Socialisme ou Barbarie : le groupe qui a tenté de résoudre le problème de la démocratie dans la société moderne.

Le fil conducteur de mon livre, « La Révolution impossible », est l’histoire du groupe marxiste Socialisme ou Barbarie (SouB), auquel j’ai moi-même appartenu.

À la création de SouB en 1949, les jeunes gens qui le composaient marchèrent à la révolution, la fleur au fusil. La situation était simple, du moins pour les marxistes purs et durs qu’étaient ces jeunes gens. À l’Est, du côté des communistes, comme à l’Ouest, dans les démocraties capitalistes, régnait le même système : en haut, une classe de dirigeants, qui possédaient les moyens de production, le capital — collectivement en Union soviétique, de manière privée en Occident —, en bas, des exécutants, qui faisaient ce qu’on leur disait, et qu’on exploitait. Marx avait montré que cela ne pourrait pas durer, car en réduisant les ouvriers à la misère, le capitalisme provoquait surproduction, crise économique, guerre entre les nations capitalistes, enfin révolution ouvrière instauration du socialisme : on connaît bien le scénario, auquel SouB croyait pleinement.

Voilà donc nos jeunes iconoclastes qui, en 1949, disent : nous ne prenons pas parti pour l’un ou l’autre bloc, notre parti c’est la révolution ouvrière qui aura lieu lors de la 3e guerre mondiale. Et nos jeunes gens d’attendre. Rapidement on devine que cette guerre n’aura pas lieu. Et on comprend autre chose, que peu à gauche avaient saisi : la misère ouvrière n’augmentait pas, en tout cas pas en Occident. Au contraire : au fur et à mesure que l’industrie se développait, le niveau de vie de la population s’élevait, y compris celui des ouvriers. La crise du capitalisme résidait ailleurs : elle était de nature psychologique, spirituelle. Dans l’usine capitaliste, le travail n’avait aucun sens, les ouvriers étaient réduits à l’état de pions et n’exprimaient pas l’essence de leur humanité. La souffrance ouvrière ce n’était pas d’être mal payés, mais de faire un travail qui n’avait pas de sens.

Pendant que le groupe découvrait cela et en tirait les conséquences, les premiers signes de l’effondrement de l’empire soviétique se manifestèrent, en Pologne et en Hongrie. SouB avait dit que le régime soi-disant communiste signifiait exploitation et oppression : durant l’automne de 1956, les Polonais et les Hongrois confirmèrent ce diagnostic. De plus, particulièrement en Hongrie, les comités ouvriers, formés au sein des usines, manifestèrent la tendance des ouvriers à diriger leur travail et, au-delà, revendiquèrent de diriger l’ensemble de l’économie et la société elle-même : c’était ainsi, du moins, que SouB interpréta l’insurrection hongroise.

Simultanément, on voyait se répandre, en Occident, une révolte larvée des ouvriers dans les usines contre les conditions imposées d’en haut : les cadences, les normes, les diverses segmentations et divisions du travail. On y voyait ces ouvriers organisant la production à leur manière, prenant des initiatives, faisant les choses à leur idée. Ils déclenchaient leurs propres grèves, en dehors de syndicats et parfois contre eux. Ces grèves dites « sauvages » furent nombreuses en Angleterre, aux États-Unis ; on les trouva aussi en France. N’était-ce pas là le signe que, à l’Est comme à l’Ouest, le prolétariat allait dans la même direction : organisation spontanée du travail par les ouvriers, rejet de la distinction des dirigeants et des exécutants, remise à la base du soin de diriger la société ?

SouB avait le vent en poupe, du moins était-ce son sentiment. Ses analyses avaient été vérifiées, elle savait dans quelle direction elle voulait aller (une société où le travail aurait un sens et où les usines seraient gérées réellement par les ouvriers), ses effectifs étaient en augmentation, particulièrement chez les étudiants. Pourtant quelques années plus tard, le groupe, découragé, mit fin à son existence. Pourquoi ?

Il s’était passé qu’une autre révolution était en train d’occuper l’esprit des gens. On avait reconstruit l’Europe. On vivait mieux, on avait un toit sur sa tête, on mangeait correctement, l’État avait pris en charge la santé des citoyens et s’occupait désormais de leurs retraites. C’était bien, mais on voulut plus. Depuis toujours on vivait sous le contrôle des règles, on faisait ce qu’on devait faire, pas ce qu’on désirait faire. Soudain il apparut que le moment était venu de se libérer des carcans qui emprisonnaient la vie. Tout se mit à changer : les relations entre hommes et femmes, celles entre parents et enfants, entre patrons et employés ; on libéra son corps, on se comporta de manière différente, avec moins de raideur, on se déplaça à travers le pays, on découvrit la montagne et la mer et on y poursuivit l’aventure. Il vint une nouvelle manière d’écrire des romans, de faire des films, de peindre, empreinte de spontanéité, de simplicité, soucieuse de rapidité. Ce fut le début de cette révolution des mœurs qui ébranla l’Occident et changea le monde.

SouB perçut cette révolution, totalement inattendue, comme conduisant à une capitulation devant ce que Cornelius Castoriadis, le penseur du groupe, appelait l’imaginaire capitaliste : c’était une illusion répandue par le capitalisme pour détourner la population de sa véritable vocation. Tout comme les Grecs, SouB était boulonné à l’idée que l’homme était un animal politique. Et voilà que l’homme récusait sa nature pour ne se préoccuper que de lui-même ! Considérant que les tendances allaient à l’encontre de ce qu’il croyait profondément, le groupe constata que la révolution était impossible : disparition de la classe ouvrière, avènement d’une culture individualiste, triomphe de l’imaginaire capitaliste ! SouB mit fin à son existence en 1966, deux ans avant 68, dont les positions étaient pourtant proches des siennes. (Daniel Cohn-Bendit, l’un des animateurs de 68, était proche de SouB, participait à certaines de nos réunions, lisait et appréciait notre revue.)

Mon livre veut ramener à la vie ce groupe solitaire, courageux et failli. Il décrit les hommes qui le composèrent : Corneille Castoriadis, Claude Lefort, Jean-François Lyotard, Jacques Gautrat (Daniel Mothé), Jacques Rousseau, Georges Petit, Jacques Signorelli et bien d’autres. Il évoque le long chemin qu’il fallut à ces hommes pour abandonner les préjugés marxistes et s’ouvrir au monde. Il trace les luttes internes, et raconte les scissions qui sapèrent les forces du groupe. Il raconte aussi les joies et les peines du jeune militant que j’étais, déchiré par la fidélité à ses camarades et le sentiment que l’histoire allait dans une autre direction.

Pourquoi ai-je écrit ce livre ? Pourquoi s’intéresser à Socialisme ou Barbarie ? Ma réponse est celle-ci : ce groupe a posé sérieusement le problème de la démocratie dans la société contemporaine. Il a cherché les fondements de celle-ci dans la conduite naturelle des hommes, dans leur tendance spontanée de diriger leurs affaires, collectivement et individuellement, dans leur refus d’être agis par autrui. Or nous savons qu’une telle manière de considérer l’homme a déserté la pensée et plus encore le comportement des « élites » : le troc de la liberté individuelle contre la passivité au travail et dans la vie publique est la règle des temps postmodernes. Il faut des armes pour lutter contre cette tendance : le retour à ce moment de l’histoire que j’évoque dans mon livre peut aider à faire renaître le combat pour l’autonomie, cette aspiration essentielle de l’âme humaine.

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