothard et de ses divers chemins, routes, autoroutes, voies ferrées et tunnels conduisant perpendiculairement en Italie. Puis, parvenu à l’Oberalppass, il commence de glisser le long du Rhin.

C’est sur les flancs du Gothard que se trouvent les sources des deux plus grands fleuves de l’Europe occidentale, l’une qui coule vers la Méditerranée (le Rhône) et l’autre qui va vers la mer du Nord et l’Atlantique (le Rhin). Un poème (rappelé par l’écrivain Denis de Rougement dans son livre: « La Suisse, ou l’histoire d’un peuple heureux »), inscrit sur le fronton d’une chapelle située peu distante de la voie du Gothard Express, rappelle cette conjonction remarquable de voies terrestres et fluviales :

Ici les chemins se séparent
Ami, où vont tes pas ?
Descendras-tu vers la Rome éternelle ?
Vers le Rhin allemand et Cologne la sainte ?
Ou bien vers l’ouest, au loin, en terre de France ?

Au Gothard, se trouve encore une autre source : celle de la Suisse et de son régime politique particulier.

Au Moyen Âge, trois communautés montagnardes (celles de Schwyz, d’Uri et d’Unterwald) contrôlaient le trafic sur la route du Gothard entre la partie septentrionale de l’Empire romain-germanique et ses provinces du Sud. La population de ces communautés, composée de nobles, d’hommes libres et de serfs, réunie dans sa totalité (masculine) en assemblées (landsgemeinde), décidait collectivement, démocratiquement des affaires des vallées. Ces landsgemeinde avaient obtenu certains privilèges fiscaux de l’empereur, toujours heureux de damer le pion des féodaux (parmi lesquels les Habsbourg) lesquels s’efforçaient d’élargir leurs domaines aux dépens du sien : cependant voici qu’un Habsbourg est élu Empereur. Craignant que lui-même et ses successeurs Habsbourg ne veuillent limiter leurs privilèges et libertés politiques, les trois communautés signèrent entre elles, en 1291, un pacte d’assistance, assurant à chacune l’aide des deux autres en cas d’attaque extérieure. Celle-ci eut lieu quelques années plus tard, lorsque l’Empire monta une attaque contre Schwyz : elle fut écrasée par la réponse unie des trois. Dès lors, les cantons adhérèrent au pacte les uns après les autres, année après année, constituant ainsi le noyau de ce qui deviendra la Suisse moderne.

Denis de Rougement considère que le pacte suisse offre une leçon pour l’Europe contemporaine.

La Suisse n’a ni frontières naturelles ni unité religieuse ; quatre langues (l’allemand, le français, l’italien et le romanche) divisent le pays. Aucun prince n’a façonné cette nation. Ce qui forme la Suisse n’est rien de cela mais un pacte d’union : la Suisse existe parce que des Suisses, autrefois, décidèrent que c’était là leur intérêt. Le pacte initial n’impliquait initialement nul abandon de souveraineté pour les communautés : chacune restait ce qu’elle était ; on s’unissait non pour s’uniformiser mais pour exister dans la différence et en paix. Certes, à partir de 1848, la Suisse se dota d’une organisation fédérale, les cantons déléguèrent au gouvernement les pouvoirs qui étaient en dehors de leurs moyens ou capacités. La bureaucratie et les abus de pouvoir qui accompagnèrent ces délégations ne pouvaient être évités et la passivité politique de la population qui accompagne ces phénomènes n’est pas absente, elle non plus. Mais le Suisse est resté le membre d’une commune et d’un canton, c’est-à-dire un homme responsable. Il ne demande pas à l’État ce qu’il est capable de réaliser lui-même. Il ne demande pas qu’on juge à sa place, dans les cas où il se sent concerné et capable de juger lui-même.

A Chur (Coire, en français), capitale des Grisons, où le Glacier Express fait pause avant de piquer vers le Sud et Saint-Moritz, l’un des passagers du train constata que la landsgemeinde survit et que le peuple n’est pas muet. Visitant la ville, ce voyageur fut étonné par un vaste bâtiment moderne surplombant le palais baroque du prince-évêque (chassé dès l’adhésion au pacte). « Cela, lui dit un monsieur dans un français hésitant qui promenait son chien, est un lycée reconstruit récemment après un référendum local. Il avait été construit en acier, ses murs ont rouillé, cela ne nous a pas plu, on a fait tout refaire, à haute dépense d’ailleurs ! »

Chez nous, dans l’Europe de Bruxelles et dans notre France de Paris, les élites savent que l’acier autopatinable, qui rouille dans une belle couleur rouge, est ce qu’il y a de mieux : le public n’a rien à dire, les architectes adorent, le bon goût est bien servi, l’État hoche la tête. En Suisse, le peuple parle. Mal parfois, mais il parle. L’État fédéral fait ce que la commune et le canton ne peuvent réaliser : pour le reste il s’occupe de ses affaires et laisse la population aux siennes. Pour l’acier autopatinable, le peuple doit être persuadé : impossible de lui forcer la main !

(« La Suisse ou l’histoire d’un peuple heureux » par Denis de Rougement a été écrit en 1964, puis complété en 1970. Il a été réédité par l’Age d’Homme en 2002. Denis de Rougement est mort en 1985.)

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