Louons les hommes de gloire. (Janvier 2013)

À l’occasion de sa mort, on a parlé abondamment et opportunément de Nelson Mandela.

Pendant les années qui virent Mandela extraire l’Afrique du Sud de l’apartheid, un homme a présidé à la sortie de la Russie d’une autre oppression, celle du communisme stalinien : il s’agit de Boris Elstine. Comme Mandela, celui-ci est l’un de ces « hommes de gloire » qu’un scribe de Jérusalem demandait de louer, 190 ans avant notre ère (dans un livre connu depuis sous la désignation d’« Ecclésiastique »), car « les biens qu’ils ont laissés à leur postérité lui demeurent toujours ».

Louons donc Boris Elstine car il a sorti la Russie du moyen-âge politique !

Pour comprendre l’immensité de son œuvre, il est utile de se plonger dans ce qu’était la Russie avant la révolution des années 90 : la trilogie du romancier russe Anatoli Rybakov (Les Enfants de l’Arbat, Le Feu, Cendres et Poussière), dont le premier tome, écrit durant les années 60 ne fut publié qu’en 1985, permet au lecteur d’effectuer ce retour en arrière.

Le caractère principal de l’Union soviétique était, selon Rybakov, la peur. Staline, l’un des personnages principaux de la trilogie, est le penseur et l’organisateur de cette peur. Très jeune, à la sortie du séminaire où il avait fait ses études, il lui était venu cette certitude : les hommes sont des chiens, seul le fouet les fait agir et seule la menace du fouet incite en eux obéissance et fidélité.

Se glissant dans le cerveau de Staline, le romancier décrit les pensées du tyran ainsi : « Afin de transformer une société paysanne en une nation industrielle, de nombreux sacrifices étaient nécessaires, tant matériels qu’humains … Les gens devaient être forcés d’accepter ces sacrifices et pour cela une autorité puissante était nécessaire, une autorité inspirant la peur. » Rybakov montre Staline non content d’injecter cette peur dans les veines de la population, mais faisant aussi trembler les plus hauts dirigeants du parti, du gouvernement et de l’armée, ordonnant l’exécution de l’un, l’assassinat de l’autre, le bannissement de celui-ci, la destitution de celui-là.

Né en 1931 au sein de la catégorie que Staline expropria en 1930, celle des paysans aisés, Boris Elstine avait fait des études d’ingénieur civil. Responsable de chantiers de plus en plus importants, il constatait le manque de conscience professionnelle des ouvriers russes, le vol systématique des matériaux, le gâchis, le retard dans la livraison des travaux, la qualité lamentable de ceux-ci. Il aurait pu, comme Staline, conclure que les hommes étaient des chiens et que seule la crainte pouvait les conduire.

Ce ne fut pas là sa réaction. Comme plusieurs des personnages de Rybakov, il vit que les Russes, malgré les tares engendrées par l’oppression sous laquelle ils vivaient, avaient une tête, un cœur, un courage sans fond et la volonté de vivre debout : il fallait leur faire confiance.

Voici par exemple (pour revenir de notre « homme de gloire » aux Enfants de l’Arbat) Sofia, dont Elstine aurait pu avoir fait connaissance. Nous sommes dans les années 30. Sofia subissait en gémissant la vie et ses misères. Sacha, son fils, étudiant, communiste ardent, est pris dans une embrouille dont la conception va jusqu’à Staline. Il est arrêté puis déporté. Larmes de Sofia. Terrorisée d’abord, elle se redresse. Elle prend courage grâce « aux femmes avec lesquelles elle faisait la queue devant les prisons (afin de connaître celle où son fils est incarcéré, SD). Dans ces queues, tout était simple et clair. Ces pauvres femmes savaient comment protéger les êtres qu’elles chérissaient, elles les réchauffaient de la chaleur qui irradiait d’elles lorsqu’elles faisaient la queue, elles savaient comment calmer leur faim grâce aux parts qu’elles arrachaient de leurs maigres rations, et comment transmettre leur amour et leur espoir à travers les épais murs de la prison. »

Sacha, le fils de Sofia, redécouvre lui aussi l’espoir. Sur la tombe qu’il vient de creuser pour y coucher un codétenu mort sur le chemin de Sibérie, il regarde l’immense paysage, la « vaste éternité » qui l’entourent et se trouve visité par une révélation. : « Il eut soudain le sentiment de l’insignifiance de ses malheurs et de ses souffrances. Cette vaste éternité renfonça la foi qu’il avait en quelque chose de plus élevé que ce pour quoi il avait vécu jusqu’alors. Ceux qui envoyaient les gens en exil avaient tort de penser qu’ils pouvaient briser un être humain de cette manière. On peut tuer un homme, mais pas le briser. »

Convaincu par son expérience sur les chantiers du fait que les problèmes de la Russie nécessitaient non plus de fouet et moins de responsabilité, mais leur contraire, Elstine s’identifia de plus en plus aux revendications démocratiques qui commençaient de prendre racine en Russie et à travers l’Union soviétique.

Après avoir troqué sa carrière industrielle pour un rôle d’apparatchik et accédé à la tête du soviet de Moscou, Elstine eut aussi sa révélation. Il démissionna du parti et engagea le combat contre le communisme, l’état, la bureaucratie et contre le secrétaire général du Parti communiste, Mikhaïl Gorbatchev, qui, après avoir contribué à délivrer l’URSS des chaînes héritées de Staline, voulait non le rejet du communisme, mais sa réforme.

Se présentant aux premières élections pour la présidence de la République de Russie (en 1991), le programme politique d’Elstine se distinguait par son radicalisme en réclamant la réduction du pouvoir de l’état, la suppression des privilèges de la bureaucratie, la privatisation des entreprises, petites ou grandes, la restauration de la propriété privée, la liberté des prix, la répartition des marchandises par le biais du marché, le respect de la loi, la liberté d’expression, la multiplicité des partis politiques.

Soumis deux fois aux électeurs, ce programme fut accepté par les Russes, malgré la dureté des temps : élu président de Russie en 1991, Elstine fut reconduit cinq ans plus tard.

Il dut combattre deux révoltes, inspirées par la réaction communiste et nationaliste. Il triompha des deux grâce à l’assistance de la population de Moscou, qui se jeta devant les chars des insurgés.

La première révolte, en août 1991, fut l’œuvre de membres du gouvernement de Mikhaïl Gorbatchev, président de l’Union soviétique (laquelle regroupait l’ensemble des républiques, dont la Russie) : libéré, Gorbatchev dut assister à la dissolution de l’Union, et à sa propre mise à la retraite. On souhaita alors qu’Elstine profite de son succès pour jeter ses adversaires en prison. Il refusa : « Il ne doit pas y avoir de vengeance … sinon nous cesserions de nous respecter comme démocrates, nous irions d’un extrême à l’autre. La loi, seulement la loi. »

À la seconde révolte, animé par les mêmes milieux deux ans plus tard, il opposa la même prudence ; on lui suggérait d’instaurer l’état d’urgence afin de donner au gouvernement russe les coudées franches pour des réformes qu’Elstine désirait lui-même ardemment. Il refusa encore : « Puisque nous avons décidé de créer un état fondé sur la loi, nous devons continuer d’agir au sein de la loi. »

Le créateur de l’Allemagne moderne, le chancelier Bismarck disait qu’un homme d’État devait savoir entendre le lointain bruit du galop de l’histoire.

Gorbatchev, la star des médias occidentaux, eut le mérite de libérer la parole en Union soviétique, sans comprendre que les Russes aspiraient à plus que cela. Elstine, dont nos organes se hâtaient de signaler les singularités de comportement et, vers la fin de sa carrière politique, les signes évidents d’alcoolisme, lui, avait une oreille d’homme d’État : il entendit le grondement de la liberté.

(Affaibli par la maladie et hanté par ses erreurs, dont d’avoir déclenché la guerre en Tchétchénie, Boris Elstine démissionna en 1999 et mourut, sans jamais réapparaitre sur la scène politique, en 2007.)

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