Passant, incline-toi ! (Mars 2014)

Château-Arnoux, comme d’autres villages de Provence, a connu trois fléaux – les Sarrasins venus de la mer, une rivière sauvage tombée des Alpes et la guerre de 14-18. Autour de la colline le long des pentes de laquelle le village pousse ses toits vers le clocher de l’église, située à son sommet, Château-Arnoux contemple aujourd’hui un paysage pacifié, expurgé des pillards, traversé par une Durance dont les eaux sont désormais calmées et canalisées, vagabondant parmi des vergers chapeautés de plastique. Quant à la guerre de 14-18, ses morts dorment au cimetière.

Rien de distingue ce village des villages voisins, eux aussi perchés sur les modestes collines qui accompagnent le cours de la Durance – toits moutonnant autour de l’église, rues étroites et ombragées, fontaine ancestrale – si ce n’est que son monument aux morts de la guerre de 14-18 est aussi une déclaration de guerre à la guerre, déclaration rédigée en alexandrins, gravés dans le marbre, œuvre d’un maire-poète et d’un conseil municipal pacifistes.

Quelques autres communes en France possèdent, elles aussi, des monuments aux morts protestataires : ici et là, il y eut, à l’époque de leur inauguration, scandale, les autorités refusèrent d’y faire les discours attendus, on demanda aux soldats de détourner les yeux lorsqu’ils passeraient devant ces défis aux bons sentiments.

Le monument de Château-Arnoux s’orne d’un couple. Un homme brise une épée sur son genou. De la femme, l’inscription nous dit ceci :

Vois cette femme en deuil montrant les hécatombes,
Ses yeux taris de pleurs, scrutent au loin les tombes
Où dorment tant de preux, victimes du moment …
Passant, incline-toi ! Regarde cette mère …
Elle clame à son fils : « La gloire est bien amère,
La gloire, ô mon enfant, est là, chez nos grands morts,
Mais sache désormais que la guerre est un crime,
Qu’elle laisse après elle à de cuisants remords
Ceux qui firent sombrer les peuples dans l’abîme ».

Qui, aujourd’hui, cent ans plus tard, ne pense que la guerre est un crime ? Qui ne condamne « ceux qui firent sombrer les peuples dans l’abîme » ? Qui ne considère que les larmes valent mieux qu’un discours patriotique ? Un soldat de l’Ain, qui passa la guerre à graver des scènes du conflit sur un bâton, jugea celui-ci ainsi : « un carnage européen et mondial » ; qui aujourd’hui ne souscrit à cette sentence ?

Comme le maire de Château-Arnoux, un siècle après lui, nous disons non à la guerre. Mais ce non unanime rend inaudibles les oui innombrables qui ont dû sortir de bien des gorges. Des millions d’hommes n’ont pas fait la guerre le pistolet d’un officier sur la tempe. Ils n’ont pas frémi de confronter les fusils d’un peloton d’exécution. Ils ne se sont pas jetés devant le feu ennemi pour donner raison à quelques politiciens qui croyaient que l’humanité dansait au son de leur pipeau. Quel feu donc les animait ?

À l’homme du 21e siècle il est presque impossible d’attribuer leur sacrifice à des motifs aussi désuets, aussi démonétisés que le patriotisme, le sens du devoir, celui de l’honneur, la fidélité à ses camarades et à ses chefs et enfin et surtout d’admettre que le don de sa personne, arraché sans doute sous le coup du hasard, était le fait d’un soldat qui vivait sous l’empire de l’idée qu’un homme devait se comporter d’une certaine manière faute de quoi il perdait le respect des autres et de lui-même.

Joseph Conrad, polonais, quitta à 32 ans la marine marchande anglaise pour devenir l’un des écrivains britanniques les plus renommés du 20e siècle. Il écrivit ce qu’il voyait et ce qu’il voyait était un monde régi, tourmenté et parfois sublimé, par les motivations qui nous paraissent aujourd’hui si distantes.

Lire “Lord Jim“, l’un des romans les plus célèbres de Conrad, qui parut en 1899, quinze ans avant le coup de tonnerre d’août 14, c’est posséder une clé permettant de comprendre le conflit monstrueux qui impliqua l’Europe et une grande partie de la planète.

“Lord Jim“ raconte l’histoire d’un jeune marin romantique, l’esprit empli d’aventures héroïques, qui, à l’occasion d’un de ses premiers contacts avec le danger, fait preuve de la pire des lâchetés : en même temps que le capitaine dont il est le second, Jim abandonne son bateau en pleine mer, croyant qu’il va couler, et son millier de voyageurs musulmans, en route pour la Mecque. Tandis que le capitaine s’enfuit, le jeune homme décide que la seule dignité qui lui reste est de confronter le tribunal chargé de juger le délit des deux hommes. Son certificat ayant été annulé par ses juges, Jim est désormais sans emploi, mais surtout sans mission, sans but, sans rien qui donne un sens à sa vie, condamné à tourner les événements dans sa tête, et à regretter d’avoir manqué la chance d’incarner le héros qu’il se croyait destiné d’être.

La chance ne l’abandonne pas, cependant. Des amis qui veulent du bien au jeune homme lui confient la tâche de rétablir un comptoir commercial tombé en ruine dans un village au bord d’un fleuve de Malaisie. La population y est exploitée par un chef corrompu et terrorisée par des bandits venus de l’extérieur. Jim élimine ceux-ci, réduit le pouvoir du souverain, rétablit l’ordre et acquiert, auprès de la population, le statut et l’image d’un bienfaiteur tout puissant. Il est devenu l’homme qu’il voulait être, le sauveur, le justicier, un représentant de l’Occident, défenseur de la civilisation.

Il est au pinacle de sa vie : la chute vient rapidement. Tout comme il n’a pas su réagir au danger qui l’avait surpris en mer, il hésite à nouveau devant un autre danger : l’arrivée d’une nouvelle bande de pillards, blancs cette fois, venus de la mer. Refusant de se battre, il n’est plus Lord Jim – Tuan Jim, comme l’appellent les indigènes : la confiance du village lui est retirée. Il n’est plus rien. Durant sa première épreuve, les vagues l’avaient épargné, mais pas les nouveaux bandits. Il meurt, chance disparue, destin rompu.

On comprend sans doute mieux le long et inutile massacre que fut la Première guerre mondiale si, posant le roman de Conrad, on se dit que Jim et les combattants de 14-18 étaient de la même espèce, que les mêmes rêves faisaient battre leurs cœurs, que les mêmes craintes leur tordaient l’estomac, rêves et craintes qui avaient pour origine le même besoin, la même aspiration : celle de s’arracher du niveau de la brute que l’homme est aussi. Pour les combattants de 14-18, comme pour Jim, vivre lâchement, sans honneur, sans fidélité, ce n’était pas vivre. Cette conviction morale qui faisait le fond de l’Occident rencontra les moyens de destruction les plus puissants que l’humanité eut jamais créés, indifférents à toute morale : cette rencontre inattendue, hasardeuse amplifia tragiquement le carnage.

L’Occident, puis l’ensemble de la planète, écœuré par les millions de morts causés par les deux guerres mondiales, la Seconde suivant la Première, dégoûté par les ruines inutiles et par la nécessité à deux fois de reconstruire le monde, déçu par le rêve d’une révolution sociale qui établirait l’Eden sur terre, a jeté la morale de son trône (j’ai raconté cela dans mon livre “La Révolution impossible“). La vie est devenue, pour nous, la valeur absolue : rien ne la vaut. La guerre nous paraît plus qu’un crime : une impossibilité. On ne comprend ni comment tant d’hommes ont pu se jeter à la gorge les uns des autres, ni comment la guerre ait pu ravager la planète pendant tant de siècles : ainsi les monuments consacrés à ses morts sont devenus doublement illisibles, et le passant à beau s’incliner, à l’invitation du maire de Château-Arnoux, il ne voit pas devant quoi il s’incline.

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