Combien de temps encore ? (Avril 2014)

Réputé d’être de la plus grande obscurité, le philosophe allemand Johann Fichte prononça à Berlin, en 1807 et 1808, une série de conférences d’une simplicité limpide : nous sommes des lâches, disait en résumé le philosophe, Napoléon et ses soldats (qui venaient de remporter la grande victoire d’Iéna) nous ont boutés hors de l’Histoire : désormais ce que nous deviendrons ne dépendra plus de nous. Et, pour appuyer cet argument, Fichte posa la question suivante : « Combien de temps faudra-t-il encore pour qu’il n’y ait plus personne qui ait vu des Allemands ou entendu parler d’eux ? »

Des générations d’Indiens, dont le sort reposait entre les mains de l’Empire britannique, ont gémi en se posant la même question : pendant combien de temps existerons-nous, nous, les Indiens, combien de temps serons-nous visibles et parlerons-nous de notre propre voix? Depuis une bonne dizaine d’années, la question est tranchée : les Indiens sont là, on les voit, ils parlent, il suffit de considérer leur cinéma, le meilleur, le plus original, le plus touchant, le plus profond que le monde connaisse aujourd’hui.

Aux blockbusters puérils des Américains, aux analyses pseudo-proustiennes des Européens, les Indiens opposent un cinéma proche du peuple, lié aux problèmes de leur pays, utilisant tous les moyens pour pénétrer dans le cœur du spectateur parmi lesquels la musique, la danse, le chant, un cinéma indifférent à la durée (3 ou 4 heures, telle est la durée moyenne d’un film indien) – réaliste et pourtant, s’il le faut, tordant le cou au vraisemblable : un cinéma en haut de sa forme !

Lié aux problèmes du pays ? C’est le cas de Swades qui attaque le problème de la fuite des cerveaux, lequel afflige, parmi d’autres, l’Inde. La fuite des cerveaux ! Peut-on captiver une salle et des millions des spectateurs pendant 3 heures et demie, la durée du film, avec un tel sujet ? Peut-on faire chanter et danser sur un thème aussi austère ? Est-il possible de tirer des larmes au spectateur ? C’est ce que fait pourtant Swades !

Voici le héros du film, un jeune ingénieur indien travaillant au Goddard space center de la NASA, aux États-Unis. Il est profondément enfoncé dans son job, enthousiasmé de participer à l’effort collectif et d’avoir la chance d’en être récompensé : bref un jeune homme comme on l’est aujourd’hui, dans la vraie vie !

Cependant l’ingénieur, qui est en passe d’obtenir la nationalité américaine, a un regret qui le tenaille : celui d’avoir abandonné en Inde la nourrice qui, après la mort de ses parents, l’a recueilli et élevé. Le jeune homme obtient de son patron la permission de prendre quelques jours de vacances afin de repérer le lieu où se trouve sa nourrice et de la ramener aux États-Unis, remboursant ainsi sa dette envers elle.

Notre ingénieur se trouve bientôt au centre du village où il a réussi à retrouver la femme qui lui a servi de mère. Là, il découvre ce qu’il n’avait jamais connu : la vie du peuple. C’est le conseil de village, avec ses longues délibérations et sa résistance au changement. C’est l’absence de communication avec le monde extérieur. C’est le système des castes. C’est un fermier bien incapable de payer ses arriérés de loyer et dont la famille meurt de faim, car, ancien tailleur, les anciens lui refusent les privilèges du statut d’agriculteur.

Rentré aux États-Unis, seul, car ni sa nourrice ni l’institutrice du village dont il est tombé amoureux ne veulent quitter l’Inde, l’ingénieur assiste au succès du projet dont il est responsable. Tandis que la fusée qui emporte son satellite vient de disparaître au fond du ciel, le jeune homme annonce à son chef sa décision de retourner définitivement dans son pays. « Vous rendez-vous compte de ce que vous perdez », questionne le patron. « Oui, dit notre héros, je me rends compte aussi de ce que je gagne. » – « Ah, vous auriez pu aller bien loin ! » – « J’y vais, justement » réplique en souriant l’ingénieur.

La musique, les scènes chantées et dansées, presque toujours présentes, s’intercalent logiquement, facilement dans l’action d’un film indien. Comme c’était souvent le cas de la comédie musicale américaine, elles apportent du plaisir tout en soulignant un message moral et social.

Exemple de cette intrusion de la musique dans Swades : une séance de cinéma a lieu en plein air. Les non touchables, assis à l’écart, regardent le film en transparence à travers la toile de l’écran, eux derrière, le public devant. Une panne survient. L’ingénieur en profite pour danser et chanter devant tous, passant de chaque côté de la toile. « Ne vous demandez pas pourquoi nous sommes si faibles et si souvent battus, chante-t-il … étoiles ici, étoile là (il désigne le ciel au-dessus des têtes) … des gouttes individuelles forment en s’unissant une rivière … » Et le refrain : « Personne n’est l’ennemi de personne … Tous ont les mêmes rêves … Tous sont semblables … Aucun n’est étranger aux autres … C’est simple, comprends cela, mon ami ! »

Un aspect remarquable du cinéma indien, que l’on trouve dans tous les arts en phase ascendante (que l’on pense à Shakespeare et à Molière), c’est l’indifférence pour la catégorisation. Sommes-nous dans le réalisme ou dans la fantaisie, dans la farce ou dans le drame ? Dans la restitution historique ou dans l’allégorie ? Dans une sévère leçon ou dans un tire-larmes ? Regarde-t-on une tragédie, une étude intimiste ou une comédie musicale ? Peu importe : un film indien est un mélange de tout cela.

De cette confusion créative des genres, on trouve un exemple dans Lagaan. Serait-ce une reconstitution historique ? Peut-être, puisque l’action de ce film se situe à la fin du 19e siècle et oppose à un pauvre village une unité militaire anglaise, qui occupe le fort voisin. La querelle des villageois et des militaires britanniques tient à une taxe que ceux-ci entendent percevoir alors que les villageois meurent déjà de faim. Ces derniers refusant de payer, le capitaine commandant les troupes et qui, au moment de confronter la colère des villageois est en train de jouer au cricket, déclare que si les villageois battent les officiers britanniques à ce jeu, alors la taxe sera abolie ; en cas de défaite, elle sera au contraire triplée.

Situation improbable évidemment (l’Empire était parfaitement géré et ne demandait pas aux soldats de lever les taxes, encore moins de les prononcer!), mais peu importe: nous sommes dans le symbolique et accédons à une autre catégorie : le film politique, l’exaltation de l’action collective. Sous l’instigation d’un jeune et beau meneur, le village s’organise, apprend l’art obscur du cricket, ceci avec l’aide de la sœur du capitaine, Anglaise évidemment : une nouvelle catégorie où glisser le film, l’antiracisme ! Je ne continue pas, d’autres catégories attendent (pensez à l’Anglaise et au jeune meneur villageois!), on ne voudrait pas ruiner le plaisir de ceux qui n’auraient pas vu le film !

Ce ne serait pas diminuer ce plaisir, cependant, que de rappeler que nous sommes aussi dans une engageante comédie musicale, accompagnée de mouvements de foule, de feux s’allumant dans le ciel, de voix se levant de la terre, de beaux garçons bondissant ici et là et de filles peu vêtues qui roulent et déroulent en rythme les châles qui entourent vaguement leur corps.

C’est l’occasion de souligner la qualité étonnante des acteurs indiens capables eux aussi de mélanger tous les genres : parler comme chez les classiques, s’élever dans l’air comme un champion olympique, danser comme une star du disco, faire le clown, faire pleurer, être sublime et jouer l’idiot de village, rien ne leur est interdit : ces acteurs paraissent n’avoir peur de rien !

Ceux qui réalisent les films indiens, écrivent les dialogues, en font la musique et règlent les danses témoignent de la même indifférence pour la peur et le qu’en-dira-t-on, ces massacreurs de talent. Le cerveau libre, ils peuvent s’attaquer sans réticence à des thèmes que la culture contemporaine occidentale ignore : par exemple l’argent et ceux qui en ont.

D’immenses fortunes se sont créées sur le subcontinent : ainsi l’industriel indien Dhirubhai Ambani, parti de rien, est parvenu, durant les années 60, 70 et 80, à devenir le « roi du polyester », à hisser sa société, Reliance Industries, au rang de l’une des entreprises les plus importantes au monde et à faire en sorte que sa famille devienne l’une des plus riches de la planète.

Le film Guru s’inspire de la vie d’Ambani (celui-ci mourut d’une crise cardiaque en 2002), et met en scène les qualités qui furent celles de l’industriel : l’ambition, le travail acharné, l’optimisme, l’imagination, la capacité d’inspirer ses collaborateurs, le coup d’œil, le courage, le goût du risque. Ayant décrit l’ascension de l’homme d’affaires, Guru fait ensuite la chronique de sa chute. La presse, qu’il a corrompue pendant des années, se tourne contre lui, révèle ses manipulations financières, expose les passe-droits qu’il a obtenus des ministres et des hauts fonctionnaires, dénonce le non-respect par ses usines des réglementations et des lois. Les actions s’effondrent, le public, qui s’était précipité sur elles, est ruiné, comme lui. Le voilà revenu à l’appartement où il a vécu ses premières années, sans même pouvoir en faire blanchir les murs.

Le visage tordu par l’hémiplégie, un bras devenu inutilisable, l’industriel se trouve, au bout de ses déboires, devant une commission gouvernementale. Ira-t-il en prison ? Il en est question. À la dernière séance de la commission, en présence du public, il demande la parole. On lui donne 5 minutes. Il se lève, et d’une voix de plus en plus ferme expose sa vie : parti avec 2 chemises dans sa valise, il s’est lancé dans le business, a fait le bon choix du polyester, a investi tout ce qu’il avait, a ouvert usine après usine, a donné du travail à des dizaines de milliers d’Indiens, a enrichi nombre de modestes actionnaires. S’il doit aller en prison, il ira : mais voilà ce qu’il a fait !

Et regardant sa montre, il ajoute ceci : « Vous m’avez donné 5 minutes, j’en ai utilisé 4 et demi : les 30 secondes qui restent, c’est le profit. Voyez-vous, je suis un businessman. »

Quand on est en haut de sa forme, ou qu’on en approche du moins, individu ou nation ou encore la voix de celle-ci, son cinéma, on est poussé davantage à l’étonnement et à l’admiration qu’au dénigrement et à la condamnation. C’est la raison, sans doute, pour laquelle le président de la commission du gouvernement, ayant du mal à empêcher un sourire d’illuminer ses traits sévères, se tourne vers ses collègues et leur chuchote : « On ne peut pas condamner un homme pareil ! »

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