Deux films restaurés suggèrent un autre regard sur la vie. (Déc. 2012)

Le rétro semblant être devenu un intérêt permanent, on restaure à tous bras : tableaux, musique, statues, palais, villages, paysages. Le résultat est agréable : ne pourrions-nous pas, cependant, tirer de ces restaurations plus que notre plaisir ? On imagine la possibilité d’un autre effet : que ces restaurations nous renvoient vers une autre manière de voir le monde, qu’elles suggèrent une façon différente de vivre, aujourd’hui.

Deux films, restaurés (car on restaure aussi les films !), fournissent un exemple de ce que serait ce nouveau regard sur nous-mêmes que le contact avec le passé pourrait susciter. Ces deux films (disponibles en dvd) sont « Horizons perdus » de Frank Capra et « Les chaussons rouges ».

« Horizons perdus », sorti en 1937, en plein New Deal, coupé, abîmé, rendu invisible au fil des ans, le négatif ayant brûlé, a été livré au public, restauré, en 2005, après 25 ans de recherches et de travaux.

Le film raconte l’aventure d’un groupe, conduit par un aventurier, romancier et diplomate (une sorte d’André Malraux), Robert Conway, dont l’avion s’écrase au Tibet. Les rescapés sont acheminés vers une vallée perdue, Shangri-la, totalement isolée du monde, jamais visitée depuis deux siècles. Là règnent des conditions idéales : abondance, longévité, absence d’argent et donc de crime, bienveillance et générosité, éducation et culture. Conway doit s’éloigner de ce paradis, mais n’a qu’une idée : y revenir. Ce qu’il réussit à faire, après des mois d’errance.

Shangri-la symbolise l’une de ces utopies auxquelles une bonne partie des Occidentaux ont lié leurs existences, depuis la nuit des temps : quelque part, pour la majorité, existait une cité parfaite, cité de Dieu ou cité des hommes.

Aujourd’hui, l’idée d’utopie a disparu : nous cherchons le bonheur pour nous, individuellement, ici et maintenant. Les raisons de cette oblitération sont bonnes et mauvaises. Bonnes : nous connaissons le mal que peut déchaîner la recherche d’une perfection collective sans doute hors des moyens de l’humanité. Mauvaises : tout ce qui échappe à mon bien-être à moi n’intéresse plus, notre regard est devenu myope, nous n’avons plus d’horizon.

« Les chaussons rouges » est un film anglais, réalisé par Michael Powell. Sorti en 1948, en technicolor, sa restauration (à laquelle Martin Scorsese a lui-même participé) a concerné notamment les couleurs de la pellicule, très abimées.

Une jeune danseuse voue sa vie à son art : un directeur de troupe lui promet qu’elle deviendra la plus grande danseuse de tous les temps si elle accepte la discipline qu’il lui impose. Le succès vient à l’occasion d’un ballet inspiré par le conte d’Anderson : voici la jeune femme accédant au rang le plus élevé. Elle tombe alors amoureuse d’un musicien, contredisant l’instruction de son directeur, pour lequel amour et ballet sont incompatibles. Prise entre ses deux passions, danse et amour, l’héroïne meurt – suicide ou accident – les chaussons rouges aux pieds.

Malgré la perfection du film (particulièrement manifeste dans les séquences consacrées à la danse), on sourit : ne sommes-nous pas dans un temps qui a vaincu les contradictions au sein de la vie personnelle, dont celle entre vie professionnelle et vie privée ! Un temps qui ne supporte pas qu’on ne puisse s’exprimer dans tous les domaines ! Qui considère qu’être soi, pleinement, est un droit !

« Les chaussons rouges » nous ramènent vers un temps qui croyait, comme on le croyait depuis les Grecs, que le bonheur n’était pas un droit, mais une chance ; que le malheur (que les Grecs nommaient aussi némésis) nous poursuivrait toujours, qu’il appartenait, comme le bonheur, à l’essence de la vie.

Les hommes et les femmes du 21e siècle ont rejeté l’idée d’utopie. Ils sont persuadés que le malheur est un accident de parcours, une erreur de gestion. « Horizons perdus » et « Les chaussons rouges » rappellent que nous sommes ce que nous sommes et non ce que nous décidons d’être : voués au rêve, comme disait Shakespeare, et livrés au mal.

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