Le bonheur des peuples et des personnes (Novembre 2013)

« Le soir venu, je rentre à la maison et pénètre dans mon bureau ; la porte franchie, j’enlève ma tenue de campagne tachée de boue pour endosser un costume de cour ; et quand je suis ainsi décemment vêtu, j’entre dans les demeures anciennes des hommes des temps anciens. Là, je suis reçu par mes hôtes avec affection et je me nourris de cette nourriture qui est vraiment la mienne et pour laquelle je suis né. »

Ces lignes sont de Nicolas Machiavel, haut fonctionnaire florentin exilé à la campagne par ses maîtres. La nourriture dont il s’agissait était celle, spirituelle, que dispensaient les grands sages de l’antiquité et en particulier ceux qui avaient contribué à la création et au maintien de la république de Rome.

Pour Machiavel, Rome était une «république parfaite» : sa mission, à lui, vivant au début du 16e siècle, dans un temps où les Italiens semblaient avoir perdu le fil de ce qui avait fait la grandeur de Rome, était de faire redécouvrir par ses contemporains la perfection oubliée de leurs origines. Pour cela, il passa de nombreuses années de sa vie à rédiger un commentaire de l’ouvrage de l’historien Tite-Live (1er siècle apr. J.-C.). (Il écrivit aussi le célèbre « Prince »)

En quoi consistait, selon le Florentin, la raison de la longue prédominance de la République romaine ? La réponse relève du paradoxe : la grandeur de Rome, sa continuité, sa force, sa solidité, sa vertu résidaient selon Machiavel dans les conflits qui opposaient la noblesse et le peuple. Le génie romain fut non pas de vouloir supprimer ces conflits, mais au contraire de les organiser : les institutions de la République contraignaient la noblesse et le peuple à la négociation et au compromis.

Avance rapide : nous sommes en 2013, appartenant à un siècle dont le mot d’ordre est non d’imiter (ce que Machiavel nous demande de faire), mais d’inventer. Le passé est respectueusement enfermé au musée où, bouche bée, l’on admire sans trop savoir quoi ni pourquoi. Cependant dans sa prison dorée, derrière le verre, le passé tente de nous parler. L’envie est là : on voudrait entendre. Des tentatives pour fracturer les vitrines ne sont pas rares.

En voici un exemple : l’équipe qui vient de réaliser « The Avengers », grande production de culture populaire inspirée par les bandes dessinées et séries télévisées des Marvel Comics, a investi plusieurs années de son temps libre à jouer du Shakespeare chez le metteur en scène des Avengers, Goss Whedon. Il en est résulté un film tourné rapidement en noir et blanc dans la propriété de Whedon, suivant très fidèlement la comédie de Shakespeare, Beaucoup de Bruit pour Rien (Much Ado about Nothing).

Le film (on le trouve en dvd) est-il bon ? Pas vraiment, surtout comparé à celui réalisé il y a une vingtaine d’années par Kenneth Branagh (1993). Cependant, il s’agit là d’un sacrifice de temps et d’argent accompli par ceux qui ont financé, tourné et joué cette réédition de l’œuvre de Shakespeare. Pourquoi cet investissement ? Que cherchaient-ils en jouant la pièce ?

L’intrigue de Beaucoup de Bruit est d’une absurdité entière et paraît avoir été conçue entre la poire et le fromage par un auteur ayant beaucoup à faire. Un jeune officier, Claudio, tombe amoureux de Héro, la fille du propriétaire aisé qui l’héberge, lui, le prince auquel il est attaché et d’autres gentilshommes. Pour des raisons que Shakespeare ne se donne pas la peine d’expliquer, le demi-frère du prince veut faire échouer le mariage des deux jeunes gens. La pièce va de surprise en surprise, de traquenard en mort simulée, de déclamation dramatique en pantalonnade, de duel en réconciliation, rien de cela crédible, mais tout prestement et agréablement enlevé. Deux personnages seuls ont de l’épaisseur, ceux de Benedict, un officier qui proclame qu’il ne se mariera jamais et Béatrice qui affirme que jamais l’amour ne visitera son cœur.

Comme tous les spectateurs de la comédie depuis sa création en l’année 1600, on est touché, on rit, on a la larme à l’œil. Malgré les obstacles inventés à tout go par l’auteur qui tire immensément à la ligne, l’amour triomphe. Claudio et Héro unissent leurs destinées. Benedict, ayant changé son fusil d’épaule, décide d’épouser Béatrice : « L’homme est inconstant, dit-il pour justifier l’inversion de ses idées, c’est ma conclusion ». L’inconstance de Benedict est cependant bien plus qu’une excuse: elle constitue sa force. Pour avancer dans sa vie, il doit accepter de courber la tête et de renoncer à une partie de lui-même ; il lui faut supporter le ridicule et « devenir l’objet de son propre mépris. » Même nécessité pour Béatrice, découvrant, de son côté, qu’elle aime l’homme qu’elle surnommait le clown : « Virginal orgueil, adieu ! » En somme, nous retournons à Machiavel, le sourire en plus : le compromis est la clé du bonheur des peuples et des personnes.

Peut-être l’équipe des Avengers a-t-elle eu du plaisir à jouer une pièce dont la morale est à l’opposé de ce que communique son film. L’extermination est le but des « bons » (les vengeurs) comme des « mauvais » (les envahisseurs de l’espace) : de compromis, il n’est évidemment pas question. Une autre différence distingue les deux œuvres : le film nous montre les humains s’agenouillant lâchement devant les ennemis venus de l’espace avant d’être sauvés, in extremis, par la petite cohorte des vengeurs ; chez Shakespeare les gens se tirent de leurs problèmes sans s’incliner devant qui que ce soit. Autre leçon du passé à un siècle qui semble incliné à l’agenouillement.

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