Lecture d’été. (Août 2013)

Voici l’été, la beauté appelle. Comme sous le coup d’une urgence, les foules se précipitent vers la mer et ses côtes, la montagne, ses sentiers et sommets, les collines et leurs forêts, les vallées et leurs rivières, les plaines et leurs étendues vertigineuses, vers les villages non encore touchées par la modernisation, vers les musées et les monuments que l’on connaît en photo et que l’on a décidé de regarder, enfin, en vrai.

Mais en quoi consiste donc cette beauté que l’on tente de regarder les yeux dans les yeux ? C’est la question que pose le héros du roman de Mark Helprin, Un Homme de la Grande Guerre.

Alessandro Giuliani, Romain, professeur d’esthétique, 73 ans, ancien soldat de la Première Guerre mondiale, marche, avec un jeune compagnon rencontré par hasard, sur une route conduisant vers une ville au sud de Rome. Le second a manqué l’autobus, l’ultime de la semaine, le premier l’a rejoint par solidarité. Nous sommes en 1964.

Le jeune attend que son vieux compagnon aille le régaler de ses souvenirs. Déception : celui-ci est un taiseux, même pour lui-même. Il a tant de choses en lui auxquelles il ne veut pas penser, trop de souffrances intolérables, trop de joies tout aussi pénibles à revivre, trop de questions non résolues. Peu à peu cependant, la décision lui vient : il confrontera son passé. Pourquoi ce revirement? Parce que c’est la seule manière de faire en sorte que ses morts ne basculent pas encore dans le néant : ses parents, sa femme, son fils tué durant la Seconde Guerre mondiale, ses compagnons qui, durant la première, ont péri autour de lui, mitraillés, baïonnettés, explosés par l’ennemi germano-autrichien, ou fusillés comme déserteurs par leurs propre armée.

La Grande Guerre a saisi Alessandro alors qu’il venait à peine d’achever ses études d’esthétique. Le voici au front, sur la rive occidentale de la rivière Osonzo, au nord de Trieste, dans un poste impossible à défendre. Après quoi, son unité est expédiée en Sicile où il faut traquer un groupe de déserteurs: faute que les déserteurs le soient, ce sont ceux qui ont à les chasser qui seront fusillés. Sur le chemin du retour, tout le monde, prisonniers et réguliers, déserte. Alessandro, condamné à mort, puis gracié par une raison de symétrie bureaucratique (tant de morts, tant de graciés) se retrouve dans les Alpes, se bat parmi les glaciers, est fait prisonnier et finit par se retrouver, à la fin de la guerre, domestique au château impérial, à Vienne. Pendant ces événements, il connaît l’amour, perd la femme qu’il aime et finalement, revenu à Rome avec la paix, la retrouve.

À travers ces péripéties, ces drames, ces moments de farce, Alessandro ne cesse de contempler et de questionner la beauté. Tandis que la guerre venait d’éclater à l’Ouest, mais n’avait pas encore impliqué l’Italie (qui rejoint les Alliés au printemps de 1915), il s’était rendu à Munich pour contempler le portrait de Bindo Altoviti par Raphaël. « Ses yeux peuvent voir, ses mains peuvent toucher, et il respirait, » constata-t-il devant le célèbre tableau. Il lui semblait que Bindo lui parlait : « Maintenant que je suis immobilisé, je vous passe ma vigueur et ma vie … souvenez-vous que tout cela se termine dans une paix parfaite et que vous serez aussi immobile et heureux que moi. »

La beauté : une paix parfaite, une balance éternelle. « Chaque instance de la beauté, se dit le vieil homme, cheminant sur la route, est une promesse et un exemple, en miniature, d’une vie qui peut s’achever d’une manière équilibrée, avec symétrie, but et espoir. » C’est en suivant ce modèle, qu’Alessandro voudrait achever son existence : en découvrir le sens et l’unité et faire en sorte que ses éléments « se combinent assez pour composer comme un morceau de musique. »

Ayant passé ses quatre années de combattant en plein air, dans le vent et la neige, au bord des ruisseaux, parmi les bêtes sauvages, Alessandro avait été sans cesse environné du spectacle de la beauté : c’était la lueur d’un glacier dans le demi-jour, c’était la course des nuages au-dessus des abimes, c’était le vol des hirondelles, « propulsées vers le haut ou vers le bas, tournant et roulant quand il le fallait et traversant sans les heurter les groupes d’oiseaux qui montaient vers eux comme projetés par un canon, et ceci encore et encore », symbole de l’unité du risque et de l’espoir.

Comme son chemin, un demi-siècle plus tard, est couronné par un ciel d’août, Alessandro fait observer à son compagnon les étoiles filantes dont la gerbe explose au-dessus de leurs têtes : « Les éclats que tu vois sont leurs derniers. » La beauté perdue, fait-il remarquer au jeune homme, est l’une des formes de la beauté : « Avec quelle intensité et avec quelle loyauté ne prenons-nous pas à cœur une vie qui n’est pas susceptible de révision. »

Une vie sans révision, impossible à changer, achevée à peine commencée, mais digne d’amour.

Dans notre monde agité, l’agitation suprême de l’été, ces voitures embouteillées, ces foules qui se bousculent, cette frénésie d’action, ne serait-ce pas comme un feu éperdu d’étoiles filantes, un moment de beauté perdue, la projection incertaine vers cette musique unique que chacun tient en soi ?

(Mark Helprin, né en 1947, est américain et israélien. Il a servi dans l’armée et dans l’aviation israéliennes : la guerre n’est pas un sujet qu’il ignore. Outre L’Homme de la Grande Guerre (datant de 1991), un autre de ses romans, Mémoires à l’Abri des Fourmis (1995), a été traduit son français. In Sunlight and in Shadow, sa dernière œuvre (2012), attend de l’être.)

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