Venu de Suède. (Mars 2013)

« L’homme qui ne voulait pas fêter son anniversaire » du Suédois Jonas Jonasson connaît, semble-t-il, un succès mondial, semblable à celui qui salua le roman de Winston Groom, « Forrest Gump », il y a presque trente ans. On fit de ce dernier un film célèbre : ce sera aussi le cas, lit-on, de «L’homme qui ne voulait pas …», dont on prévoit déjà la mise à l’écran.

Que nous disent, s’agissant du goût de l’époque, le roman de Jonasson et son succès ? Il faut se garder de dévoiler les secrets du livre, mais quelques indications sont nécessaires si l’on veut répondre à cette question. Quelques mots, en premier lieu, sur le caractère principal. Allan, le héros de Jonas Jonasson, a vécu les cent années de son existence (le roman commence alors qu’il entame sa cent unième année) dans un état d’innocence enfantine. Il a peu ou pas du tout de projets, vivant au hasard de ses envies et au hasard … du hasard ! On l’imagine disant, comme Jacques le fataliste, la création de Diderot, que tout – passé, présent et avenir – est déjà transcrit sur le « grand rouleau », alors pourquoi se faire de souci !

Quelques mots maintenant sur les aventures d’Allan, lesquelles forment l’intrigue du roman. La vie de notre homme est enchantée : sur le grand rouleau, tout mène au succès. Se trouvant en Espagne du côté des républicains, durant la guerre civile, voilà qu’il est capturé, des bâtons de dynamite à la main. On est prêt de le fusiller lorsqu’une de ses charges sauve la vie du Général Franco. De ce hasard résulte qu’il deviendra l’ami du futur dictateur et, surtout, qu’il sauvera sa peau. D’autres tours du sort feront qu’Allan, au cours de sa longue vie, participera à nombre de grands événements du siècle. Comme observateur ? Mais non, ce serait diminuer le charme qui préside à sa vie ! L’histoire et notre homme sont à tu et à toi : les rôles que la première donne au second sont toujours de premier plan!

Allan va-t-il exploiter ses relations et ses aventures pour accéder au pinacle du pouvoir et se métamorphoser en grand homme ? Autant imaginer que Peter Pan, le héros de James Matthew Barrie, entre au Parlement et devienne Premier ministre ! Ni l’un ni l’autre, ni Forrest Gump et pas non plus Jacques le fataliste n’ont la moindre ambition. Celle-ci nécessite de la continuité : or Allan est le personnage le plus inconséquent que l’on puisse imaginer. Il n’a pas de mémoire, ne pense pas à demain et vit exclusivement dans le présent. En d’autres termes, notre homme n’est pas sérieux !

Et c’est pourquoi, d’un bout du monde, on l’aime, comme on a aimé Forrest Gump, comme on a aimé Peter Pan et Jacques le fataliste, tous des pas sérieux. Pourtant cette affection contemporaine fait question. Barrie pouvait bien violer les lois de la nature en affranchissant Peter Pan, Wendy et les enfants de l’attraction terrestre, sans que cela ne cesse de nous faire sourire ! Diderot pouvait mêler son récit avec une quantité d’autres, insulter la clarté et corrompre la logique sans effets autres que d’augmenter notre plaisir ! Mais est-il sérieux de faire l’apologie du manque de sérieux dans le monde que nous connaissons ? Ne faut-il pas s’alarmer de la profusion des irresponsables, du type d’Allan ? N’avons-nous pas besoin de gens sérieux pour s’attaquer aux menaces qui nous attendent ?

Ah, il en existe des personnages sérieux pour nous assister ! Leurs alarmes pèsent des tonnes, leurs conseils encore davantage, leur estime d’eux-mêmes couvrant le tout d’une chape de plomb d’une épaisseur indicible : on se demande comment la planète, alourdie par le poids des grands hommes qui nous entourent et de leurs discours massifs, n’ait pas, chargée d’énergie (masse multipliée par le carré de la vitesse, divisé par deux), échappé de son orbite et pris le chemin des profondeurs de l’espace (à moins que ce ne soit l’inverse) !

Un philosophe réputé vient de publier un ouvrage de conseils intitulé modestement : « La voie ». Quelle est celle-ci ? De changer le monde du tout au tout : peu de choses ! Un autre a connu une célébrité tardive en nous demandant de nous révolter. Contre quoi ? Contre tout : c’est bien simple ! Manque une recommandation, que Rabelais et Diderot avaient découverte, avec d’autres, comme le romancier anglais, Laurence Sterne (que Diderot admirait), dont le roman, « Tristram Shandy », qui se proposait de raconter la vie de son héros, n’en dit pas un mot, retardé comme il l’est par nombre de considérations accessoires ; recommandation que les auteurs de « Forrest Gump » et de « L’homme qui ne voulait pas fêter son anniversaire » ont redécouverte de leur côté, nous assis au fond de la classe en bons potaches, à leur côté. De quoi s’agit-il ? De la rigolade ! Rions, et beaucoup de vessies se dégonfleront, la planète s’allégera et tout reviendra à son cours (à moins que ce ne soit le contraire) !

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