Fin de partie ? (Février 2013)

Vivons-nous une fin de cycle historique ? Connaissons-nous un de ces moments où l’histoire prend son galop pour nous emmener, accrochés à sa crinière, dans une direction inattendue ? Un philosophe français et un historien américain le pensent.

 Le philosophe français Pierre Manent ne nous dit pas où notre cheval nous emporte, mais il sait ce que nous quittons : l’État-nation. Or celui-ci, selon Manent, résulte d’une série d’étapes qui, depuis la Cité grecque et l’Empire romain, nous ont fait bénéficier des avantages de la formule moderne de l’État et de son régime politique, le parlementarisme.

La Cité grecque a permis aux hommes de découvrir qu’ils pouvaient diriger eux-mêmes leurs affaires. L’Empire romain a apporté les bienfaits de l’union et de la paix. L’Église, en absorbant l’idée d’empire, a offert une communion étroite des hommes à travers tout le globe. À la fin du moyen-âge, cependant, aucune forme d’organisation ne prévalait. Il existait des cités indépendantes et des républiques ; un empire romain germanique (en gros l’Allemagne) en compétition avec le pape ; celui-ci qui tentait de régner par la parole évangélique et par l’épée; et enfin la royauté, comme en France, qui commençait de manifester sa puissance. Toutes ces formes entrèrent en compétition et créèrent une chaine de désastres. Durant cette période, on ne savait plus à quels saints se vouer. Devait-on obéir au modèle du Christ et se dévouer modestement à la cause de l’humanité ? Ou au contraire adopter le modèle du citoyen guerrier, une main sur la charrue, l’autre sur l’épée ? Ou encore un mélange de ces types ?

Arriva peu à peu une nouvelle forme d’organisation qui semblait capable d’apporter un ordre définitif, dans le monde et dans les esprits : ce fut celui de l’État-nation, lequel fut accompagné rapidement par le régime parlementaire. L’État apportait union, sécurité et paix, le régime parlementaire permettait au citoyen de s’imaginer contrôlant son sort. La morale civique, séculière, s’imposait à tous. Fin des troubles dans le pays et dans les esprits.

Fin du cycle ? Manent le pense. L’État-nation, au moins en Europe, fléchit devant une organisation éloignée, presque mythique, qui gouverne ses 500 millions d’administrés au moyen de règlementations énoncées par une bureaucratie omnipotente. Le régime parlementaire, qui était censé offrir un champ pour l’expression d’options adverses, se borne à enregistrer l’inévitable. Le citoyen qui, dans la majorité des cas, n’a plus ni énergie civique ni convictions religieuses, se borne à traiter de ses propres affaires, bien heureux encore qu’on lui en laisse la possibilité. Les avantages que l’État-nation avait hérités des systèmes précédents, l’influence politique garantie à chacun, la force de l’union, les avantages de la sécurité, une morale commune, semblent avoir disparu.

Quelque chose vient de finir. On attend autre chose : mais quoi ? Voici l’historien américain, spécialiste de la Grèce antique et observateur du monde contemporain, Victor Davis Hanson, qui annonce le retour au moyen-âge. Hanson perçoit, aux États-Unis, en Europe et ailleurs, une tendance à revenir aux formes d’organisation qui précédaient l’invention des États-nations : celles des « châteaux et des douves », des provinces plus fortes que le roi, des villes-marchés quasiment indépendantes, des langues et des cultures locales qui l’emportaient sur celles pratiquées par un centre à peine esquissé.

La Catalogne rêve de se séparer d’un état central en faillite qu’elle doit soutenir de son propre budget, Barcelone regarde vers les antiques villes hanséatiques, Venise et sa région ne comprennent pas pourquoi elles subventionneraient de leur sueur le Sud du pays, Wallons et Flamants prennent l’habitude de la vie séparée, l’Angleterre caresse l’idée de quitter l’Union européenne pendant que l’Écosse, elle, songe à s’éloigner de l’Angleterre.

En ce qui concerne les États-Unis, Hanson signale des lignes de fracture qui pourraient mener à l’éclatement de ce que les Pères fondateurs créèrent il y a deux cent cinquante ans. Qu’ont besoin des autres états en faillite ceux dont le budget est équilibré ? Il souligne que l’état où il vit, la Californie, est en réalité composée de deux provinces totalement séparées : une bande côtière habitée par une population aisée qui vit dans des ensembles clos, protégés par des gardes armées, et un arrière-pays où la loi semble absente et où misère et banditisme attendent les immigrés clandestins. Qu’a besoin de l’arrière-pays la bande côtière ?

Aux États-Unis comme en Europe, on constate que, loin de s’atténuer, différences, divisions, conflits sociaux, raciaux, culturels, s’accentuent, chacun rentrant dans son camp pour se protéger de ceux qui sont de l’autre côté des murailles et, éventuellement, leur courir sus.

L’union était pourtant le grand message de la modernité. Pourquoi être bourguignon si être français apportait un plus, un plus de sécurité, de culture, de fierté ? N’était-on pas plus fort lorsqu’on rassemblait les différences ? Le message parut si évident que les peuples abandonnèrent volontairement leurs langues locales, leurs accents si pittoresques, leurs cultures particulières au profit de ce qui venait du centre et des « gens qui savaient ».

Si l’on devait suivre l’historien américain, le mouvement, aujourd’hui, irait dans l’autre sens : de l’union vers la séparation. L’État s’y opposera ? Pas forcément, car il lui faudrait des moyens. Or ces moyens lui manquent de plus en plus. Le jour pourrait venir où, lassé, il dirait aux divers « séparatistes » : allez sur votre chemin, je n’ai plus rien à vous donner ! Chaque race, chaque famille de pensée, chaque groupe d’âge, chaque style de vie, s’enfermeraient dans son château et négocierait, de château à château, de région à région, de ville à ville, des accords bilatéraux. Nous serions revenus au moyen-âge.

Pierre Manent : Les métamorphoses de la cité : Essai sur la dynamique de l’OccidentVictor Davis Hanson : La guerre du Péloponnèse et Carnage et culture

 

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