La lutte avec l’ange. (Avril 2013)

Sur le mur sud de l’Église St Sulpice, dans le 5e arrondissement de Paris, à droite lorsqu’on entre, s’élève une des représentations les plus mystérieuses qui soient : c’est le combat de Jacob avec l’ange, que Gustave Delacroix exécuta en 1861.

Pour voir cette image, il faut, même l’été, le secours d’une luisance tombant faiblement d’un système antique d’illumination, laquelle, déclenchée en appuyant sur un bouton qu’on peine à découvrir, disparaît rapidement.

De quoi s’agit-il ? La Bible (dont un carton jauni, piqué sur un pupitre, rappelle les lignes) dit ceci : Jacob, fils d’Isaac, petit-fils d’Abraham, frère du pauvre Esaü (qu’il a trompé bien des fois) rentre d’exil pour retrouver sa terre natale. Sur le chemin, il rencontre un affluent du Jourdain : ayant fait passer ses femmes, enfants, serviteurs et bêtes, Jacob reste sur l’autre bord, en présence d’un homme.

« (Cet) homme se roula avec lui dans la poussière, jusqu’au lever de l’aurore, lit-on dans la Genèse (32,24). Il vit qu’il ne pouvait l’emporter sur lui, il heurta Jacob à la courbe du fémur qui se déboita alors qu’il roulait avec lui dans la poussière. Il (l’homme) lui dit : Laisse-moi car l’aurore s’est levée –  Je ne te laisserai pas, répondit-il (Jacob), avant que tu ne m’aies béni. Il lui dit : Quel est ton nom ? – Jacob, répondit-il. – On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté.

Dans la représentation de Delacroix, l’homme porte des ailes dont le volume rappelle l’aile qui supporte le parapentiste moderne : c’est l’ange. Sur un replat, Jacob, les muscles du dos bandés, un bras puissant repoussant celui de l’ange, paraît devoir renverser son adversaire. Celui-ci, le visage apaisé, est légèrement penché en arrière, sa main droite empoigne la jambe gauche de Jacob et la maintient en l’air, transférant l’assaut de Jacob en une force qui risque de le terrasser, selon les principes du judo. À droite, dans une trouée de lumière, la caravane s’éloigne. De rivière, il n’en est pas question.

Depuis des siècles, on s’interroge sur cette aventure. Vers la fin des « Misérables » (les véritables « Misérables », lesquelles comportent plus de deux mille pages et que nous ne lisons guère – ce fut mon cas jusqu’à récemment !), Victor Hugo en donne sa propre interprétation.

Cosette et Marius sont mariés. Ils abritent leur amour dans l’hôtel particulier du grand’père de Marius, avec lequel celui-ci s’est réconcilié. Cosette a aménagé, pour Jean Valjean, la plus belle chambre de la maison et insiste pour qu’il vienne habiter avec le couple. Mais Valjean sait que, aussi proche qu’il puisse être de Cosette, ce soleil de sa vie, la raison de son existence depuis qu’il l’a sauvée des Thénardiers, il l‘a perdue : Cosette est désormais à Marius comme Marius est à Cosette.

Pis que d’avoir perdu Cosette est le risque qu’en vivant avec le jeune couple il puisse causer leur ruine et disgrâce. A-t-il le droit de jeter sur eux l’ombre de son passé ? L’ancien bagnard, deux fois évadé, caché sous divers costumes et diverses identités, recherché par un policier acharné sur son devoir, Javert, espionné par Thénardier qui se doute de quelque chose, sera un jour découvert, exposant le mensonge que fut sa vie. Se livrer ? Ce serait régler son compte avec la société, la justice et Dieu : mais Cosette ! Mourir ? Pourquoi pas !

Valjean ne peut dormir, va d’un mur à l’autre, se jette sur son lit, se relève, reprend sa déambulation. Au bout de la nuit de combat avec son ange (qui, pour Victor Hugo, figure sa conscience), il demande une entrevue avec Marius et lui avoue son secret. Il ne verra plus Cosette, mais elle ne devra rien savoir. Ainsi s’achève (momentanément) la lutte de Valjean avec son ange.

Celle-ci est passée de mode (cependant les foules affluent lorsqu’un théâtre ou salle de cinéma affichent une adaptation du roman de Victor Hugo). Le souci contemporain est celui de la réalisation de soi, la souffrance, le grand sujet des « Misérables », est hors-la-loi. Le mal que l’on a fait, les vertus qu’on n’a pas pratiquées, les mensonges que l’on a proférés, la pitié oubliée, la souffrance qui serre le cœur, à qui en parler ? Pas à son ange, car il a disparu. Alors, ministre disgracié ou pauvre homme du commun, on appelle son avocat, l’ange des temps modernes (pour connaître la suite, s’agissant du premier, relire « Le bûcher des vanités », de Tom Wolfe).

 

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