La meute en nous. (Juin 2014)

D’où vient que le résultat d’un jeu qui consiste à pousser un ballon de cuir entre deux bâtons fichés dans le sol fascine la planète ? D’où vient que la nation la plus puissante de l’histoire, les États-Unis, qui n’avait qu’indifférence, voire mépris, pour ce jeu, se prenne maintenant de la même passion, voit ses bureaux se fermer, ses usines s’arrêter, ses rues se vider le jour où son équipe doit jouer ? Pourquoi cet emballement qui saisit l’humanité à l’occasion de la Coupe du monde de football et qui croît d’année en année ?

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, l’émigré bulgare juif Elias Canetti (prix Nobel 1981), chassé du continent par les nazis, réfugié en Angleterre, publia un livre auquel il travaillait depuis des décennies : « Masse et Puissance ». Dans cet ouvrage, Canetti ne s’occupait pas de ce qui intéressait les années 50 : les idéologies, la lutte des blocs, le conflit du communisme et de la démocratie représentative, le capitalisme et le communisme, la lutte de classes, le mouvement ouvrier. Son objet était la forme la plus élémentaire d’organisation humaine, la foule et ses diverses incarnations.

L’une de celles-ci était formée par « un petit nombre de gens qui se connaissent bien entre eux et prennent part à une entreprise claire, sans complications possibles, aux buts et aux limites nettement fixées. » Canetti évoquait par ces mots la meute primitive, meute de chasse ou meute de combat : une poignée d’hommes s’associent pour tuer, soit des bêtes soit d’autres hommes.

Les millénaires sont passés, mais la meute reste en nous. « La nostalgie d’une existence simple, naturelle, délivrée des contraintes et des liens toujours accrus de notre époque, a précisément ce contenu : c’est le désir de vivre en meutes isolées » écrivait avec prescience Canetti.

Les équipes de football réunies au Brésil sont des meutes; elles sont formées par des hommes en petit nombre qui se connaissent bien et qui ont à exécuter une tâche simple, selon la définition de Canetti. Le public qui a suivi son équipe physiquement ou seulement par l’œil à travers un écran de télévision, d’ordinateur ou de téléphone communie avec cette meute à laquelle il rêve de s’adjoindre. Être ensemble et accomplir une tâche sans complication : moins les grandes structures traditionnelles – nation, église, armée, école, université, entreprise – offrent la possibilité de satisfaire cette aspiration, plus d’autres formes apparaissent venant à la fois de l’histoire des peuples et de leur imagination. D’où la passion qu’allume la Coupe du Monde de football.

Certaines équipes combattant pour la Coupe sont des meutes non seulement par leur nombre ou leur but, mais aussi par leur méthode de lutte. Contrairement à certaines qui semblent organisées comme une armée, évoluant en masse, placidement, contrôlant la balle, appliquant méthodiquement un plan (comme c’est le cas pour les équipes d’Angleterre et d’Espagne, éliminées honteusement de la Coupe), ces équipes-là courent comme des loups, apparaissent de nulle part, frappent par surprise. Au sein de la meute comme c’est le cas pour plusieurs des équipes gagnantes au Brésil, l’initiative est tout, le système rien. (« Malheur au général qui vient sur le champ de bataille avec un système » disait Napoléon.) On avance, on voit, on frappe. Et souvent on gagne.

Le public qui accompagne sa meute au Brésil se peint le visage comme des primitifs, mais c’est avec les couleurs du drapeau national; il dessine celui-ci sur ses joues, se costume à la nationale, se coiffe comme au pays (on a vu les Suisses chapeautés de vastes tranches de gruyère) avec un effet qui combine clownerie et menace, comme pour dire : nous sommes une bonne pâte, riez de nous, mais méfiez vous que nous ne déclenchions pas la foudre ! Ainsi la nation, dont le sens s’évapore chez nous, retrouve un souffle sur les gradins torrides des stades brésiliens.

Lorsque le but survient, arrive aussi ce que Canetti appelait la décharge. Tout ce qui sépare les spectateurs d’une même nation entre eux, tout ce qui divise les joueurs de l’équipe entre eux et d’avec son public s’abolit dans une frénésie de hurlements, de morceaux de chant, de tournoiement sur soi, de corps désarticulés devenus fous. Les joueurs se précipitent vers les rangées où se trouve leur public, se dénudent à moitié, s’écroulent sur l’herbe, se jettent les uns sur les autres pour créer l’une de ces formes dans lesquels Canetti voit l’une des plus antiques structures d’organisation de l’humanité : le tas. Dans ce délire de contacts, la distance entre soi et les autres est abolie, toute hiérarchie disparaît : on est, pendant un instant, totalement égaux. On parle de notre temps comme étant celui de l’individualisme : la Coupe du Monde dit autrement !

Selon Canetti l’humanité a organisé son existence autour de trois oppositions ou, si l’on veut, différences : celle entre hommes et femmes, celle entre vivants et morts et celle entre amis et ennemis. Nous pensons avoir éliminé la première différence ; la seconde, celle des vivants et des morts a été oubliée ; reste la dernière. L’ennemi est devant nous, sur la pelouse, sa meute chasse la nôtre, ses partisans s’agitent sur les gradins, appelant au coup fatal. Ce n’est qu’un jeu, on s’amuse. La guerre apprivoisée, le sauvage en nous définitivement contrôlé? Pas partout. Et, si l’on en croit l’histoire de l’humanité, pas pour toujours. L’homme reste l’homme : ange et bête.

« Masse et Puissance », d’Elias Canetti est publié chez Gallimard, et se trouve facile à obtenir.

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