Le Suisse corrigé par le Grec. (Février 2014)

Une portion de la population des villes françaises est, par vagues, en train de migrer vers les Alpes et vers ses stations de ski. Ceux qui vivent près de ces stations maudissent cette invasion périodique tout en s’en félicitant. On damne les voitures peu équipées pour la neige répandues en travers des routes, les parkings débordant, les queues devant les remontées. On loue les aventuriers urbains d’avoir permis à nos montagnes de survivre.

Les Alpes, c’est une affaire de commerce. Il y eut un temps cependant où elles furent bien plus que cela. Entre leurs sommets s’est déroulé le prodrome d’une révolution qui a refondé la civilisation occidentale : le retour à la nature, à la nature-nature et à la nature en nous, les humains. Le Suisse Jean-Jacques Rousseau fut l’annonciateur et le propagandiste de cette révolution.

À son arrivée à Paris, le jeune Genevois avait choisi rapidement sa voie. L’Académie de Dijon avait lancé un concours. Il s’agissait de répondre à la question suivante : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ? » – « Ce serait piquant, plaisanta Diderot, déjà célèbre, au Suisse tout neuf, mais déjà gaffeur, de démontrer l’opposé ! » C’est ce que fit le rustaud.

Condamner le soi-disant progrès des arts et des sciences, stigmatiser la noblesse, les bourgeois, les philosophes et les citadins en général, abominer les conventions, la pensée unique, l’opinion, la mode, vanter la vie campagnarde, chanter le sentiment vrai et l’innocente sincérité des cœurs purs, le message semblait attendre seulement que Jean-Jacques mit la plume au papier. Ce fut le premier et le dernier mot de sa vie.

En 1761 Jean-Jacques publia un roman que la France et l’Europe entière s’arrachèrent : « Julie ou la Nouvelle Héloïse ». Tout ce que l’Occident possédait d’esprits éclairés et de cœurs sensibles se précipita sur le livre et se répandit, pendant des années, autour du site où l’auteur avait installé ses personnages : le lac de Genève et les hautes vallées qui l’entouraient. Ce fut la première invasion des Alpes par les citadins !

Je résume « Julie ». Dans le canton de Vaux, au cœur des Alpes dont les sommets brillent dans la pureté de l’azur, deux jeunes gens, Julie et Saint-Preux, tombent amoureux l’un de l’autre. Julie appartient à une famille d’ancienne aristocratie, Saint-Preux non. Le père de Julie s’oppose au mariage. Victoire des convenances sur le sentiment et de l’artifice social sur la nature ? Attendons un peu ! Car, pendant que Saint-Preux fait un tour du monde afin de laisser au père de Julie le temps de modifier ses idées, Julie devient sensible à une aspiration aussi naturelle et aussi « vraie » que celle qui l’avait poussée vers Saint-Preux : celle de créer une famille. Elle se marie avec un expatrié russe, Wolmar, homme fortuné.

Celui-ci est aussi, tout autant que Julie, un militant du retour à la nature. Sa propriété, Clarens, située sur les bords du lac de Genève, parmi les vignes, forme une collectivité de domestiques, d’ouvriers et de paysans indépendants. Wolmar entend diriger tout ce monde selon des préceptes naturels. Avec l’aide de Julie, il transforme Clarens en une famille élargie, au sein de laquelle l’affection sous-tend les relations économiques et hiérarchiques. Un seul but anime les membres de la communauté, une seule volonté générale les anime. Ils ne sont plus seuls: désormais ils satisfont à Clarens le profond besoin humain d’appartenir. Quant à Saint-Preux, de retour de ses voyages, il doit oublier son moi et son amour ancien pour devenir le précepteur des enfants Wolmar et entrer ainsi dans la communauté.

L’idée qu’il était possible d’absorber le Moi dans le Nous a occupé la première partie du 20e siècle : le fascisme, le nazisme et le communisme tentèrent de la faire passer du statut d’utopie à celui d’une solide réalité. Après le désastre des premiers, fascisme et nazisme, et l’effondrement peu glorieux du dernier, le Moi semble aujourd’hui triompher. Le réalisateur Michael Cacoyannis, dans son film « Zorba le Grec » (tiré du roman de Nikos Kazantzakis), avait annoncé cette victoire dès le début des années 60 (le film est sorti en 1964).

L’histoire de « Zorba » est la suivante : un jeune écrivain anglais en panne d’inspiration et doutant du sens de sa vie, se rend en Crète où il a hérité de son père une mine de lignite. Son projet est de délaisser les livres, de se convertir en homme d’action, de relancer la mine et peut-être de trouver là matière à écrire. Sur un quai du port d’Athènes, en attendant le départ de son bateau, le jeune homme rencontre un Grec d’une cinquantaine d’années, cheveux poivre et sel, vêtu comme une cloche, mais plus Socrate que clochard, Zorba. On converse. « Que faites-vous ? » demande l’Anglais (Basil). – Faire ? C’est ma tête, mes mains, mes pieds qui font. Moi, je ne m’en occupe pas ! répond Zorba (bref, il sait tout faire !). Prenez-moi avec vous ! – Pourquoi donc ? interroge Basil, stupéfait. – Pourquoi des pourquoi ? Vous les gens supérieurs vous êtes comme les épiciers, vous pesez tout. Décidez, que diable ! »

Voilà donc Basil et Zorba en Crète. Zorba, qui se déclare un mineur d’exception, s’occupe de relancer l’exploitation. Il ameute le village, recrute des ouvriers, s’enfonce au sein de la montagne et survit en riant à plusieurs effondrements. Puisant dans une énergie qui semble n’avoir aucune limite, il courtise une artiste de cabaret française vieillissante laissée pour compte dans le village : « Dieu, assure-t-il, ne pardonne à aucun homme qui laisserait une femme dormir seule dans son lit. »

Or il existe au sein du village une jeune et belle veuve qui dort seule dans son lit. Tous les mâles du village la voudraient, mais elle n’en veut aucun ; le seul homme qu’elle désire, c’est Basil. « Voici un cadeau du ciel, insiste Zorba. Si Dieu nous a donné des mains, c’est pour prendre. Alors, prenez ! » Lorsque le jeune Anglais prendra, ce sera trop tard. Le village est entré en éruption. La jeune veuve en a refusé de trop : la volonté populaire décide qu’elle doit mourir. C’est ce qui a lieu, malgré l’arrivée de Zorba, qui ne parvient pas à sauver la belle veuve. L’écrivain, plus à l’aise avec les mots qu’avec poings et couteaux, ne l’a pas même tenté : « Je n’ai rien pu faire ! ».

Première catastrophe. La seconde catastrophe se prépare. Il vient au Grec une idée. « Quelle idée ? demande Basil. – Zorba : Dites-moi d’abord si vous me faites confiance ! – Je vous fais confiance ! » promet Basil. Sur quoi Zorba se lance dans une danse éperdue qui le laisse prostré, le nez dans le sable. « Quand je suis plein de quelque chose, plein de joie ou plein de peine, je danse » souffle-t-il.

L’idée de Zorba est de renforcer les galeries de la mine en utilisant les arbres qui poussent au-dessus de l’exploitation. Pour cela on dressera sur la pente de la montagne un câble, supporté par des portiques, le long duquel les troncs feront leur descente. La chose est construite. Le jour venu, le village ayant été convoqué avec ses popes, ses moines et son orchestre, les troncs dégringolent comme des obus, chassant les invités et fauchant au passage toute l’installation.

Le désastre est total. Seul reste le mouton sur sa tige au-dessus du feu. Les deux hommes se restaurent, l’un incarnant le Moi délivré qui trouve dans l’action, dans toute action, le sens de son être, l’autre qui doute encore. « Quand ? » demande Zorba, qui sait que Basil est sur le départ. – Dans quelques jours, répond en effet celui-ci. – Je n’ai jamais aimé un homme autant que vous, dit Zorba, touchant le genou de Basil, et c’est pour cela que je dois vous dire : vous avez tout et pourtant il vous manque l’essentiel : la folie ! – Alors Basil se lève : Apprenez-moi à danser ! » Et les deux hommes, bras entrecroisés, qui dansent sur la plage.

Danser sur une plage crétoise ou sur des skis le long de pistes alpines : deux manières d’exprimer le trop d’énergie qui nous martèle le front. Pendant ce temps des collectivités animées par une volonté générale identique à celle qui était censée donner du sens à la vie des paysans de Clarens ou encore semblable à ce qui couta la vie à la belle veuve crétoise, se mobilisent, proches ou lointaines. Faut-il, comme Zorba, avoir le nez dans le sable ?

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