Apologie des herbivores. (Juillet 2013)

Je vous ai déjà parlé de Joel Kotkin et de sa théorie des « material boys » (D’Ailleurs, mai). Voici que Kotkin désigne une nouvelle tribu : celle des herbivores. Il ne s’agit pas de ces vaches pacifiques et de ces moutons obstinés qui, protégés par bergers, chiens et enclos, vont d’une motte d’herbe à l’autre. Le terme, ici, désigne la jeunesse japonaise.

Celle-ci, selon certains sociologues et organes d’opinion nippons, rejette la fureur qui s’était emparée de ses parents et grand-parents : celle du combat. Combat des grand-parents contre les Américains, qui a causé la dévastation de leur nation. Combat des parents contre la misère de l’après-guerre, lequel a permis à ce pays ruiné de devenir l’une des plus importantes économies de la planète. De cette fureur de combat, quels que soient ses formes et résultats, catastrophique ou bénéfique, une fraction importante de la jeunesse japonaise ne veut pas.

Qui dit combat dit engagement et liens : de cela on se détourne aussi. Pas de famille, cet engagement qui mine les forces, ce lien qui interdit à chacun d’« être lui-même » (comme disent les publicités). Un tiers des Japonaises, nous signale Joel Kotkin, atteignent la trentaine seules, célibataires, un cinquième sont encore seules lorsqu’elles arrivent à la quarantaine. Quant aux jeunes hommes, une bonne partie conçoit le mariage (et la procréation) comme une prison à éviter vigoureusement. En 2030, selon un sociologue japonais, un tiers des mâles japonais seront célibataires.

La relation sexuelle, ce lien minimal, elle-même est rejetée. Interrogés, 59% des filles et 36% des garçons ont dit qu’ils ne s’y intéressaient pas. L’Association pour l’éducation sexuelle japonaise note que, si en 2004 60% des étudiantes étaient actives du point de vue sexuel, ce pourcentage n’était plus, en 2012, que de 47%.

Moins de sexe, pas de famille, de plus en plus de personnes âgées à entretenir et à soigner, de moins en moins d’enfants, donc de moins en moins de travailleurs aptes à aider une population ayant des besoins d’assistance en expansion. L’absence de jeunes gens entrainant aussi moins d’imagination pour contribuer au progrès technologie, pour faire avancer les connaissances et renouveler la culture. Les jeunes Japonais considèrent avec placidité le désastre futur, financier, économique, technologique, culturel et se contentent de brouter tranquillement leur champ. Herbivores, donc.

Est-il juste cependant d’attacher au qualificatif d’herbivore un sens infamant ? La vache, le plus doux des herbivores, n’exprime-t-elle pas une figure de la vie apte à nous faire réfléchir ? Le philosophe Alain Finkielkraut nous rappelle (dans son livre d’essais: L’Imparfait du Présent) que bien des penseurs ont pris la défense de ruminants. Il cite, parmi d’autres, Michelet qui « se demande à quoi rêvent les grands bœufs » et le poète symboliste Leconte de Lisle selon lequel les mêmes « suivent de leurs yeux languissants / Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais. » Pour son propre compte, Alain Finkielkraut remarque que « dès lors qu’on s’arrête assez longtemps devant ces animaux pour les regarder regarder, on est médusé puis comme gagné par leur ahurissement devant l’opacité et l’altérité du monde. »

Pourquoi donc la jeunesse japonaise ne serait-elle pas, elle aussi, saisie par l’opacité du monde, par son altérité, par la difficulté qu’il y a à comprendre ce qui se passe autour d’elle ? Pourquoi n’aurait-elle pas son songe intérieur ? Quel est-il ? Nous le saurons bien un jour ou l’autre. L’Histoire étant une procession de pensées qui ont pour origine le cerveau de chacun, celles-ci finissent par émerger : un sens apparaît au monde, l’action s’ébauche. Faisons confiance aux herbivores humains et à leur capacité d’achever leurs songes et regardons, avec admiration et étonnement, la rumination éternelle de nos cousins à quatre pattes !

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