Pour mieux comprendre un mystère de l’histoire contemporaine

Leon Aron : Roads to the temple
Truth, Memory, Ideas and Ideals in the Making of the Russian Revolution, 1987-1991
Yale University Press, 2012

Russie, années 1987 à 1991 : avions-nous compris ce qui s’y passait ? En grande partie, ce fut pour nous, Occidentaux, les années Gorbatchev. Nous nous plaisions à guigner la tâche au front du leader soviétique, plantée là comme un drapeau ornant le radiateur de la limousine d’un ambassadeur. On s’amusait à voir le Secrétaire général houspiller les délégués de telle instance du parti, enlever la parole à l’un, forcer un point chez un autre, assis devant son monde comme un professeur au-dessus de sa classe, assez peu douée celle-ci, ou encore comme un chef d’orchestre, affairé, attentif à tout, menant son morceau avec une totale maîtrise, pliant ses musiciens sous sa baguette. On le voyait aux quatre coins du monde, aimable, disant d’agréables choses, portant l’espoir comme une colombe entre ses doigts blancs de bureaucrate : civilisé, en somme.

Puis, il n’y eut plus Mikhaïl Gorbatchev mais Boris Elstine, bien moins civilisé, debout sur son char devant la Maison blanche de Moscou, après quoi tombèrent en rapide cascade l’interdiction du parti communiste et la dissolution de l’Union soviétique. Soixante-dix ans d’un mouvement qui avait enthousiasmé ceux qui en vivaient loin et désespéré ceux qui végétaient sous son règne furent clôturés : ce fut fini. On respira fort, on se frotta les yeux, on s’étonna. Martin Malia, l’auteur de « La tragédie soviétique » (publié aux USA en 1970) considéra que « la soudaineté et l’ampleur de l’effondrement du système soviétique » représentèrent « la plus grande surprise de la fin du vingtième siècle ». Notre François Furet, dans « Le passé d’une illusion » : « La manière dont s’est décomposée l’Union soviétique et par suite son Empire, reste mystérieuse. » Alors on oublia.

Leon Aron, spécialiste américain de la Russie, auteur d’une biographie de Boris Elstine, n’oublia pas. Dans le livre qu’il a consacré (2012) aux quatre années de ce qu’il appelle la « révolution russe » (non celle d’Octobre 1917 mais de 1987 à 1991), il s’étonne de l’étonnement des Malia et des Furet. Cette « surprise » que vous tentez de comprendre (Malia), ce « mystère » que vous voulez sonder (Furet), semble dire Aron à travers son livre, leur clé est sous vos yeux : dans ce qu’ont pensé, écrit, crié intellectuels, journalistes, écrivains, politiciens partisans de la perestroïka et de la glasnost pendant ces quatre années révolutionnaires, et surtout à travers l’enthousiasme qui s’est emparé du peuple russe à propos des thèses de ces premiers.

Une révolution que nous, les Français ayant un peu de culture et un penchant politique dans la bonne direction, n’aurions pas perçue ? Impossible : n’avons-nous pas la révolution dans le sang ? Je me souviens d’avoir été intrigué en lisant, dans Le Monde, l’interview d’un collaborateur de Gorbatchev qui insistait sur la nécessité de revenir à des valeurs chrétiennes, ou à quelque chose d’approchant : retour nostalgique, sans doute sympathique, me disais-je, mais révolution – non !

C’est pourtant bien la thèse de Leon Aron. Celui-ci a du cœur: ce n’est pas déplaisant! Une révolution, note-t-il, tout en infléchissant un changement rapide d’institutions, est surtout marquée par un réveil de la dignité : sans ce réveil, ce qui était une possibilité ne serait jamais devenu une réalité historique. La dignité, selon notre auteur, est le combustible qui fait avancer la révolution, l’indignité cette infamie à laquelle le plus profond de l’homme résiste.

Mais nous aimons chiffres et précisions : ne nous échauffons pas la tête. ! Restons sérieux ! Comment ignorer les immenses difficultés économiques de l’Union soviétique, sa balance des paiements déficitaire, la baisse du prix sur le marché mondial du pétrole, le plus producteur de revenus pour l’état ? Comment l’Union soviétique pouvait-elle supporter l’écrasante charge que faisaient peser sur son budget des dépenses militaires qui tentaient de rivaliser avec celles des États-Unis, sans parler de ce que lui coutait la guerre en Afghanistan ? Et quelle pression n’exerçait pas sur le pouvoir central l’agitation au sein des républiques au sein de l’Union, à quoi venait de se rajouter la fuite des Allemands de l’Est vers la frontière, puis la chute du mur de Berlin (89) ! Tout cela n’était-il pas de nature à faire vaciller le régime soviétique ?

À ces arguments, Aron répond de deux façons. Tout d’abord, l’Union soviétique n’était pas dans une passe telle que son abolition était fatale : s’appauvrissant, allant d’un problème à l’autre, agitant la trique pour le peuple et les dissidents et tendant des paniers-repas aux privilégiés (Bejnev), lâchant la bride aux intellectuels (Gorbatchev), négociant avec Américains et Allemands (la nouvelle force apparue au monde), lâchant l’Afghanistan, laissant aux Européens de l’Est leur liberté, l’Union soviétique aurait pu durer.

Mais surtout, et c’est le point essentiel du raisonnement d’Aron, les facteurs « objectifs » préparent une révolution, mais ce sont les hommes et leurs idées qui la font (au sein du groupe Socialisme ou Barbarie, auquel j’ai appartenu, nous disions : ce sont les hommes qui font l’histoire). Les circonstances ébranlent les consciences : une fois que celles-ci commencent de s’éveiller et de se concerter, ce qui compte ce ne sont plus les facteurs « objectifs », le PNB, les budgets, la misère moindre ou non de la population et ainsi de suite, mais les idées.

C’est donc aux idées de la « révolution russe » contemporaine que Leon Aron s’attache.

La première idée, celle qui va s’imposer immédiatement à la Russie : la nécessité de connaître la vérité. « Nous sommes devant un choix, écrivit un essayiste. Notre société sera-t-elle prisonnière de la toile d’araignée formée par les mythes qui paralysent notre volonté, interdisent l’action et favorisent de faux espoirs, ou bien allons nous opter pour le choix lucide typique d’un l’individu libre, capable de s’orienter dans le monde, sans le secours de l’idéologie ? »

Un individu libre doit savoir ! Dès l’annonce de la perestroïka et de la glasnost, une passion de vérité s’abattit sur le pays. On voulut savoir tout, tout de suite : le présent, le futur et le passé. Des feuilles de chou, spécialisées dans les sottises de la bureaucratie, prirent feu et, de quelques dizaines de milliers d’exemplaires, virent leur tirage doubler, tripler et, pour quelques-uns de ces supports, atteindre plusieurs millions d’exemplaires. Les lecteurs, de leur côté, inondèrent les journaux de lettres : expression d’opinions, formulation de doléances (« Trouvez-moi un logement décent : j’étouffe dans le mien !), récits d’expériences, appels à témoins.

On voulut apprendre ce qu’il en était advenu des malheureux qui avaient été sacrifiés tout le long des années de la construction du socialisme, recueillir au moins leurs noms, ériger des monuments en l’honneur des inconnus et des oubliés.

On s’intéressa à ceux que la «Grande guerre patriotique» avait sacrifiés. Un écrivain, se remémorant son passé au front, raconte que, à la veille d’un engagement, il se promettait d’entrer au parti communiste. Envoyé au massacre, dans une de ces « reconnaissances en force » destinées à signaler la présence des mitrailleuses ennemies, son bataillon laisse la moitié de ses effectifs sur le terrain. Revenu sain et sauf, l’écrivain rapporte qu’il lui vint que « cette guerre était conduite et continuerait de l’être avec la même cruauté que celle manifestée à l’égard de notre peuple, lors de la collectivisation et de la décimation des ennemis du peuple : n’épargnant pas la vie du peuple en temps de paix, Staline l’épargnera encore moins en temps de guerre. » (Il n’est jamais entré au parti.)

La passion de vérité fit que l’on voulut soumettre tout à question : un parti unique a-t-il apporté quelque chose à la Russie ? Faut-il un dirigeant unique ? L’absence de critique est-elle une bonne chose ? Le monopole de l’économie a-t-elle apporté du bien ? La suppression du marché a-t-elle amélioré notre niveau de vie ? Moscou doit-elle diriger les autres républiques de l’Union en même temps que l’ensemble de l’Europe de l’Est ? L’Allemagne réunifiée représente-t-elle un risque ?

La passion de vérité se porta également sur les œuvres des écrivains qui languissaient depuis des décennies dans les tiroirs ou coffres forts ou qui attendaient, à l’étranger, de faire leur retour. En quelques années, la littérature russe sortit de la tombe : les œuvres de Veram Chalamov (Les récits de la Kolyma), Andreï Platonov (Tchevengour), Vassily Grossman (Vie et Destin), Boris Pasternak (Le docteur Jivago), Iouri Dombrovski (La faculté de l’inutile), parmi les plus importantes, signalèrent que la bureaucratie dirigeante n’avait pas éteint le génie russe, ni imposé le mensonge au pinacle des vertus publiques.

Désignant Platonov, misérable, balayant la cour de l’immeuble de l’Union des écrivains, Alexandre Fadeev, le patron de cette Union (celui qui avait inventé pour Sartre, avant le virage de celui-ci, le quolibet de « hyène dactylographe ») observa avec morosité : « Voici l’écrivain … moi, je ne suis qu’une crotte ! » Platonov faisait partie des écrivains qui décrivaient ce qu’ils voyaient, eux, non, comme Fadeev, ce que le parti leur disait de voir : c’est pourquoi on revint vers eux, ils avaient dit la vérité.

Sur le coup de cette passion de vérité, les intellectuels, chercheurs et journalistes eurent le champ libre pour opérer une totale déconstruction ou, pour utiliser le vocabulaire d’Aron, une « délégitimisation » du système. Foudroyante fut, peut-on imaginer, cette opération car elle reposait non seulement sur les connaissances des intellectuels, mais aussi sur l’expérience du peuple.

Le mythe qui soutenait l’Union soviétique était le suivant : confronté au risque d’une invasion nazie, trahie par les Occidentaux dont le but était de pousser Hitler à attaquer à l’est plutôt qu’à l’ouest, l’URSS n’avait pas d’autre choix que de signer un pacte avec les nazis en aout 39, et ainsi de gagner du temps avant l’épreuve inévitable. Staline eut raison, filait le mythe. Le pays put se préparer : l’invasion eut lieu et fut repoussée grâce au génie de Staline et au courage du peuple russe. Après la guerre, l’Union soviétique continua sur son chemin, garantissant aux travailleurs la possession de leur outil de travail, ouvrant aux jeunes gens et aux enfants les portes d’un avenir radieux, procurant au peuple un niveau de vie dépassant tout ce que l’histoire avait connu.

Ce mythe fut détruit par des centaines de plumes, dénoncé par nombre de voix, condamné par de plus en plus de citoyens.

Le pacte Molotov-Ribbentrop, découvrait le lecteur dans son journal, avait été une erreur dramatique ; pendant le temps que l’Allemagne envahissait la Pologne, nettoyait la résistance française et chassait les Anglais de l’autre côté de la Manche, l’URSS, craignant d’irriter l’Allemagne, entreprit d’affaiblir ses défenses. On ne fit rien pour rétablir le moral d’une armée qui avait été décapitée lors des purges des années 36 et 37, la quasi-totalité du haut commandement et des officiers ayant été assassinés, expédiés au goulag, expulsés ou dégradés. Lorsque l’attaque vint, l’effondrement des forces russes ne cessa que lorsque la Wehrmacht fut à quelques kilomètres de Moscou, arrêté par le « général Hiver » et par l’héroïsme légendaire du soldat russe. Tout cela, qui se chuchotait à peine quelques mois auparavant, se trouvait maintenant affiché en pleine rue !

Journalistes, essayistes et économistes s’attaquèrent à un autre mythe, celui concernant le niveau de vie et l’état dans lequel subsistaient les Russes. Confirmant ce que chacun savait à travers son expérience personnelle, une avalanche de constats catastrophiques se répandit à travers la presse.

En voici quelques-uns. Quarante ans après la fin de la guerre, les cartes de rationnement n’avaient toujours pas été supprimées, la viande était rarissime, celle-ci et saucisse remplaçant souvent le rouble comme moyen de paiement, la recherche de nourriture restait était encore un souci quotidien. S’agissant de l’habitat, des millions de familles ne pouvaient se loger que dans des dortoirs ou dans des appartements collectifs, les 9 mètres officiellement alloués à chaque personne devaient souvent convenir à une famille entière. Pour ce qui était de la santé, tout manquait depuis les gants en caoutchouc pour infirmières et chirurgiens jusqu’aux appareils d’ultra-sons et autres dispositifs électroniques, l’Union soviétique se trouvait, en ce qui concernait le budget de la santé au 57e rang parmi les nations, et quant à la durée de vie au 32e.

Bref, il n’existait pas un seul secteur de l’économie soviétique où l’offre suivait la demande (sauf en matière militaire). La planification, gloire du régime, semblait faite, rapportèrent les économistes de la nouvelle vague, pour fabriquer soit du manque (que tous recherchaient), soit du surplus (que tous fuyaient) : tandis que les moissonneuses géantes pourrissaient dans les champs, les femmes courraient à droite et à gauche pour trouver des bottes, ne trouvant que des chaussures importables.

Autre mythe à « délégitimiser » : celle selon laquelle l’Union soviétique était la propriété des ouvriers et des paysans. « Vous avez souffert, certes, disait le régime au pays, mais voyez ce que vous possédez – le pays entier ! » Les intellectuels de la glasnost ne laissèrent pas ce mensonge tenir debout.

S’agissant de la paysannerie, celle-ci ne possédait de terre russe que celle sous laquelle elle était couchée : le régime l’avait bel et bien liquidée. En se heurtant à la propriété privée, que sa doctrine et ses intérêts le poussaient à supprimer, le régime s’était frotté aux propriétaires les plus importants du pays, la paysannerie. Il fallut alors supprimer une classe entière, soit en l’affamant, soit en la fusillant simplement, soit en la chassant de ses champs, soit en la réduisant au sort d’employés des fermes collectives. Ce fut là, selon les analystes, le premier des grands crimes du régime. Ce premier massacre réalisé, le principe d’un état agissant en dehors de toute loi et en dehors de tout respect du droit de la personne se posa comme indiscutable ; sur les traces de ce premier massacre et de ce premier déni de justice, d’autres massacres et dénis suivirent.

Les ouvriers n’étaient pas plus propriétaires de leurs usines que les paysans de leurs terres, et nullement arrachés à l’exploitation capitaliste, bien au contraire.

L’économiste Vassily Selyunin calcula ainsi que, en Occident, l’ouvrier travaille en gros 60 à 80% de son temps pour lui-même (salaire et autres avantages), tandis qu’en Union soviétique la situation était inversée : 60 à 80% du travail de l’ouvrier lui était arrachée par l’état. « Peu importait pour l’ouvrier, résume Aron à partir des analyses faites par Selyunin et par les autres théoriciens de la glasnost, si celui qui accapare le produit de son travail (la ‘valeur ajoutée’ » de Marx) était un individu ou l’état. Une tyrannie, celle de la bourgeoisie et de l’aristocratie, était remplacée par une autre, celle de la ‘bureaucratie autoritaire’, ou ‘bureaucratie bourgeoise’ » (Cette thèse fut, dès le début des années 50, celle du groupe Socialisme ou Barbarie.)

Tout ce martelage de mauvaises nouvelles qui, pour les intellectuels et une partie de l’opinion publique, signalait la nouvelle lucidité, donnait certainement le bourdon à pas mal de gens : il fallait cependant aller encore plus loin dans la dure sincérité.

Connaître la vérité n’était pas suffisant. Les intellectuels demandèrent plus : il fallait se connaître soi-même. Qu’était-on devenus à travers le chemin sanglant du socialisme ?

À travers les épreuves qu’il avait subies depuis cinquante ans, le peuple russe avait changé. Sa fibre morale avait craqué, un nouveau type d’homme était arrivé. Ce fut l’homo sovieticus, menteur par nécessité ou par inclinaison, voleur par obligation ou par vice, paresseux et irresponsable par stratégie ou par faiblesse. Tant que nous serons des homo sovieticus, dirent les protagonistes de la nouvelle révolution, tant que nous n’aurons pas chassé l’esclave en nous, selon l’ancienne expression de Tchékhov qui fit florès, nous finirons par retomber dans les mêmes erreurs et recommencerons d’être opprimés par un régime aussi tyrannique que celui du passé.

Scruter dans la société, traquer en soi-même les traces de l’esclave, c’était-là plus qu’une opération de sauvegarde à l’égard d’un retour du despotisme, mais aussi, plus personnellement, le moyen de se racheter (« redeem » écrit Aron). Aucun Russe n’avait pu, à tout instant et dans toutes circonstances, adopter une attitude morale : personne, et surtout pas les théoriciens de la nouvelle révolution, journalistes souvent connus, écrivains parfois approuvés par le régime, cinéastes qui avaient eu la chance de tourner : personne n’avait la conscience totalement pure.

Un poète, Robert Rozhdestmensky, écrivit en 1989 ces lignes :
« Même lorsque nos navires spatiaux voguent entre les étoiles,
Nous restons des esclaves, des esclaves,
Et comme une tache indélébile, notre esclavage est impossible à nettoyer. »

Pouvait-on cependant se contenter de maudire l’homo sovieticus ? Ne fallait-il pas le comprendre plus intimement, saisir en quoi consistait profondément sa bassesse ? Cette question, que le lecteur sent dans toutes les pages frémissantes écrites par les intellectuels du nouveau cours, tourne autour d’une cause essentielle : l’indignité, cette tache dont l’homme peine à se laver. Passer ses journées à faire la queue humblement, bousculer ses voisins quitte à être éjecté soi-même de la file, quémander un droit à un fonctionnaire, minauder pour bénéficier d’une faveur, se baisser sans cesse vers le sol, ramasser des croutes enfouies dans la boue, lever son bras pour amortir un coup, supplier qu’on vous laisse la vie : formes plus ou moins atroces de l’indignité soviétique.

La source de cette humiliation, était-ce Staline et ses épigones ? La lucidité, nouvelle vertu de la révolution, imposait de dire : non ! Andrei Sakharov, rappelé d’exil en province par Gorbatchev : « Je pense que les racines du stalinisme se trouvent dans les erreurs cardinales du développement de notre société. Ce sont des causes profondes, nullement liées à la personnalité particulière de Staline ». Alexandre Iakovlev, l’un des principaux conseillers de Gorbatchev, ancien ambassadeur au Canada : « L’autoritarisme, le totalitarisme, le stalinisme furent possibles dans notre pays parce que les sources du bien-être de la personne, les moyens de son existence, étaient entre les mains de l’état. »

Et encore Grossman, dans son Tout passe (que l’écrivain data : 1955-1963, et que les Russes découvrirent lors de la perestroïka) : « Les gens qui ont créé cet état ont cru que c’était là le moyen de réaliser leur idéal. Mais il advint que leurs rêves, leur idéal devinrent le moyen de la construction d’un vaste et terrible état. De serviteur, l’état devint un sombre souverain. »

L’agent de l’humiliation du citoyen, le facteur qui avait produit à la fois l’homo sovieticus et le zek (concentrationnaire) était identifié : l’état. « Avec l’abolition de la propriété privée, la fondation de la liberté individuelle est détruite : il ne reste à l’homme que de servir l’état aux conditions que celui-ci impose » écrivit Selyunin. Puisque l’état possède tout, il peut tout.

D’où la conclusion à laquelle, selon Aron, un « consensus a été atteint » par les promoteurs du nouveau cours : le peuple ne peut être souverain « lorsque chaque personne est dépendante de l’état », seule la propriété privée peut défendre la liberté et la démocratie.

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La présentation faite par Leon Aron des analyses et opinions qui plurent sur la Russie pendant quatre ans, dont je viens de réaliser un résumé, permet de comprendre mieux le mystère de la rapidité de la décomposition de l’Union soviétique. Aron illustre sa conclusion au moyen d’une observation de Tocqueville. Celui-ci, dans ses Souvenirs, écrit que lorsque les mœurs se défont, la classe qui se trouve à la tête de la société se trouve soudain « comme un corps d’officiers sans soldats et peut être renversée en une nuit ».

Soudain, il apparut à la partie la plus active de la population qu’un sens venait aux souffrances et aux misères endurées pendant tant d’années : c’était tout un système qui se révélait, en totale contradiction avec ce qu’il prétendait être. Le régime n’étant plus crédible, ses colonnes vacillèrent, le plafond s’écroula et tout l’édifice tomba. Quant à la nomenklatura, elle eut sa nuit de Berlin et, métaphoriquement, se mit comme Hitler le revolver sur la tempe.

Elle survécut, évidemment et sans doute est-elle sur le retour. Mais revenons au titre du livre de Leon Aron : « Roads to the Temple ». L’origine de ce titre : un film, « Repentance », projeté en 1987 et vu par des millions de spectateurs à travers la Russie. Une femme âgée demande aux passants le chemin pour le temple (église) : « Cette rue n’y conduit pas », lui répond-on. Alors elle : « A quoi sert une rue si elle ne conduit pas au temple ? »

La réplique, qu’il faut évidemment comprendre allégoriquement, devint fameuse : à quoi sert un mouvement politique, s’il ne permet pas aux hommes de progresser dans l’ordre de la morale collective, de trouver en eux le courage de se prendre en main, d’affronter le désastre derrière eux et d’en tirer les leçons, de formuler leurs propres projets, de dire eux-mêmes ce que doit être leur avenir et ainsi se libérer de la tache de l’esclavage ? Or, selon la relation de Leon Aron, c’est bien une avancée de ce genre-là qui a eu lieu lors des quatre années de la « nouvelle révolution russe » : elle sera repoussée peut être, cette avancée, mais non pas oubliée. Le destin, comme le disait Grossman, ne peut interdire à la vie de s’affirmer.

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