Les remèdes qui sont pires que le mal. (Janv. 2013)

Il y a 25 ans, un jeune médecin américain, le Docteur Portenoy, se révoltait contre l’indifférence de ses collègues à l’égard de la souffrance. Après avoir constaté, pour les patients atteints de cancer, l’efficacité des analgésiques dérivés de l’opium, il se mit à la tête d’une campagne visant à en répandre l’utilisation pour tous les patients atteints d’affections causant une souffrance permanente. De cette campagne, l’un des collègues du Dr Portenoy, dit qu’ « il avait le caractère d’un mouvement religieux ». La foi du Docteur réduisait à peu de choses le risque d’accoutumance liée à la prise des analgésiques opiacés : selon lui moins de 1% des personnes prenant régulièrement ces produits seraient poussées à en augmenter les doses et poussées vers la prise de drogues dures (illicites).

Ainsi le Dr Portenoy rejoignait-il les rangs de tous ceux qui combattent pour libérer les hommes des contraintes de la nature (ici, la souffrance) et de la société (dans ce cas, l’indifférence à la souffrance et l’interdiction de la prise de drogues), ce combat pour la liberté étant la grande affaire des temps modernes.

Aujourd’hui, le Dr Portenoy admet son erreur. Son combat a connu un succès total, les analgésiques opiacés, aux États-Unis et ailleurs, sont largement prescrits. Mais ce succès a eu un prix : l’accoutumance s’est développée de façon vertigineuse, si bien que, aux États-Unis, le nombre de décès liés à la surconsommation des médicaments de ce type (16.000 selon Portenoy) a dépassé ceux entrainés par la prise des drogues dures. Le Dr Portenoy constate que ses arguments étaient statistiquement peu fondés : « J’ai dit des choses qui étaient fausses ». Nous sommes dans le temps des regrets et des cendres répandus sur la tête.

« Eh quoi, diront les optimistes, n’est-il pas normal que notre combat pour améliorer la vie ait des ratés ? On n’en finirait pas de faire la liste des erreurs commises sous le coup de l’enthousiasme. Mais qui peut nier que, en fin de compte, de réforme en réforme, de remède en remède, on va quand même de mieux en mieux ! »

Mais va-t-on toujours de mieux en mieux ?

Notre expérience personnelle nous apprend que, s’agissant d’atténuer les souffrances, physiques, mentales, économiques, culturelles que nous connaissons dans nos existences individuelles, le meilleur remède est souvent l’absence de remède. Lorsque nous décidons de nous prendre en mains nous-mêmes, miraculeusement nos maux paraissent diminuer, la confiance s’accroît, le courage revient, on découvre un chemin. (Cependant, je ne veux pas minimiser l’existence de grandes souffrances, qu’il faut absolument soulager.)

S’agissant de la société elle-même, ne peut-on pas tirer la même leçon ? À multiplier les remèdes, n’a-t-on pas créé une nouvelle forme d’accoutumance, tout aussi dangereuse que celle aux produits opiacés : l’accoutumance à l’État, à ses interventions et à ses aides, bienfaisantes et souvent despotiques ?

Sommes-nous donc des agneaux et avons-nous besoin d’un pasteur ?

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