A propos d’une statue sur la route de Briançon. (Mai 2014)

Au début du mois de juillet 1865, un jeune Anglais de 25 ans, le visage brûlé par le soleil, le vent et le froid, quitta Aoste dans le but de se rendre à Breuil, un village italien situé au pied du Matterhorn, sommet qu’il avait tenté de grimper six fois sans réussite, et qu’il entendait attaquer une nouvelle fois. Mais au lieu d’emprunter le chemin de Breuil et de s’y trouver en quelques heures, Edward Whymper fit un considérable périple, passa plusieurs cols, traversa trois glaciers, monta au sommet d’une montagne de plus de 3.800 mètres, coucha dans deux chalets et se retrouva seulement alors à dégringoler sur sa destination finale.

Ainsi était-il. En Angleterre, il accomplissait, sur le plat, des étapes de 60 à 80 km par jour. La même fringale de marche fit que, découvrant à 20 ans les Alpes, en 1860, il en parcourut systématiquement les vallées, traversa la Suisse depuis le lac de Neufchâtel jusqu’aux vallées de Saas-Fé et de Zermatt, visita Chamonix, descendit jusqu’à Briançon, inspecta le Dauphiné, traversa le Queyras pour contempler le dernier haut sommet des Alpes, le Viso, et atteignit même Turin, tout ceci, en grande partie, à pied.

Le but de ce déploiement physique était non pas de maintenir sa forme, souci moderne, mais d’accumuler les images. Voir était la passion du jeune homme. Arrivé à un sommet ou à un col, il était prêt à passer une heure ou deux à considérer le spectacle devant lui. Plutôt que d’emprunter des chemins connus, il préférait dévier à gauche et à droite et d’y découvrir de nouveaux décors à examiner. Plaisir esthétique ? Oui, mais aussi le moyen de mieux connaître les montagnes qu’il voulait escalader.

C’est un fait d’expérience, qui n’est pas seulement réservé à l’alpinisme, que la multiplication des points de vue sur le monde, sur les gens, et sur tous les aspects de l’existence nourrit extrêmement le jugement. Whymper, l’année précédente à celle que j’évoque, passant au nord du Matterhorn par une voie qu’il n’avait encore jamais empruntée, avait constaté que, vue sous un nouvel angle, la pente qui paraissait si formidable à Zermatt était en vérité bien plus faible qu’il ne semblait. Ses six tentatives de grimper le Matterhorn avaient toutes emprunté la face surplombant Breuil, côté italien : il décida de prendre, cette fois-ci, celle qui s’élevait au-dessus de Zermatt, côté suisse. C’est ainsi que lui-même, trois autres touristes anglais, un guide de Zermatt avec son fils et Michel Croz, guide réputé de Chamonix, se trouvèrent au sommet du Matterhorn, le 13 juillet 1865, les premiers à accéder à ce sommet inviolé et jugé jusqu’alors inviolable.

(Après avoir passé une heure à jouir d’un spectacle jamais vu embrassant la totalité de l’arc alpin de l’est jusqu’à l’ouest ainsi que, au sud, la plaine du Pô, le groupe s’engagea dans la descente : une corde d’assurance se rompit, les trois compagnons anglais de Whymper et Michel Croz s’abimèrent dans le vide et périrent.)

Depuis 2009, l’automobiliste, le motocycliste et le cycliste arcbouté sur ses pédales (car la montée est raide) qui se rendent à Briançon par la nationale 94 découvrent en sortant de L’Argentière-La-Bessée une représentation d’Edward Whymper à la taille du paysage. La statue, qui mesure plus de 6 mètres de haut, se trouve au centre d’un tournant en épingle à cheveux et, indifférent au trafic qui tourne autour de ses pieds, contemple, de l’autre côté de la Durance, deux sommets dont l’Anglais fit la première ascension, l’un, le Pelvoux, lorsqu’il avait 21 ans, sans la moindre expérience alpine, et, derrière celui-ci, la Pointe des Écrins (4.102 mètres), le plus haut sommet du Dauphiné, qu’il conquit à 24 ans.

Le géant, que la rouille habille de noblesse, est incliné sur sa jambe droite et s’appuie sur un long piolet. La main gauche tient un rouleau de corde. Il est en tenue de ville, comme on l’était en ce temps en toutes occasions, ses grosses chaussures à clou faisant un contraste avec son allure urbaine ; il porte sur les épaules un modeste sac à dos. Son corps puissant, massif semble aspiré par les montagnes vers lesquelles il est tourné. Sous les bords du chapeau, les yeux ouvrent leurs orbites vides, comme pour ne pas faire obstacle au regard qui se presse de filer vers les sommets.

La fascination de cette représentation d’un regard sous forme d’un homme fait que, grâce à l’internet, je me trouve, en ce mois de mai, dans l’atelier du sculpteur, Christian Burger. Du haut de l’échafaudage où il est perché, l’artiste, le chalumeau à la main, salue le visiteur. Son travail présent : la création d’un groupe de personnages destiné à célébrer la première compétition de saut à ski qui eut lieu en 1907 à Montgenèvre, village (devenu depuis une station importante) situé au-dessus de Briançon, sur la frontière italienne. L’ensemble, qui est encore plus gigantesque que le Whymper puisqu’il atteint plus de 8 mètres de haut, montre un skieur, les bras étendus, les skis serrés, s’envolant au-dessus de trois personnes, le public.

L’artiste se présente : originaire d’Alsace, ayant appris l’ébénisterie et la sculpture, venu à la montagne par la randonnée (comme accompagnateur) et le ski (en tant que pisteur), il réalisa pendant plusieurs années des figures sur bois et sur glace et créa de nombreuses installations. Abordant la quarantaine, il fit, comme le skieur de son groupe de Montgenèvre, son propre saut en s’attaquant à de grands sujets : ce fut d’abord son Whymper puis le groupe qu’il achève aujourd’hui (l’inauguration devant avoir lieu à la fin du mois de juin).

Avec le travail en cours sous les yeux et le Whymper en tête, on comprend que Christian Burger tient les deux bouts de la chaine, le contenu et la forme. Ici, avec le skieur et son public, c’est l’évocation d’un moment d’enthousiasme comme en suscitent certains exploits sportifs ; là, avec Whymper, on assiste à la représentation de la volonté, de la persistance et de l’observation patiente. Il y a là, dans les deux cas, un sujet que le public peut comprendre, dont il est susceptible d’être touché et ému.

Quant à la forme, Burger pratique (comme c’est souvent le cas dans l’art contemporain) la transfiguration d’un matériel industriel, ici l’acier, détourné de son usage habituel : c’est le côté dépaysement, surprise. Le Whymper, qui paraît si massif qu’on le croit d’abord sculpté dans le bois ou dans la pierre ou encore coulé dans le bronze, est composé en réalité de fines bandes de métal de même largeur, mais de longueurs différentes, comme prises sur la même feuille d’acier. En ce qui concerne le groupe de Montgenèvre, il est réalisé au moyen d’un matériau similaire. Il s’agit de barres de métal, toutes identiques dans leur largeur et épaisseur, soudées les unes aux autres à leurs points de connexion. Mais contrairement au Whymper, qui possède une surface continue, celle-ci est absente : les barres ne font que tracer les formes; entre elles il n’y a que le vide. Les personnages sont transparents, l’oeil passe à travers eux; le spectateur doit les détacher du fond – forêts, neige, ciel, soleil – et leur imaginer, interprétant les suggestions de l’artiste, des chaires, des muscles, des vêtements. Le spectateur aura-t-il, comme Whymper avec ses sommets, la patience de tourner autour, de regarder le groupe sous des angles différents et de le reconstruire mentalement ? « On verra ! » dit Burger, plus stimulé par son défi qu’inquiet.

Si le problème de l’art contemporain est de trouver un contenu ayant une signification pour le public sans pour autant perdre l’originalité formelle, il semble que Christian Burger soit sur une piste, la sienne. Danger que les fonctionnaires de l’art parisiens le considèrent comme n’étant qu’un artiste local ? D’être jugé par ces messieurs comme étant un naïf provincial encore au stade puéril de la représentation ? Mais Christian Burger, à l’exemple de Whymper et du skieur envolé, ne craint pas le risque : on s’élance … après … on verra !

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