F. Scott Fitzgerald et nous (Octobre 3013)

Dick Diver et ses amis américains sont installés à la terrasse d’un café, près de Cannes. Nous sommes au milieu des années 20. On discute du détachement (le terme anglais utilisé est “repose”), dont Dick prétend, facétieusement et non, être le seul vrai représentant. “Observez les gens, dit Dick, ils ne peuvent éviter de s’agiter, de se toucher les cheveux, le visage, la bouche, doivent sans cesse bouger des bras, des mains, tourner du tronc, balancer la jambe. Être en repos avec eux-mêmes, ils ne savent pas faire.”

Un ancien général, que le groupe reconnait se présente: on lance les paris, sera-t-il en repos en lui-même ou pas? Le général veut s’asseoir à une table. Un garçon, respectueusement, lui pousse une chaise sous les fesses, sans que le général fasse le moindre geste: jusqu’ici Dick a perdu, le général est parfaitement détaché. Mais voilà que, le vieillard installé, une main veinée s’élève vers la moustache tandis que son possesseur balaie l’assistance du regard: Dick a gagné, le général est en représentation, ne vivant que sous l’oeil des autres.

Cette scène, librement transcrite par moi, se trouve dans Tendre est la nuit, le dernier roman achevé de F. Scott Fitzgerald, mort à 44 ans à Hollywood en 1940, d’alcoolisme et de désespoir.

De Fitzgerald on vient de porter à l’écran, pour la quatrième ou cinquième fois, le plus célèbre des romans, publié dix ans avant Tendre est la nuit, Great Gatsby (Gatsby le magnifique). L’intérêt de ces adaptations, concernant Fitzgerald comme d’autres, est non leur qualité, souvent médiocre, mais le rappel qu’ils nous font de revenir à l’oeuvre de base: ah oui, si je lisais ou relisais ceci ou cela!

Or quand on relit les deux grands romans de Fitzgerald, Great Gatsby et Tendre est la nuit, l’on est frappé par l’extraordinaire prescience de l’auteur, qui semble avoir compris, dès les années d’avant-guerre, ce que la modernité nous réservait. On a fait de Fitzgerald le “peintre des années folles”. En réalité, son oeil pénétrait bien plus loin.

Great Gatsby, comme on le sait, raconte l’histoire d’un homme venu de nulle part, fabuleusement riche, qui, s’étant installé parmi un voisinage de millionnaires, se met à entretenir son entourage avec les fêtes les plus fabuleuses. D’où vient Gatsby, quelle est la source de sa fortune, que veut-il? On ne le sait pas.

Tendre est la nuit, que Fitzgerald publia en 1934, une dizaine d’années après Gatsby, présente un héros qui est à l’opposé de Gatsby. Loin de s’entourer de mystère comme Gatsby, Dick Diver est totalement ouvert aux autres: un homme entièrement en surface. Comprendre les autres, leur donner le sentiment d’être (comme on dit aujourd’hui) “bien dans leur peau”, créer une bonne ambiance autour de lui, aimer et surtout, surtout, être aimé – tel est l’axe de sa vie.

Cependant Dick est trop profond pour ne pas sentir le creux que cette motivation sous-tend. D’où le débat sur le détachement, et sa prétention, menteuse comme il le sait, d’en être l’unique représentant.

Preuve de la perspicacité de Fitzgerald, pendant qu’il écrivait la scène que je raconte, les acteurs de Hollywood étaient sur le point d’inventer un style de jeu qui répondait à cette angoisse de vide dont Fitzgerald imaginait l’un des mensonges. Un grand acteur hollywoodien, un Gary Cooper, un John Wayne, plus tard un Humphrey Bogart (chez nous un Jean Gabin) abolira toute agitation, laissera son visage en paix, abandonnera ses bras le long du corps, et offrira aux circonstances les plus extrêmes, amour et combat, la même impassibilité: je suis ce que je suis, ferme en moi-même, et n’ayant nul besoin de m’extérioriser ni de prouver quoi que ce soit.

Fitzgerald avait compris ce que nous savons aujourd’hui: la modernité a tué cette assurance en soi, qui était autrefois le coeur même de la virilité (mot désormais abominé, voire interdit!). Personne n’ayant plus un statut sur lequel se reposer, encore moins une nature, chacun doit s’inventer et, à chaque moment, se prouver à lui-même et aux autres ce qu’il est et où il va. Gatsby lui-même, selon une confession de son créateur, avait rêvé, enfant misérable, de devenir un fils des dieux. Dick se voulait l’ami de l’humanité, le meilleur parmi les psychologues (Dick Diver est médecin). Le rêve remplace statut, nature et assurance. Chez Fitzgerald, il finit mal, ce rêve. Gatsby sera tué par un mari mal informé. Dick, de honte, s’extirpera de son milieu, quittera femme et enfants et se perdra dans l’anonymat de l’Amérique profonde.

Une critique de notre temps? Non, plutôt un avertissement: nous ne pouvons pas tout faire! Créateurs de nous-mêmes? – pas seulement! Et le rappel qu’il faut, absolument, lire et relire F. Scott Fitzgerald, si nous voulons nous comprendre nous-mêmes, enfants de la modernité.

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