Déclin ou non ? (Décembre 2013)

En 1819, le jeune peintre Théodore Géricault exposa une immense toile qui fit scandale: c’était Le Radeau de la Méduse. Inspiré par une tragédie qui venait d’avoir lieu, l’artiste montrait, avec un vérisme saisissant, des naufragés entassés parmi les morts sur un radeau, certains signalant avec désespoir leur présence à un navire qui, au loin, passait à l’horizon sans paraître les apercevoir.

Partis pour le Sénégal de bon cœur, les voyageurs de la Méduse, qui pensaient récupérer aux Anglais le Sénégal et y installer le nouveau gouverneur (lequel était à bord), virent leur bateau s’échouer sur un banc de sable ; le gouverneur s’échappa en bateau à rame (comme savent le faire les officiels), les autres, plus d’une centaine, durent se réfugier sur un radeau ; là, sans nourriture ni boisson, ils sombrèrent dans la barbarie, s’assassinèrent, se mangèrent les uns les autres. Seule une quinzaine survécut à cet enfer.

Concernant nos jours présents, le quotidien Le Monde publie une étude d’opinion d’un organisme français, le CSA, sous le titre suivant : « Inquiets pour leur avenir, les Français posent un regard inquiet sur leur pays. » En lisant cette étude (60 pages si l’on extrait celle-ci de l’article du Monde !) on apprend que pour deux Français sur trois notre pays est en déclin. Devrions-nous donc nous agripper au radeau de la Méduse ? Au bout de notre déclin, deviendrons-nous des barbares, nous aussi ?

L’étude du CSA, qui dit mille choses, ne dit cependant rien sur le déclin lui-même, ni pourquoi nos compatriotes considèrent que la France en est là. Dommage, car cela aurait permis de mener une bonne discussion à propos d’un pressentiment qui semble commun parmi nous.

Le déclin fut, entre les deux guerres mondiales, celle de 14-18 et celle de 39-45, un sujet abondamment discuté. L’amorce de ce débat fut l’ouvrage d’un Allemand, Oswald Spengler, publié en 1918 et traduit rapidement dans les principales langues. Son titre : Le Déclin de l’Occident.

Ce qu’était le déclin, Spengler l’expliqua de la manière qui suit.

Toute culture (ou toute civilisation) connaît le déclin : ce qui appartient à l’univers, du fond du cosmos jusqu’au plus petit brin d’herbe, apparaît, naît, s’établit, croît, prospère et disparaît. Il en est ainsi de chaque culture. Inventée par un peuple, celui-ci s’affirmant contre les autres peuples, les soumettant et établissant un empire mondial, l’énergie finit par s’épuiser. Ses convictions s’amollissent, la culture, en se répandant à travers l’empire, se vulgarise. Le pacifisme se répand, on tend la main à l’ennemi. L’hédonisme s’étend : on fait ce qui plait et non ce qui doit être fait, on défend ses propres intérêts, non ceux de la communauté ou de la patrie. Le relativisme sape la morale et la famille, institution de base de la société, vacille. Pendant que le pouvoir de l’empire augmente, ce qui rendait puissant ce pouvoir, le sentiment de participer ensemble à la même aventure, s’affaiblit. C’est le début de la fin.

Connaissons-nous, en Occident, cette même glissade ? Ce serait une exagération que de relever chez nous des évolutions identiques à celles qui viennent d’être mentionnées. Que la famille vacille, sans doute en même temps qu’une certaine morale, que l’hédonisme fleurisse, certainement, que l’individualisme s’épanouisse, évidemment : mais rien de cela ne semble devoir nous jeter aujourd’hui sur le radeau !

Cependant, comme l’avait observé en 1940 un historien français connu pour ses travaux sur le Moyen Age, Marc Bloch, à propos de la défaite militaire à laquelle il venait de participer en tant que soldat, l’égoïsme de chaque partie de la nation, la défense par celle-ci de ses intérêts étroits, son refus de reconnaître que quelque chose de plus important liait ensemble tous les Français, tout cela expliquait, selon lui, l’effondrement catastrophique de la France. (Marc Bloch ne se rendit jamais aux autorités, devint l’un des responsables de la Résistance et fut fusillé par les nazis le 6 juin 1944, le jour du Débarquement)

La division, la haine de l’autre, le désir de vengeance : Nelson Mandela (à propos duquel on lit bien des choses aujourd’hui, mais pas toujours exactes) a prévenu son peuple de ces poisons dont il a refusé de gouter lui-même. Emprisonné pendant 27 ans, il est devenu l’ami de ses geôliers, installant l’un d’eux au premier rang des invités pour assister à son inauguration lorsque, une éternité plus tard, elle eut lieu. Conducteur d’un peuple auquel on avait arraché tout droit politique, il n’a pas, arrivant au pouvoir, fait de même pour les maîtres d’hier, nommant l’ancien président blanc à l’un des postes de vice-président et ouvrant largement son gouvernement et à son administration aux afrikaners.

Lorsque la coupe du monde de rugby se joua dans son pays, il encouragera par sa présence personnelle l’entraînement des Springboks, pourtant détestés des noirs, car l’équipe ne comptait que des blancs : Vous devez les encourager et les applaudir, disait-il à ses compatriotes, car eux et vous n’êtes ni des blancs ni des noirs mais des Sud-Africains (les Springboks, dont Mandela portait la tenue en toute occasion, gagnèrent la coupe du monde).

Autre geste qui aida son pays à éviter d’emprunter la voie de la dictature, du conflit perpétuel et de la misère qui fut celle que prirent la plupart des pays africains : Mandela n’accomplit qu’un mandat comme président et, son travail achevé, partit vivre en retraité, simplement. On lit qu’il a combattu le racisme. Non, Mandela a lutté pour la démocratie, c’est-à-dire pour le pouvoir de tous.

Le CSA a posé à ses enquêtés la question suivante : « Ce qui vous rassemble est-il plus fort que ce qui vous divise ? » À quoi, 6 personnes sur 10 ont répondu que, non, ce qui les divisait était plus important que ce qui les réunissait. Mandela a réussi à persuader ses compatriotes de la nécessité du contraire. Aurons-nous la chance d’avoir un dirigeant de cette envergure et serons-nous un jour épargnés de l’épreuve du radeau ?

Publicités
Cet article a été publié dans D'Ailleurs. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s