Retour de l’Ouvrier. (Mai 2013)

Pendant deux siècles, un personnage a obsédé l’Occident : l’Ouvrier. Pour les uns, disciples de Marx, l’Ouvrier, avec ses larges épaules serrées sous son blouson de cuir et ses mains tachées d’huile, était destiné à chasser l’exploitation du monde et à restituer à l’homme son humanité. Pour les autres, c’était une brute dont il fallait se méfier, sujet de colères soudaines, de rages irrationnelles.

Comment mieux représenter l’Ouvrier sinon en pensant à Jean Gabin qui, avant-guerre, l’a souvent incarné au cinéma. Puissant, placide, mais parfois éruptif, la casquette rejetée sur le front, la cigarette fumant au coin des lèvres, fidèle, taiseux, qui, l’objet de son amour entre les bras, se contentait de lui murmurer : Ch’t’aime, t’sais … et c’était assez.

Les Trente Glorieuses ont mis fin à ce type humain, pour le remplacer d’abord par les Blouses Blanches, puis, à partir des années 90, par le Créateur. Celui-ci était l’exact contraire de Gabin (lequel d’ailleurs après-guerre, sentant que l’esprit du temps changeait, s’est transformé en patron ou en mafioso de haut niveau !) : le Créateur est gracile, a les épaules étroites, l’humeur égale, le visage tourné vers l’écran de son ordinateur. Il ne fume pas et vit principalement dans le blanc : murs et sols blancs, fauteuil et divan blanc, voiture blanche, chemise de même. La crasse, le désordre, le bruit, non ce n’est pas lui: trop, c’est trop ! L’objet de son travail, le sujet de ses emballements, la mode qui l’attire, l’architecture, le cinéma, la musique qu’il admire, ont un même objet : l’immatériel.

Fin de séquence ? Non, car on signale l’arrivée d’un nouvel homme (ou de femme) : l’homme matériel, « the material boys ».

« Keksekça » ? comme aurait dit Gavroche (voir Les Misérables). Terme semble-t-il inventé par l’Américain Joel Kotkin, qui se décrit comme un analyste de tendances démographiques, sociales et économiques, et qui propose sa thèse dans la revue financière américaine Forbes. Il s’agit là de toute la population engagée dans la production de biens matériels (et non pas intellectuels) : pétrole et autres formes d’énergie, production industrielle, agriculture.

L’argument de Kotkin est le suivant : les secteurs économiques qui se développent le plus fortement à travers le monde sont ceux que je viens d’évoquer. Les pays ou régions qui se sont spécialisés dans ces activités sont ceux qui atteignent la plus grande prospérité ou qui résistent le mieux à la crise.

La Norvège, le Canada, l’Australie, certains pays du golfe Persique, la Chine, le Brésil ont des taux d’expansion qui laissent très loin derrière ceux des autres pays. Les états américains qui ont le taux de chômage le plus bas ne sont pas ceux qui, comme la Californie, hébergent les grandes sociétés de traitement de l’information, mais ceux qui se sont spécialisés dans l’agriculture, dans l’extraction de pétrole et de gaz ou encore dans l’agriculture : Texas, Oklahoma, Louisiane, Pennsylvanie, Ohio.

La production matérielle, selon Kotkin, l’emporte sur la production intellectuelle, et les mains sales sur les fins doigts des penseurs.

Mains sales donc, vêtements de travail sentant le pétrole, le gaz, les engrais chimiques, casques posés sur des têtes rugueuses, poussière, boue, vent, pluie, neige, vagues, le danger partout, l’explosion qui risque, le tuyau qui, au bout de la grue, vient heurter mortellement celui qui s’est risqué d’être inattentif. Gamme de couleurs : le rouge et le jaune mêlés de brun. Rien de fin. Un monde qui hurle. Des machines monstrueuses qui arrachent ses trésors à la terre et qui bouleversent le paysage, sans façon.

Jean Gabin aurait reconnu son univers d’avant-guerre : avec les material boys, c’est l’ouvrier qui revient et l’usine qui étend ses murs. C’est affreux ? Peut-être ! Mais voici encore Victor Hugo, et à nouveau Les Misérables : « L’homme n’est pas un cercle à un seul centre, c’est une ellipse à deux foyers. Les faits sont l’un, les idées sont l’autre. »

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