Fin de l’esprit critique, fin de la science ? Septembre 2016

Au printemps de 430 av. JC, la Grèce venait de connaître la première année de la Guerre du Péloponnèse. Le dirigeant que les Athéniens avaient élu à leur tête, Périclès, fit alors un discours pour honorer les morts tombés durant ces premiers mois de sang.

Après avoir évoqué le régime démocratique athénien pour la défense duquel les combattants ont donné leur vie, régime, dit l’orateur, qui « sert les intérêts de la masse des citoyens et pas seulement d’une minorité », Périclès en vient à ce qui anime profondément les Athéniens : la liberté et son corolaire, la tolérance.

« Nous nous gouvernons dans un esprit de liberté et cette liberté se retrouve dans nos rapports quotidiens, d’où la méfiance est absente. Notre voisin se passe-t-il quelque fantaisie, nous ne lui en tenons pas rigueur et nous lui épargnons ces marques de réprobation qui, si elles ne causent aucun dommage matériel, sont pourtant pénibles à supporter. Mais si nous sommes tolérants dans la vie publique, nous évitons très scrupuleusement d’enfreindre les règles établies. »

La tolérance que Périclès évoque comme étant l’une des pièces majeures de la culture athénienne émergea un ou deux siècles auparavant parmi les populations des îles ioniennes (côte occidentale de la Grèce). Là, la culture tribale connut une évolution décisive, certains se mettant à questionner les mythes qui expliquaient la naissance du monde et son fonctionnement. « Fantaisie », selon le mot de Périclès ? Oui, mais fantaisie qui plutôt que de conduire celui qui s’y livrait à l’exclusion de la tribu et à son exécution probable, permit que se développa ce que nulle autre civilisation n’avait permis de faire naître : la science.

La science, c’est la liberté de critiquer tout mythe et, au fur et à mesure que les mythes ont cédé à la science, toute autre opinion scientifique. Sans critique, la science étouffe, comme ce fut le cas durant la grande période qui s’étendit tout le long du Moyen-Âge.

Telle fut l’opinion de Karl Popper, l’un des philosophes qui, au milieu de 20e siècle, se sont interrogés sur les conditions qui ont permis à la science d’émerger.

Selon Popper, ce furent deux hommes, Thalès et Anixamandre habitant l’une des îles ioniennes, qui inaugurèrent la tradition critique en y soumettant le mythe régnant de leur temps. Celui-ci affirmait que la terre flottait sur l’eau (comme il semblait que ce fut le cas de leur île) : oui, auraient observé ces deux hommes, mais sur quoi repose l’eau ?

Pendant plusieurs siècles, les mythes furent ainsi critiqués et remplacés par d’autres mythes plus satisfaisants. Quatre ou cinq générations après Thalès et Anixamandre, Parménide affirme que terre, lune et soleil sont des sphères, la lune cherchant « mélancoliquement » les rayons du soleil : autre mythe mais infiniment plus satisfaisant que les précédents.

Plus tard, au cinquième siècle avant JC (du temps de Socrate et de Platon), Aristarque élabore la théorie de l’héliocentrisme: la terre tourne autour du soleil et sur elle-même. Poussé par la volonté courageuse et optimiste de comprendre le monde, sans être encore arrivé à la science, on s’est évadé brièvement de la pensée tribale et de l’orthodoxie, dont Popper dit ceci :

« Je tiens que l’orthodoxie est la mort de la connaissance, puisque le développement de celle-ci dépend entièrement de l’existence du désaccord. »

(Le géocentrisme – la rotation du soleil et des planètes autour de la terre – est cependant revenu et est devenu l’orthodoxie pendant deux mille ans, n’ayant été rejeté qu’à la Renaissance.)

Pourquoi répéter cette vieille histoire ? Pourquoi évoquer l’émergence de la pensée critique ? Pourquoi revenir à cette valeur sur laquelle notre civilisation occidentale s’est construite, la liberté ? C’est que bien des signes paraissent indiquer que notre monde post-moderne penche vers le retour de la pensée unique, non-critique, caractéristique des sociétés tribales, archaïques.

Un exemple illustre cette tendance : la théorie « prouvée et incontestable » du réchauffement climatique.

Sur ce sujet, il n’y a même pas photo, comme disent les chroniqueurs sportifs : l’affaire est close.

Selon cette thèse « indiscutable », l’activité humaine, l’industrie, nos moyens de transport et de chauffage, nos styles de vie contribuent à augmenter la température globale de la planète au point que l’on peut prévoir, dans un futur proche, la disparition des glaces aux pôles, celle des glaciers à travers le monde, la rareté des chutes de neige, la sécheresse généralisée, particulièrement en Afrique, et enfin la montée des eaux des océans et l’évacuation d’une partie des terres et des villes habitées par des millions d’humains.

Ce scénario catastrophique serait soutenu par « tous les savants. » Ceux qui auraient la « fantaisie » de s’opposer à lui, pour utiliser le mot de Périclès (ils existent donc, ces savants !) seraient des partisans de la « terre plate » (« flat earth believers ») ou encore des propagandistes à la solde des industriels parmi les plus pollueurs. Titre du Huffington Post: « Réchauffement climatique: l’homme en est la cause, c’est sûr à 99,999% ».

Qu’en est-il de ce réchauffement ?

Selon l’IPCC (Intergovernmental panel on climate change), organisme dépendant des Nations Unies, fervent en matière de réchauffement, a identifié deux périodes de réchauffement durant le 20e siècle : les années 1910 à 1945 et celles de 1975 à 1998. Entre ces deux périodes, on a connu une période de refroidissement. Depuis le début du 21e siècle, le même organisme note une stabilité des températures, donc ni réchauffement ni refroidissement.

Le début du 21e siècle est plus chaud que le début du 20e, mais de peu : + 1 degré centigrade. Pour ce qui est du 21e siècle lui-même, la moyenne des modèles mathématiques qui tentent de saisir l’ensemble des données influençant le climat donne une élévation de la température de 1,5 degrés (les modèles les plus extrémistes du côté des + donnent une élévation de 4 degrés).

D’où vient la variation des températures ? En ce qui concerne celles qui concernent notre temps industriel, l’explication donnée concerne (comme on le sait) les gaz de serre et, particulièrement, le gaz carbonique (CO2) dégagé par la combustion des matières fossiles (bois, pétrole, gaz). La concentration du CO2 dans l’atmosphère ayant augmenté durant le 20e siècle de 38%, on tient là, semble-t-il, le coupable du réchauffement.

Cependant les trois quarts de l’augmentation de concentration de CO2 dans l’atmosphère, a eu lieu après l’expansion industrielle qui a succédé à la Seconde Guerre mondiale. Or, comme l’IPCC l’a reconnu, la première période de réchauffement a précédé cette Guerre, alors que l’activité industrielle était encore peu répandue à travers le monde.

Lier réchauffement et gaz de serre ne va pas de soi. La planète a connu, durant son histoire, des périodes de réchauffement bien avant l’apparition de l’industrie et de l’utilisation par les hommes de combustibles fossiles.

Le Moyen-Âge a vécu l’une de ces périodes. Les vignobles ont progressé vers le nord et se sont répandus en Angleterre : on y buvait du vin comme en France. L’activité industrielle était évidemment nulle.

Plusieurs recherches ont établi que certaines régions du monde ont connu, il y a plusieurs milliers d’années, des températures plus élevées qu’aujourd’hui.

Un chercheur français, Jean-Claude Duplessy, lit-on, a établi que la température de la mer de Barents (mer de l’océan Arctique située au nord de la Norvège et de la Russie occidentale) était plus élevée de 2 degrés par rapport à celle présente au temps de la révolution industrielle. D’autres chercheurs ont démontré que, il y a 9.000 à 11.000 ans, la température de l’Alaska était plus chaude de 3 degrés par rapport à ce que l’on connaît aujourd’hui. Nous savons tous, également, que le Groenland doit son nom (Greenland) à l’existence sur ses territoires, de forêts, disparues alors que d’autres conditions climatiques, plus froides, se sont installées.

D’autres chercheurs cherchent à comprendre pourquoi les glaces, au lieu de disparaître, s’accumulent au pôle sud.

Le climat, qu’il s’agisse du temps du prochain week-end ou le sort du monde dans plusieurs siècles est sans doute le roman policier le plus passionnant que l’on puisse compulser. Pourtant malgré la complexité du sujet, la multiplicité des acteurs, les retournements de situations, l’avis unanime (ou presque) revient à accuser l’homme : le réchauffement, c’est l’homme, c’est nous.

La thèse du réchauffement climatique dû à l’homme (anthropique) entraîne tout le monde, savants et public, vers les grandes profondeurs, là où on n’a plus le pied ; ce n’est pas une affaire de raison : c’est un mythe analogue à ceux qui autrefois ont permis aux tribus de comprendre le monde.

Ce mythe est catastrophique, dramatique et suscite de ce fait l’attention. Durant l’ère chrétienne, on estimait qu’il était impensable que le monde ne fût pas fabriqué pour le bonheur de l’homme. La culture contemporaine se plait d’imaginer que l’homme paie sa dette en détruisant le monde que Dieu a fabriqué pour lui.

Les « gens qui savent », scientifiques, politiciens, journalistes, bureaucrates ont sauté sur la thèse car elle leur permet d’imposer un contrôle généralisé sur les populations et sur leurs modes de vie.

Albert Gore, ex-vice président des USA ayant fait sa fortune sur la thèse du réchauffement climatique anthropique, déclara durant une des manifestations qui se tiennent, presque annuellement, dans les lieux les plus sympathiques de cette planète en voie de destruction (il s’agissait ici de Bali, en l’automne 2007), que les 11.000 participants du congrès, dont 3.500 représentant les gouvernements, 5.800 les NGO et 1.500 les médias, devaient se sentir privilégiés « de vivre un moment où un petit nombre de personnes pouvaient influencer le sort des générations à venir. »

Onze mille personnes tenant dans leurs mains le sort de l’humanité ! Périclès, dont le fantôme, espérons le, rôde encore dans l’espace, doit se frapper le front ! Et Popper, parti lui aussi, tout autant ! La pensée critique, elle, prend sans doute un bain dans l’Océan indien avec les « privilégiés » du Congrès de Bali :tout est bon à prendre !

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La révolution en dentelles (juillet 2016)

À propos du Brexit, Scott Rasmussen, créateur d’une agence d’études d’opinion américaine qui fut perspicace en plusieurs occasions (il n’en fait plus partie) a écrit ceci:

“Les journalistes et les historiens exagèrent l’influence des événements politiques tout en sous-estimant celle des tendances culturelles. … Les commentateurs font comme si c‘étaient les politiciens qui dirigeaient les nations : ce n’est pas le cas. C’est la culture qui domine, les politiciens trainent derrière. »

Or, Scott Rasmussen considère que la culture des nations modernes a effectué ce qu’il appelle le « Grand Tournant ».

« Depuis le début de la révolution industrielle, écrit-il, jusqu’aux années 70, tout a eu tendance à devenir plus grand, plus centralisé, plus homogénéisé. » Après les années 70, continue-t-il, le mouvement a été « dans la direction opposée : dans le sens des niches, de la décentralisation et de la personnalisation. »

Pour Scott Rasmussen, le Brexit est une manifestation du Grand Tournant.

Pour un observateur qui « ne se pique de rien », selon l’expression de La Rochefoucauld, et qui prétend étudier sans trop de préjugés l’histoire, celle-ci donne de fréquentes manifestations de tournants de ce type.

L’un d’entre eux a été décrit par l’Italienne Benedetta Craveri dans son admirable étude des salons parisiens du 17e et du 18e siècle : « L’âge de la conversation », parfaitement traduit par Éliane Deschamps-Pria.

À la fin du ministère de Mazarin, les courtisans demandèrent au jeune roi Louis XIV à qui ils devaient maintenant s’adresser pour connaître ce qu’il en était de la politique du royaume : « À moi » répondit le jeune homme, crânement. L’État, élaboré patiemment par Richelieu, finassé par Mazarin, avait trouvé sa tête et sa volonté.

Le duc de La Rochefoucauld dont il vient d’être question revint vaincu de la Fronde, cette insurrection désordonnée de la noblesse face à l’érection de l’état et à l’abandon de l’antique division du pouvoir entre le roi, les parlements et les trois ordres (dont la noblesse).

Sa vie, comme celle de ses compagnons de combat, n’avait de sens que dans le combat. Son avenir ? Rejoindre les sycophantes que Louis XIV regroupait autour de lui ?

Il existait pourtant une autre possibilité, que La Rochefoucauld élut comme d’autres combattants de la Fronde : les salons.

Ceux-ci furent la création des femmes de la noblesse, lesquelles, tout autant que n’importe quelle femme du royaume ne disposaient d’aucun pouvoir. Leurs propriétés, si elles en possédaient, leur fortune, si elles en avaient, passaient, dès le mariage, dans les mains de leur mari. Peu éduquées, enseignées dès le plus jeune âge que leur vie devait se mener au service de leur mari, elles n’étaient là, elles, que pour prolonger la branche de la généalogie familiale.

Pourtant, en inventant les salons, qui échappaient au système despotique que le jeune roi commençait de mettre sur pied, ces femmes-là (oui, c’est vrai, ce furent des princesses, des duchesses, des comtesses, mais actrices de l’histoire quand même !) créèrent librement une nouvelle forme de vie et l’enseignèrent à leurs maris, revenus tout crottés de la guerre, sentant la poudre, portant sur eux, comme La Rochefoucauld, les blessures les plus terrifiantes (lui, sur le visage), trottinant sur des jambes tailladées, bien incapables de s’exprimer aimablement, d’argumenter agréablement et d’écrire avec grâce, et traînant avec eux les vieilles notions du passé.

Benedetta Craveri fait revivre avec précision et passion les inventrices des salons. La plus influente de ces femmes, celle dont les autres s’inspirèrent, fut la première : la marquise de Rambouillet.

En 1627, raconte l’auteur de « L’âge de la conversation », l’éminence grise du cardinal de Richelieu rendit visite à la marquise pour lui demander d’informer son maître des intrigues nouées par deux personnes importantes du royaume ; Madame de Rambouillet refusa le service, intimant qu’« elle ne serait pas trop propre à faire le métier d’espion. »

Ainsi la marquise marqua-t-elle le caractère du salon qu’elle venait de lancer du sceau qui identifiera ceux qui suivirent le sien, durant le 17e siècle comme pendant le 18e : on se réunirait en dehors de la cour, on n’épouserait pas les querelles de celle-ci, on ne s’y intéresserait nullement à la lutte pour le pouvoir, on s’y appliquerait à autre chose.

Quelle était cette autre chose ?

Ce fut d’éprouver le plaisir de la sociabilité, de lire ensemble les pages écrites par les assidus du salon, d’écouter et d’improviser des poèmes, de faire, le sourire en coin, le portrait les uns des autres, de rejouer des scènes de théâtre, de produire et d’écouter de la musique, de converser, bref de se divertir honnêtement, ensemble.

Certains salons penchèrent vers des engagements plus graves, comme ceux qui, en réaction au laxisme des jésuites, lancèrent le jansénisme et son porte-parole, Pascal. D’autres, au 18e, s’intéressèrent aux sciences et à la philosophie et permirent aux Voltaire, Rousseau, Diderot, Holbach et autres Encyclopédistes de répandre leurs idées dans le siècle. Tous cependant se réclamèrent de l’art de vivre qui fut imaginé au sein des premiers salons.

En voici les principes, tels qu’on les cueille dans le livre de Benedetta Craveri :

Tout d’abord, et peut-être essentiellement, l’idée que la vie était une affaire à traiter avec délicatesse. La joie, la gaité, le plaisir devaient être des compagnons constants : rien de pesant, rien d’offensif ne devait circuler au sein du monde, ce terme qui se répandit jusqu’aux temps contemporains et qui désignait ceux qui avaient élection de participer aux salons.

D’où haro sur la passion. S’enivrer de quelque idée, de quelque personne était considéré comme manifestant un écart de gout méritant que nul salon ne vous reçoive. La légèreté, toujours de la légèreté !

Avoir des idées, des opinions ? Évidemment ! Mais les exprimer brièvement, sans argumenter, sans insister. Pas de prétention, rien qui sente l’École et le pédant ! Se défier des démonstrations, des traités, des gros volumes prétendant faire le tour de tout. Du bref et du frappant : les salons inventèrent les maximes (formule que La Rochefoucauld adopta), les pensées, les fragments, les sentences.

Autre loi : s’exprimer sur ce que l’on savait et pas sur ce qui circulait dans l’air du temps et dans celui des temps anciens. Les femmes du 17e, formées en rien, connaissaient admirablement un sujet : leur cœur. Comme Madame de Lafayette, aidée par quelques amis dont La Rochefoucauld, avec son « La princesse de Clèves », les femmes des salons créèrent le roman psychologique moderne avec pour sujet essentiel l’amour tel qu’il était vraiment vécu.

Grand ennemi des salons : l’amour propre. Pascal : « Chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ».

La Rochefoucauld sur l’effet de l’amour propre sur la conversation :

« Ce qui fait que si peu de personnes sont agréables dans la conversation c’est que chacun songe plus à ce qu’il veut dire que ce que les autres disent. »

« Il faut éviter de contester sur des choses indifférentes, faire rarement des questions inutiles, ne jamais laisser croire qu’on prétend avoir plus de raison que les autres, et céder aisément l’avantage de décider. »

« On ne doit jamais parler avec les airs d’autorité ni se servir de termes et de paroles plus grands que les choses. »

Le plus sûr, c’est « de laisser plutôt voir des négligences dans ce qu’on dit que de l’affectation, d’écouter, de ne parler guère, et de ne se forcer jamais à parler. »

Les femmes des salons étaient peu attirées par l’amour physique : effet de l’imposition sauvage du désir de maris surgis de nulle part ? Influence de l’éducation religieuse ? L’amour selon La Rochefoucauld : une « envie de posséder qui ressemble plus à la haine qu’à l’amitié. » Les femmes des salons expulsèrent la haine de l’amour, et renouvelèrent celui-ci par la galanterie et par l’amitié.

La galanterie permettait de jouer l’amour sans l’effectuer : l’érotisme évitait le sexe et s’installait dans le verbe et dans le comportement. On créa ainsi ce qu’aujourd’hui on appelle le charme, que les grands acteurs de Hollywood apprivoisèrent il y a un demi-siècle.

L’amitié fut l’une des grandes inventions des salons.

Retour à La Rochefoucauld : « J’aime mes amis et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. » Parmi ses amis les plus constants, qu’il rencontrait chaque jour, Madame de Sévigné (lorsqu’elle était à Paris) et Madame de La Fayette, encore plus proche de lui.

À propos de Madame de Sablé, dont La Rochefoucauld fréquenta le salon, auteur d’un Traité de l’amitié, un contemporain écrivit ceci :

« Elle aimait ses amis, la compagnie et la vie par-dessus toutes choses ». Le même attribue la considération rendue à Madame de Sablé « à l’honnêteté de sa conduite (et au) plaisir qu’elle avait de faire plaisir à tous ceux qui avaient de l’assiduité auprès d’elle ; car il est vrai que personne n’a été plus régulière à ses amis. »

Dans les romans très répandus de Madame de Scudéry, l’amitié remplaça le vieux thème moyenâgeux et espagnolisant de l’héroïsme. L’amour lui céda la place : « La plus douce et la plus sensible (des manifestations d’amitié) est celle qui se lie entre un fort honnête homme et une femme qui a l’esprit bien fait, agréable et solide et le cœur noble, si l’un et l’autre n’ont point d’amour. »

L’art de vivre élaboré et répandu par les salons pendant deux siècles connut, avant la Révolution, un éclat final : « Jamais, je crois, écrivit un jeune homme qui vécut ces années d’apothéose, je ne dis pas la société, mais la sociabilité ne jeta plus d’éclat et ne donna plus de jouissances qu’à cette époque. »

La sociabilité qu’évoque le jeune homme se maintint jusque devant le bourreau. « En prison, écrivit Hippolyte Taine, hommes et femmes s’habilleront avec soin, se rendront des visites, tiendront salon. … Devant les juges, sur la charrette, ils garderont leur dignité et leur sourire …Trait suprême du savoir-vivre qui, érigé en devoir unique et devenu pour cette aristocratie une seconde nature … »

Sauter du Brexit à « L’âge de la conversation », le grand écart ? Oui, mais il n’est pas inutile de contrecarrer les forces qui visent à uniformiser l’humanité, en rouvrant certaines pages du passé, comme Benedetta Craveri nous permet de le faire.

La révolution en dentelles mourut sous la lame de révolution politique, puis sous celle de la modernité. Peut-on s’empêcher de souhaiter que le Grand Tournant de Scott Rasmussen annonce le retour de ses coutumes, lesquelles peuvent se résumer en un mot : la politesse ?

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Visite de Château (mai et juin 2016)

K., le héros de ce récit, exerce le métier d’arpenteur et a été appelé de très loin par le Château, lequel se devine au-dessus de la forêt, couronnant la montagne.

Qui a convoqué l’arpenteur, pour faire quoi ? K. ne le saura pas. Bloqué dans un des villages entourant l’édifice, jamais il ne parviendra à se trouver, là-haut, devant les portes du Château.

Certes, les Messieurs du Château, hauts fonctionnaires habillés de fourrure (on est en hiver ; tandis que les villageois et K. pataugent dans la neige, les Messieurs, sur leurs traineaux légers, glissent suavement le long des chemins) ne sont pas perpétuellement en haut.

Il leur faut périodiquement descendre, cela fait partie de la fonction. Installés dans l’une des auberges du village spécialisée dans leur clientèle, on leur présente leurs administrés au cœur de la nuit. Pourquoi la nuit ? C’est que les Messieurs sont accablés de travail, seule la nuit est disponible pour les interrogatoires ; et puis, en vérité, ils ont horreur du contact humain : voir un homme en plein jour, quelle horreur ; la nuit, la chose passe mieux.

La matière des Messieurs, ce dont ils raffolent, c’est le dossier.

Or le dossier de K., comme le maire du village le lui a conté, s’est égaré.

À qui K. peut-il s’adresser ? Une aventure amoureuse le met sur la piste d’un Monsieur important, Klamm. Dans l’espoir de le rencontrer, K. s’installe dans le traineau de celui-ci, parqué dans la rue. Pour quoi faire ? « Je veux entendre le son de sa voix … l’essentiel pour moi est d’être en face de lui. » – « Impossible, lui dit le cocher, tu ne rencontreras jamais Klamm. » Et il détèle les chevaux, puis range le traineau.

D’ailleurs, on se le demande : le Klamm que l’on voit au village et dont on parle, est-ce le véritable Klamm ? Et les bureaux où les messagers recrutés au village pénètrent lorsqu’ils accèdent au Château, sont-ils de vrais bureaux, sont-ils ceux où les Messieurs se bousculent pour prendre leurs importantes décisions ? N’existe-t-il pas, derrière le Château, un autre Château, le vrai, le véritable organe du pouvoir ?

Le Château est taillé dans le mystère, enveloppé de secrets.

Quoi qu’il en soit, le peuple d’en bas respecte, admire et, pour ce qui est des femmes, adore les Messieurs. Tel villageois qui a le sentiment d’avoir offensé un Monsieur, s’installe chaque jour sur la route suivie par celui-ci dans ses allers et venues entre Château et village : là, à genoux, il sollicite son pardon bien que celui-ci n’ait exprimé nulle irritation.

Le récit que nous lisons, intitulé « Le Château » fut rédigé et jamais achevée par l’écrivain tchèque Franz Kafka, en 1924.

L’une des dernières scènes du roman montre une autre amie de K. lui proposant sa voie à elle. D’abord ambitieuse, femme de ménage passée à la fonction de tenancière de bar, une promotion considérable, car elle donne la possibilité de rencontrer les Messieurs, la jeune personne retourne à son métier précédent et rejoint deux anciennes collègues dans leur appartement-dortoir :

« Pourquoi devrais-je arriver à plus haut qu’elles ? Ce qui nous liait c’était justement que l’avenir était pareillement bouché pour toutes les trois ! »

Elle invite K. à les rejoindre dans leur chambre, elle et ses amies : « Chez nous tu ne seras pas surpris. Personne ne le saura. »

K., le volontaire qui voulait forcer les portes du Château et connaître son sort, courbera-t-il la tête ? ______________________________________________________________

Lorsque Kafka mourut, en 1926, une nouvelle classe s’était installée à la tête de la Russie depuis huit ans, imposant à ce pays malheureux un système analogue à celui décrit par Kafka, caractérisé par une division totale entre les gens du Château (la bureaucratie dirigeante issue du parti bolchevik) et les gens des villages en bas (la population), système marqué aussi par l’obsession du secret. (En 1990, le système s’écroulera ignominieusement, sans même un coup de fusil pour se défendre)

Entre les deux guerres, et après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la bureaucratie prospéra en Europe de l’Ouest sans poser trop de questions : il s’agissait en effet de la grande cohorte des employés travaillant au sein des organismes créés par l’État providence, la Welfare state : contrairement à la Russie où la bureaucratie exerçait la totalité du pouvoir, soumettait absolument la population, l’exploitait sauvagement, organisait sa vie dans les moindres détails, contrôlait ses pensées, la bureaucratie occidentale était bienveillante : on pouvait rouspéter contre ses lenteurs, mais non pas se révolter.

Aujourd’hui, au sein de l’Union européenne, nous sommes face à un Château d’un type nouveau. Sanguinaire, il ne l’est pas. Mais son but n’est nullement le bien-être des populations ni la paix entre les nations européennes. Ce qu’il veut, c’est le pouvoir total, s’étendant sur la totalité de l’Europe, et gouvernant tout, depuis la forme et les dimensions des concombres mythiques, jusqu’aux principes les plus fondamentaux de notre existence collective et personnelle.

Comme le Château de Kafka, celui de Bruxelles est habité par des Messieurs enveloppés de mystère, que personne ne connaît, que peu ont élus, et dont les idées sont rarement formulées.

Certes, se trouve à Bruxelles un Parlement européen (lequel migre à Strasbourg, une fois par mois, dans une démarche très kafkaïenne) : 751 députés y siègent, inconnus des électeurs, comme sont inconnus les 15 partis et les 11 groupes prétendant représenter les options politiques des Européens.

Qui, parmi ceux-ci connaît le nom de « son » député européen ? Lors des élections de 2014, 90% des électeurs étaient incapables de nommer « leur » parti.

Si vous ne savez pas qui vous allez élire ni à quel parti il appartient, ni quel est le programme de ce parti, pourquoi voter ? Et, de fait, on vote de moins aux élections européennes, et ceci malgré le trésor répandu par Bruxelles pour « informer » les électeurs, malgré la fusion des élections européennes et municipales dans nombre de pays de l’Union et malgré le fait que, dans certains de ceux-ci, la participation aux élections est une obligation légale. En 1979, la participation aux élections européennes fut de 62% ; en 2014 elle est tombée à 42,5%.

Le Parlement européen n’exprime nullement les opinions de ses mandants : il fonctionne en dehors et au-dessus des Européens. Au sein des nations démocratiques, un député est responsable devant ses électeurs, lesquels peuvent, périodiquement, l’approuver et le confirmer, ou le désapprouver et mettre fin à son mandat. Comment sanctionner une personne dont on ne connaît ni l’existence, ni le programme, ni les performances ?

Quant aux dirigeants de l’Union européenne, ils dirigent l’Union, mais pas les Européens. Ils ne sont pas plus comptables vis-à-vis d’eux que le sont les députés. Et, sauf une ou deux exceptions, ils sont tout aussi méconnus.

Voici la Commission. Elle compte 28 commissaires, correspondant, grosso modo, à ce que seraient les ministres dans une démocratie. Mais alors qu’un ministre doit rendre compte de son action vis-à-vis de l’électorat, au moins indirectement à travers son gouvernement, le commissaire ne répond devant personne.

Les pays membres de l’Union se distribuent les postes de commissaires : économie, affaires étrangères, agriculture, transports … (le commissaire français pour les années 2014 à 2019 occupe la fonction des affaires économiques et financières et se trouve être Pierre Moscovici). Il est là moins pour appliquer une politique, dont les électeurs n’ont pas la moindre idée, mais pour occuper une place : ne serait-il pas désastreux que la France n’ait pas un commissaire parmi l’équipe des 28 ?

De même que les députés européens sont des fantômes aux yeux de l’électeur européen, de même les commissaires sont des non-entités. Leur chef, le président de la commission, Jean-Claude Junker, est à peine mieux connu, bien que son image fréquente les écrans de télévision : à peine 8% des électeurs furent capables de prononcer son nom lors d’un sondage réalisé en 2014.

Cette nuit du non-savoir provient du fait qu’il n’existe aucun programme de la commission dont il puisse être débattu publiquement et qui pourrait jeter un jour sur l’action de ses responsables et sur leur identité.

Le débat n’est pas en effet dans l’esprit de l’Union européenne.

Le fondateur de l’Union, Jean Monnet, n’avait nullement la démocratie à la bonne ! Le premier organisme supranational que connut l’Europe, la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) dut son existence au fait que Jean Monnet, « go-between » génial qui ne connaissait comme amphithéâtre que le couloir et comme haut-parleur que l’oreille des puissants, avait montré à Robert Schuman et au nouveau chancelier allemand, Adenauer, en 1950, l’avantage que l’association de leurs deux nations, quelle qu’elle fût, et même pour la chasse aux papillons, leur rapporterait.

À un ami anglais se méfiant du caractère antidémocratique de la CECA, Monnet exposa qu’il refusait de concéder la gestion de son organisme à des représentants des gouvernements, ou encore à des industriels ou aux syndicats, ces organes «ne permettant pas de gérer nos problèmes ». Par contre, précisa-t-il, le pouvoir au sein de la CECA devait être remis à « un tout petit nombre d’hommes de grande envergure, compétents sans être pour autant des techniciens et capables de s’élever au-dessus des intérêts particuliers, fussent-ils nationaux … ».

Il se désignait évidemment lui-même (il fut le premier président de la CECA) ainsi que tous les Messieurs qui, plus tard, habiteront le Château de Bruxelles.

Fidèle au principe selon lequel les affaires doivent être discutées seulement entre le « petit nombre d’hommes de grande envergure », la quasi-totalité de ce qui se décide à Bruxelles se décide entre ces Messieurs-là, en tête à tête et en cabinet.

Telle est la méthode de l’« accord anticipé ». En 1999, avant l’invention de la méthode, seulement 28% des propositions étaient acceptées en première lecture devant le Parlement, tout le restant devant subir le jour d’une discussion publique ; entre 2004 et 2009, avec l’arrivée de la méthode, le chiffre passe à 72% ; à partir de 2009, il bondit à 81%. Seulement 3% des propositions nécessitent d’être discutées en pleine séance, donc discutées, approuvées et combattues sérieusement par les députés : les truands ne font pas mieux dans leurs gangs !

Il existe d’autres organes décisionnels, au sein de l’Union : notamment le Conseil européen, formé par les chefs d’état et de gouvernement des pays membres et le Conseil des ministres, auquel appartiennent les ministres de ces pays. Comme la Commission et le Parlement, les deux Conseils respectent les mêmes règles de secret : tout s’y passe en dehors de l’œil du public, entre « hommes de grande envergure ».

Si les relations entre les Messieurs sont si suaves et si productives, ce n’est pas seulement à cause de la méthode de l’accord anticipé, c’est aussi pour une autre raison.

Les Messieurs de Bruxelles ont un plan leur permettant de contrôler, progressivement, à peu près tous les problèmes qui peuvent se poser à travers l’Europe. Sa solution : une réglementation générale.

Les dirigeants politiques ont des soucis plus mondains : ceux-ci tournent autour du même problème – comment faire admettre à leurs électeurs qu’on ne rase pas gratis !

Or, entre les premiers et les seconds un accord a été scellé : les insolubles problèmes des dirigeants, en bas, au niveau des pays, seront réglés par les Messieurs d’en haut grâce à l’application de la réglementation appropriée.

Après quelques essais pour l’amuse-gueule (le marché commun, le pacte agricole) le système connut sa première application avec le traité de Maastricht en 1993 et l’euro.

Les années de prospérité d’après-guerre, les 30 glorieuses, s’épuisèrent durant les années 70. Les nations européennes connurent, pendant toute la fin du siècle, une crise économique permanente entraînant la diminution de la production, l’augmentation du chômage, l’inflation et l’explosion des déficits. Sauf pour Margaret Thatcher et, aux États-Unis, Ronald Reagan, aucun chef d’état ou de gouvernement n’eut le courage de trancher dans les dépenses de l’état et particulièrement, dans la part la plus importante de celles-ci, les budgets sociaux.

Pendant toutes ces années, personne ne sut résoudre la quadrature du cercle : réduire le déficit de l’état sans pour autant provoquer la fureur populaire. Les Messieurs de l’Union apportèrent la solution, avec l’euro.

En adoptant la monnaie unique, favorablement perçue par la population qui y voyait une marque de modernité, l’accès aux marchés extérieurs, et une facilité pour une activité que les Européens prenaient de plus en plus au sérieux, le voyage, les pays abandonnant leur monnaie au profit de l’euro devaient aussi accepter les conditions que, jusqu’ici, les populations avaient refusées.

Celles-ci concernaient : la stabilité des prix, le déficit (qui ne devait pas être supérieur à 3% du produit national brut), et les taux intérêt.

Le système des Messieurs fut un succès, que l’on applaudit en oubliant que, avec Bruxelles, il y a toujours un demain. Et demain, c’est la nécessité de faire un autre pas, puis un autre encore.

On découvrit récemment – surprise ! – que l’euro ne pouvait fonctionner à long terme que si les pays qui en avaient fait leur monnaie avaient la même politique financière et seulement s’ils obéissent au même super-ministère des Finances. Après l’euro, l’impôt européen et Bruxelles vivant dans le gras.

Le projet de l’Union, la logique de son action, l’entraînent à contrôler tout ce qui forme la vie d’un citoyen européen : ce qu’il a dans son assiette, ses gains, les taxes qu’il paie, sa santé, sa retraite, la voiture qu’il conduit et le carburant qu’il y met (le Château ayant réglementé contre le réchauffement climatique, le gazole est préféré puisqu’il produit moins de gaz carbonique que l’essence, même si les particules qu’il émet tuent davantage d’Européens), l’éducation de ses enfants, la justice de son pays … et tout le restant.

Devons-nous accepter la main molle et impérative de l’Union européenne ? Nous faudra-t-il, comme le personnage de Kafka, oublier notre aspiration millénaire vers la liberté et la démocratie, et vivre dans l’intimité de ceux qui, pantomimes entre les mains des maîtres de Bruxelles, n’ont pas même la fierté ?

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Vivre dans le temps (Avril 2016)

“Esther” est une histoire de l’Ancien Testament. Nous sommes en Perse, à la fin du 5e siècle av. JC, sous le règne d’Xerxès I.

Celui-ci est un despote bizarrement porté à exercer son pouvoir moins par la terreur qu’en exhibant sa munificence. C’est ainsi que, chaque année, pendant 180 jours, la noblesse et les ministres des 127 provinces de l’empire, qui s’étendent de l’Éthiopie jusqu’aux Indes, doivent festoyer avec le roi dans son palais à Suse. « Il y avait des divans d’or et d’argent sur un pavement de jade, d’albâtre, de nacre et de jais. On faisait boire dans des coupes d’or, toutes de formes différentes, et le vin du royaume coulait à flots, royalement. »

Un jour que « le roi était gai, pris de vin », il fit appeler la reine, Vasti, pour que le public puisse admirer sa beauté. Celle-ci, une femme de caractère, refusa la convocation. Crime grave : avec l’approbation unanime des conseillers du roi, elle fut destituée et remplacée par une jeune femme, recrutée au moyen d’une vaste enquête qui intéressa tout l’empire.

Sans que le roi le sût, ni personne, la nouvelle reine était juive. Fille adoptive du juif Mardochée, qui négociait quotidiennement aux portes du palais, elle s’était donné, selon les instructions de son père adoptif, un nom que les juifs n’utilisaient pas : Esther.

Pendant que sa fille clandestine s’adaptait à son rôle de reine, Mardochée, depuis sa place aux portes du palais, découvrit que deux des eunuques appartenant à la garde du roi prévoyaient d’assassiner celui-ci. Mardochée en informa les autorités, ce qui fut inscrit dans les annales du gouvernement.

Fantasque comme était sa nature, le roi se persuada soudain d’écarter de lui la foule de conseillers et des suppliants qui l’entouraient et nomma au poste de vizir un homme qui, sous son contrôle, ferait face à tous les problèmes surgissant au sein de l’empire : l’homme se nommait Haman.

Le roi signifia à tous, à quelque niveau que l’on fût, qu’on devait désormais s’agenouiller et se prosterner devant Haman. Son ordre fut exécuté sans que personne y manquât, sauf Mardochée. Alors que Haman se présenta devant lui, aux portes du palais, Mardochée ne se leva pas, ne s’agenouilla pas ni ne se prosterna.

Haman, dont l’élévation récente avait tourné la tête, fou de rage, apprenant que Mardochée était juif, décida de massacrer toute la population juive répandue à travers l’empire, hommes, femmes, enfants et de permettre aux assassins de s’emparer de leurs biens.

Ces juifs destinés au couteau étaient les descendants de ceux que Nabuchodonosor, roi de Babylone, deux générations auparavant, avait déportés du royaume de Judah, sise en Palestine. Ils représentaient certainement un atout pour l’empire et avaient pris racine dans son étendue. Oubliant l’intérêt de son royaume et le sien, Xerxès fit le généreux (envers son vizir) : allez-y, dit-il à Haman, faites comme vous voulez !

Des ordres concernant le massacre, qui devait avoir lieu un an plus tard, furent envoyés aux régions.

Apprenant la chose, Mardochée déchira ses vêtements, s’habilla d’un sac, se couvrit de cendres et parcourut les rues de la capitale en pleurant.

Esther, à qui son père adoptif fit demander d’intervenir auprès du roi, tergiversa, soutint que se présenter devant son maître sans convocation de sa part était une promesse de mort, souligna qu’elle n’avait pas été appelée auprès de lui depuis trente jours. Finalement elle fit le saut et se présenta devant le roi.

Divers et variable et profondément amoureux de la reine, Xerxès accorda à Esther l’autorisation de tenir d’abord un premier banquet puis un second en l’honneur de lui-même et d’Haman : là, elle dirait ce qu’elle avait en tête.

Du premier banquet, il ne résulta rien, la gorge d’Esther étant nouée. Avant que le second ait lieu, Haman, toujours sur son nuage, enivré à l’idée de festoyer une seconde fois avec le roi en tête à tête, décida de pendre Mardochée séance tenante.

Un gibet de 25 mètres fut dressé : Mardochée devait y être conduit le lendemain.

Pendant que la nuit passait, le roi dormit mal et demanda de consulter le livre des annales. Il y découvrit, ou relut, la dénonciation de ce Mardochée qui lui avait sauvé la vie. Il donna alors à Haman l’ordre d’habiller le négociant juif de vêtements royaux, de lui faire monter un cheval et de le conduire lui-même à travers la ville.

C’est alors que Esther considéra que le moment était venu de demander à Xerxès d’avoir pitié pour le peuple juif. Toujours surprenant et virevoltant, le roi accorda aux juifs de pouvoir préparer leur défense et fit subitement pendre Haman sur le gibet prévu pour Mardochée. Celui-ci, il le nomma vizir, en remplacement du supplicié.

À ce stade de notre histoire, que penser des personnages. Ont-ils quelque chose à nous apprendre ?

Xerxès n’est évidemment pas quelqu’un de sérieux, sauf lorsqu’il s’agit du pouvoir. Que ce soit en saoulant son monde ou en l’envoyant au gibet, il nivelle et impose et écrase : c’est son plaisir. Le pouvoir qu’il exerce est absurde car celui-ci vise non à des fins universelles, contribuant au bien-être des populations, mais à la satisfaction des propres appétits du tyran. Le sang qu’il verse coule sans raison.

Haman incarne l’homme « qui s’exprime » et « se laisse aller ». Son cœur décide, pas sa tête. Ce n’est pas ainsi qu’un empire doit être dirigé ni qu’on conduit sa vie. C’est pourquoi la sienne s’acheva, brusquement.

Après ces deux clowns, nous arrivons à un homme sérieux : Mardochée.

La carrière de Mardochée est le fruit d’une série d’investissements judicieux. Lorsqu’il pousse sa fille à se présenter au concours pour remplacer la reine déchue, il investit. Lorsqu’il dénonce les gardes qui en veulent à la vie du roi, il investit. Lorsqu’il refuse de se prosterner devant Haman, il investit. Lorsqu’il se vêt d’un sac et parcourt les rues en se lamentant du projet du vizir, il investit. Lorsqu’il demande à Esther d’intervenir auprès du roi, il investit encore.

Alors que le roi et son vizir vivent, comme nous, les modernes, dans l’instant fugitif du désir et du coup de cœur, Mardochée vit dans le temps. Ses investissements préparent une action qui a ses racines dans le passé, dans le présent et dans le futur.

Le passé est celui des juifs cherchant une terre où pratiquer leur religion et exprimer leur génie propre. Le présent, c’est celui d’un peuple disséminé à travers un empire étranger, ayant perdu la conscience de son unité et de son identité. Et le futur vers lequel Mardochée porte le regard, c’est le projet millénaire de la libération des juifs.

Esther, bonne fille, obéissante, intelligente se range, dans notre histoire, du côté des gens sérieux.

Son choix de vie est différent de celui de son père adoptif. Soumise, alors que celui-là fut un provocateur. Oui, mais il s’agit avec elle de la soumission d’une personne de tête, non celle d’une esclave. Elle choisit son moment. Quand il faut aller, elle va.

Leurs méthodes sont différentes, mais Mardochée et Esther ont la même cause : celle de la destinée des Juifs. Cette cause, Dieu, absent dans ce récit, ne s’en occupera pas : ce sera leur affaire, pas la sienne.

Avec l’autorisation du roi, Mardochée organisera la résistance des siens. Le jour du massacre venu, 12 mois plus tard comme prévu par Haman (impossible d’annuler un ordre revêtu du sceau royal), ce sont les antisémites qui seront massacrés par ceux qui devaient en être les victimes. (Ne furent tués, précise la bible, ni femmes ni enfants ; les biens ne furent pas touchés.)

Sanglante victoire ! Et relative.

Mardochée ne sera pas le nouveau Moïse, les juifs de Perse et d’ailleurs ne gagneront la Palestine que 2.500 ans plus tard. Et victoire relative pour une autre raison qui intéresse aussi les chrétiens et les non-croyants.

L’idée que l’homme possède dans sa nature des normes universelles, éternelles, qui l’élèvent au-dessus de l’animalité, est aujourd’hui combattue : tout désir est bon, toute aspiration est acceptable, tout chemin doit être testé.

Pendant que nous explorons nos mille libertés et que nos ennemis font parler leurs bombes, les Mardochées, les Esthers et les gens sérieux qui vivent dans le temps n’ont plus de voix. L’Occident est comme les juifs en Perse : loin de chez lui, ignorant ce qui lui arrive et muet quant à sa destinée.

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Éloge du scepticisme, mars 2016

La crise financière de 2008 couta à 6 millions Américains leur maison et les jeta sur le pavé ; autant perdirent leur emploi. Wall Street s’effondra, ses banques se vendirent les unes aux autres à des prix de misère, la plupart durent être sauvées par des injections massives de subventions venant de la Fed (Banque nationale américaine) ; certaines, dont on peine aujourd’hui à se souvenir du nom, disparurent entièrement. L’assèchement de crédit étrangla l’industrie américaine et, s’étendant à travers le monde, créa une récession qui dure encore aujourd’hui, égalant le record de la crise des années 30.

Dans son film, « Mr Arkadin », Orson Welles récite ce conte : un scorpion demande à un canard de lui faire passer une rivière. Le canard refuse, craignant d’être piqué par le scorpion. Celui-ci se défend : pourquoi tuerait-il le canard puisqu’il en mourrait lui-même, ne sachant pas nager. Le canard, convaincu, offre son dos. Alors que les deux sont au milieu de la rivière, le scorpion pique le canard. Celui-ci, mourant, demande à son passager pourquoi il a fait cela. C’est ma nature, répond le scorpion.

Les trois acteurs de la crise de 2008, l’homme de la rue, la classe politique, Wall Street, se comportèrent comme le scorpion. Leurs natures associées étaient faites pour provoquer la crise.

Voyons ces acteurs.

L’homme de la rue a un rêve : devenir le propriétaire d’un chez lui inexpugnable, citadelle où lui-même et sa famille se trouveront en sécurité.

S’il doit louer un logement ou encore, jeune marié ou chômeur, s’il est contraint d’habiter chez ses parents ou sous la tente, c’est parce qu’il ne dispose pas de l’apport que les banques et prêteurs professionnels exigent pour accorder un prêt (20% en général du prix de la maison que l’on souhaite acheter).

En début de carrière, allant d’un emploi précaire à un autre, vivant d’allocations de chômage, il manque fréquemment à l’homme la rue de quoi payer les mensualités du prêt, si éventuellement il y accédait, comprenant, sur 30 ans, le remboursement du principal (le prix de la maison moins son apport initial) et le taux d’intérêt mensuel des montants empruntés.

Voici donc notre premier acteur de la crise arrêté aux portes de son rêve.

Arrive le second acteur de la crise, le politicien.

Celui-ci a pour vocation et pour mission d’être le protecteur de l’homme de la rue, son grand frère, son papa gâteau.

Dès les premières années du 21e siècle, républicains et démocrates, aux États-Unis, s’accordèrent à considérer qu’il existait dans le pays un manque d’habitat accessible (« affordable housing »). À quoi était-ce dû ? Aux règles démentes, égoïstes, à courte vue et antidémocratiques que les banques et organismes de prêt immobilier imposaient à l’homme de la rue. Il s’agissait de changer cela.

Tout d’abord, on admit que les prêts puissent être accordés sans apport.

Comme les revenus des demandeurs de prêt étaient à la fois faibles et instables, on accepta que les prêts fussent accordés sans que les demandeurs eussent fourni les documents traditionnels concernant le salaire et l’historique en matière de remboursements : à la demande de la classe politique, les banques fermèrent les yeux et accordèrent ce qui fut appelé des « liar loans », des prêts accordés sur la base de gros bobards.

Autre abaissement des normes traditionnelles, on accepta que les bénéficiaires ne paient, pendant les deux premières années, qu’un taux très faible, un « teaser rate » (un taux pour accrocher !), quitte à ce que le véritable taux s’applique plus tard.

On accepta aussi que le bénéficiaire du prêt paie l’intérêt qu’il choisirait lui-même, les montants manquants étant rajoutés au principal. On accorda également que certains prêts pourraient être sans intérêt et sans remboursement immédiat du principal, le tout étant renvoyé à demain.

Ainsi fut créé ce que l’on appela les prêts subprime, « sous la norme », plus risqués que le prêt conventionnel, plus risqués pour le prêteur, mais aussi pour l’emprunteur. Ce risque était cependant atténué par l’élévation constante du prix de l’immobilier.

Grâce à elle, le bénéficiaired’un prêt pouvait à tout moment prendre une seconde hypothèque sur sa maison, puisque la valeur de celle-ci augmentait : le cash provenant de cette seconde hypothèque permettait au nouveau propriétaire de se tirer des difficultés où il se trouvait ou encore de financer un autre projet. Quant au banquier et au prêteur, il recevait les honoraires liés à la signature de la seconde hypothèque.

Pour que les prêts, traditionnels et subprime, puissent prospérer et se multiplier, et manifester la bonté de la classe politique, celle-ci créa deux organismes dont le métier était d’acheter les hypothèques aux banques et les revendre aux investisseurs.

Nommés Fannie Mae et Freddie Mac (jeu de mots sur leur sigle officiel), ces organismes, qui manipulèrent un tiers des hypothèques durant les années précédent la crise, eurent pour instruction de faire en sorte que, parmi ces hypothèques, près de la moitié concerneraient des emprunteurs appartenant, région par région, aux couches les moins aisées de la population.

Pour corser le jeu, on se reporta à un organisme créé en 1977, le CRA (Community Reinvestment Act), dont la fonction était de lutter contre l’inégalité manifestée à l’égard des minorités en matière financière. Les banques furent informées qu’ils devaient désormais respecter les normes établies par le CRA, ce qui signifiait accorder un pourcentage précis de prêts aux minorités afro-américaines, hispanique et autres. Les banques qui traînaient les pieds furent menacées de poursuites judiciaires.

Tout cela passa comme une lettre à la poste, tout le monde y trouvant son intérêt.

L’homme de la rue se précipita sur les prêts subprime. Son endettement augmenta de manière spectaculaire, son ambition aussi. Non seulement il lui était plus facile de financer l’achat de sa maison, mais encore pouvait-il viser plus haut, acheter une demeure plus grande, plus confortable, dans un meilleur quartier. Ou encore verser l’augmentation de cash provenant de la seconde hypothèque au financement d’une seconde maison, voire d’une troisième et se transformer de propriétaire en landlord (propriétaire-loueur) ou encore en spéculateur.

Wall Street, le troisième ouvrier de l’apocalypse financier, trouva également son intérêt dans les nouvelles règles voulues par la classe politique : elle se réinventa et imagina la bombe qui fit sauter l’économie américaine.

Voici en effet que, à l’instigation de la classe politique, une immense vague de crédits risqués déferla sur les États-Unis.

Wall Street avait déjà compris que le crédit individuel des Américains, qu’il s’agissait des prêts immobiliers, des cartes de crédit ou autres formes de crédit représentait une manne peu exploitée. Auparavant, les banques ne s’intéressaient qu’aux dettes des grosses entreprises, General Electric, IBM et autres. On s’intéressa maintenant aux dettes de l’homme de la rue.

On inventa un processus qui consistait à ce que ces dettes hypothécaires fussent accumulées ensemble en groupes spécifiques (sous l’acronyme de CDO), alimentés par les remboursements des emprunteurs. Ces CDO furent débités en tranches, et celles-ci vendues aux investisseurs, caisses de retraite, fondations, banques, situés aux États-Unis et à travers le monde. Les tranches comportant une majorité de prêts à risque donnaient à leurs acheteurs le bénéfice de taux plus élevés. Celles concernant des prêts de père de famille bénéficiaient de taux plus faibles.

Des millions de CDO, représentant des milliers de milliards de dollars d’emprunts immobiliers (« billions » chez les Américains) furent vendus par Wall Street, une partie se trouvant dans ses propres stocks, car l’investissement valait le coup. Risqué ? Pas trop, car il était impossible que tous les emprunteurs cessent simultanément de rembourser leurs prêts.

Pas risqués, les CDO, disaient les banques à leurs clients, mais un peu quand même, pensaient-elles.

Dans le passé, les banques qui avaient prêté de grosses sommes à des entreprises importantes se protégeaient par une assurance contre l’éventuelle défaillance de leur client. On fit de même, aujourd’hui, concernant les dettes accumulées des emprunteurs de la rue.

La nouvelle assurance, sous l’acronyme de CDS, à laquelle les banques ne négligèrent pas de recourir, devint un nouvel objet pour les investisseurs. Ceux-ci pouvaient acheter CDO (les dettes hypothécaires de l’homme de la rue) et/ou CDS, une assurance contre ces mêmes CDO. Ces CDS ne donnaient pas un revenu, mais avaient une valeur, pouvaient se vendre et générer un bénéfice.

L’euphorie continua jusqu’en 2006.

Chacun se comportait selon sa nature, comme le scorpion de Orson Welles. L’homme de la rue satisfaisait ses rêves. Les politiciens flattaient les désirs et ambitions de l’homme de la rue. Wall Street libérait l’argent précédemment bloqué dans les hypothèques des maisons achetées par l’homme de la rue et faisait travailler cette nouvelle source de capital. La classe politique et Wall Street répartissaient le risque du crédit et permettaient aux prêteurs de prêter encore davantage.

Apparut alors une minorité de financiers, qui ne se connaissaient d’ailleurs pas, et qui avaient pour point commun de mépriser totalement Wall Street. Ces sceptiques, avant-gardistes de la détection de la crise, sont décrits dans l’ouvrage d’un ancien trader, Michael Lewis et apparaissent dans le film qui en fut tiré, « The big short » (en France : « Le grand casse du siècle » «Short» dans l’argot financier signifie «jouer contre»).

Nos sceptiques observèrent les banques comme s’il s’agissait de skieurs abordant une pente sans se soucier de l’avalanche qui menace.

N’avaient ils pas vu, ces skieurs, les corniches de neige qui se penchaient sur la crête au-dessus d’eux ? N’avaient-ils pas perçu le soleil commençant à tomber sur la pente, ni le degré de celle-ci ? Non, ils n’avaient rien remarqué, pressés qu’ils étaient de jouir d’une descente exaltante dans la neige fraîche.

Le mérite des sceptiques fut de s’intéresser à ce qui se passait autour d’eux, d’avoir eu la curiosité d’examiner ce qui se trouvait dans les CDO (des prêts parmi les plus fragiles), et d’avoir eu le courage de refuser de participer à l’optimisme général.

Les sceptiques avaient observé que les prix de l’immobilier avaient cessé d’augmenter, sans alarmer Wall Street. Ils avaient noté que, dans deux ans (on était en 2006), les «teasers rates» (les taux pour accrocher) allaient cesser de s’appliquer, laissant les emprunteurs face à des taux d’autant plus élevés que la Fed (la Banque centrale américaine), de son côté, augmentait également son taux, voulant limiter le risque d’inflation.

Nombre d’emprunteurs, incapables de refinancer leur hypothèque, exposés à des taux d’intérêt mortels, allaient mettre la clé sous la porte, comprirent les sceptiques. Leurs maisons, saisies par les banques, seraient mises sur le marché et accentueraient la baisse de l’immobilier.

Lorsque les « teaser rates » cessèrent de s’appliquer, les sceptiques cessèrent d’observer et se préparèrent à jouer contre Wall Street. Ils mirent tout ce qu’ils possédaient et même ce qu’ils ne possédaient pas, les fonds qu’ils avaient à gérer, dans l’achat de CDS (assurances contre la défaillance des emprunteurs). Ils obtinrent même que certaines banques sélectionnées les assurent contre la baisse de CDO (groupes d’hypothèques) qu’ils ne possédaient pas, ce qui serait le cas de quelqu’un qui bénéficierait d’une assurance contre l’incendie d’un bâtiment dont il n’est nullement le propriétaire.

En 2008, fidèle au rendez-vous, les «teaser rates» cessèrent de s’appliquer, les taux d’intérêt grimpèrent, les emprunteurs subprime défaillirent, les CDO s’écroulèrent, leurs recettes disparurent; la valeur des investissements devint infime, Wall Street fut ruinée. Quant aux sceptiques, ils firent jouer leurs assurances et devinrent subitement des milliardaires.

Faut-il le leur reprocher ? Si banquiers, politiciens, journalistes voire même les hommes de la rue, ouvriers de l’apocalypse eux tous, avaient manifesté les mêmes qualités d’observation et d’analyse que celles manifestées par les héros du Big Short, la tragédie aurait été peut-être moindre.

Inexistante ? Non, car, de même que le scorpion suit sa nature, les acteurs de la crise ont suivi la leur. Lorsque les passions des acteurs sociaux s’associent, l’histoire prend un chemin nouveau, inattendu et irrésistible. C’est ainsi que celles de l’homme de la rue, des politiciens et de Wall Street se rencontrèrent de manière imprévue pour produire la grande crise de 2008.

En prenant l’exemple de la crise, on se dit (1) que celui qui tente de prédire demain a bien du courage et (2) que le scepticisme est une bonne chose.

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De tout un peu, Février 2016

Depuis ses origines, l’humanité est en chemin. Les savants, qui n’ont pas l’âme poétique, disent que notre espèce est invasive, comme le sont d’autres, animaux ou microbes.

   En chemin : nous sommes toujours en partance pour ailleurs ; invasive : notre espèce, une fois parue en Afrique, il y a 200.000 ans, s’est étendue, il y a 40.000 ans, à travers l’Europe et l’Asie pour, progressivement habiter le moindre coin de terre, qu’il fût emprisonné dans les glaces ou fumant sous le soleil, perdu au milieu des plaines ou resserré entre les gorges des montagnes.

   L’homme face au grand vide, et si faible.

   Armé de lances ou de couteaux taillés dans l’os ou dans la pierre, chassant en groupe, sachant communiquer avec ses semblables, maniant le feu, c’est vrai, mais confrontant des prédateurs ayant sur lui des avantages indépassables, la pointe de vitesse, les griffes acérées, le poids, la taille, la force, la haine : lions, tigres, chats sauvages, loups, qui s’emparent plus facilement que les hommes des mammifères herbivores, gros ou petits, mammouths, aurochs, mouflons dont il a besoin pour se nourrir, lui, ses femmes et ses enfants.

   Dans les couches couvertes de peaux de mammouths, on satisfait son désir, celui de la reproduction ; on honore, au fond des grottes un autre type de désir, celui de tuer. On y voit encore aujourd’hui, transcrite avec amour et délicatesse, la silhouette des  proies que le chasseur s’emploie à massacrer. Mais entre désir et satisfaction, se trouve l’ennemi, qui rôde. Un mammouth tué grâce aux pièges que les hommes ont su inventer, et c’est l’arrivée des autres prédateurs qui s’acharnent sur la carcasse pour ne rien y laisser. Comment s’en protéger ? Comment augmenter les proies ?

   La chance et le génie s’associèrent pour trouver la solution : le chien ou plus exactement un loup devenu chien, c’est à dire un loup qui aimait l’homme.

   Les os d’un grand canidé apparaissent fréquemment dans les sites habités par notre ancêtre, datés d’il y a 36.000 ans. Relevant de la même époque, on a relevé, dans la grotte de Goyet en Belgique, les restes d’un animal aux mensurations rappelant celles du chien berger actuel : les paléontologues ont estimé qu’il s’agissait là de la première manifestation du « loup qui aimait l’homme », le chien loup.

    C’est grâce à celui-ci, soutient l’anthropologue américaine Pat Shipman dans son livre The Invaders, que les hommes ont pu se nourrir plus abondamment, se protéger du froid et de la pluie, multiplier leur descendance, étendre leur espèce et rehausser leur rang de prédateur parmi les prédateurs pour devenir finalement le super-prédateur qu’aucun autre prédateur ne pouvait vaincre.

   Pourquoi cet effet ? C’est que le chien-loup chasse en meute et obéit aux ordres d’un chef de meute, homme ou chien ; il est discipliné, infatigable, prenant la tête de la course puis la cédant lorsque la fatigue joue ; il court vite ; ayant cerné la proie, si celle-ci est de grande taille, comme un mammouth, la meute l’entoure et bloque sa course. Lorsque le chasseur arrive, il n’y a plus que de tuer l’animal soit en se rapprochant de lui ou mieux en utilisant un lanceur de javelot.

   Autres fonctions du chien : garder les carcasses pendant qu’on débite la viande et protéger le village des autres prédateurs qui courent les forêts et les plaines.

   La domestication du chien, écrit Pat Shipman, représente, avec l’invention de l’outil, le grand pas qui a propulsé l’humanité vers sa destinée.

   L’appréciation du chien dans son rôle d’accélérateur de développement paraît s’être imposée aux hommes dès le début. Jamais le chien, ni le loup, ni aucun prédateur, ne sont représentés sur les parois des cavernes. Jamais ils ne donnèrent lieu aux statuettes taillées dans l’ivoire. « On tue toujours ce qu’on aime », disait Oscar Wilde. Or l’homme aimait ses proies et les tuait pour cette raison même.

   En choisissant d’être du côté des tueurs plutôt que des victimes, les chiens ont fait le bon choix.

   Après avoir lu le livre de Pat Shipman, on peut regarder son chien ou sa chienne et se dire : voilà un gars, voilà une fille qui a réussi dans l’histoire ! Voilà des malins qui ont su aider l’humanité à s’étendre au-delà des horizons, à tout ramener sous sa botte, à exterminer la plus grande partie des espèces animales, en manger l’autre partie, transformer ce qui reste en matières premières industrielles, et, généralement, exploiter sans compter les ressources de la planète, animales, végétales, minérales.

   À l’abri du grand chambardement qui conduit on ne sait où, à la retraite, n’ayant rien à faire sinon de manger, nos chiens d’aujourd’hui nous fixent de leur regard mélancolique, conscients de la chance qu’ils ont, travaillés par le vague souvenir d’un antique méfait.

   Mais ce méfait, cette pulsion invasive, suffit-elle à définir l’espèce humaine ? Est-ce sous la pression de celle-ci que nous avons construit notre monde, notre art, nos mœurs, nos villes, nos nations, notre industrie, notre histoire ? On voudrait nous faire croire que l’homme n’a en lui que d’envahir, de ripailler, de polluer et de détruire : ne se réclame-t-il pas d’une plus haute destinée ?

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Le récit qui suit est tiré du livre de Jon Krakauer, Into the wild, dont Sean Penn a tiré un film remarquable, très proche du livre. L’ouvrage et le film content la tragique destinée d’un jeune homme sans doute naïf, mais qui témoignait confusément de cette plus haute destinée.

   Nous sommes au début de septembre 1992, en Alaska, l’une des régions du globe où la nature n’a pas encore été domestiquée par l’homme : on y rencontre encore ce que les Américains appellent le wild, l’inconnu sauvage, parcouru d’ours, de caribou, d’élans, de loups, les hommes encore absents.

   Les pick-ups 4×4 de trois chasseurs suivent en cahotant un chemin à peine ébauché, semé de flaques d’eau et de fondrières. Une rivière barre le passage. Son cours varie selon la saison. Au début de l’été, le soleil n’ayant pas encore fait fondre les neiges, on y passe à pied. Deux mois plus tard, les eaux se précipitent furieusement, débordant le rivage, on n’y sent pas le fond ni n’a-t-on la force de s’opposer au courant, homme ou voiture. En septembre, la rivière s’est calmée : pas question pour un homme de la franchir à guet, mais des 4×4 bien équipés le peuvent.

   Ceux-ci sont maintenant sur l’autre rive. On décharge des quads, et on progresse avec eux. Un étang nouvellement formé s’oppose à l’avance : on s’arrête pour drainer l’eau à coup de dynamite et on continue. Vers la fin de l’après-midi on arrive au point où il a été prévu de faire halte pour la nuit : un vieil autobus, rouillé et à moitié démantelé, parqué en pleine nature en souvenir d’anciens travaux, servira de refuge si le mauvais temps devait venir.

   À l’écart, deux jeunes gens, garçon et fille, venus eux aussi en quad, le visage blanc, consternés. Une odeur fétide se dégage du bus. L’un des chasseurs se rapproche : parmi le capharnaüm qui règne au sein du véhicule, un sac de couchage. Passant un bras, l’homme dégage le capuchon et révèle la présence d’un corps.

   Il faudra plusieurs semaines à la police pour identifier le cadavre : celui d’un jeune homme, Chris McCandless, 24 ans.

   Fils d’un ingénieur qui, après avoir travaillé à la Nasa, avait créé sa propre société de conseil et accédé ainsi à une prospérité que ses propres parents ignoraient, Chris était un étudiant brillant, destiné à faire de grandes choses, comme son père, et d’avoir, comme lui, belle villa au bord de l’eau, beau yacht, belle voiture et beaux enfants : mais le jeune homme vomissait tout cela.

   Comme Jack London, comme Tolstoï, ses grandes lectures, lui qui en avait beaucoup, il vénérait le désinvestissement, la pauvreté, la réduction de la vie à l’essentiel. Pour lui, comme pour ses héros littéraires, l’aventure, l’errance le long des routes, la compagnie des miséreux représentait le chemin idéal pour atteindre à la plénitude et au bonheur.

   Ayant achevé ses études universitaires à la grande satisfaction de son père et de sa mère qui le voyaient déjà à Harvard, Chris disparut : « Je vais me divorcer d’eux et pour toujours cesser de parler à ces idiots » dit-il à sa sœur.

   Il divorça non seulement de ses parents, de sa sœur aimée, de ses amis, mais de la civilisation elle-même, de ses conforts et de ses projets médiocres. Pendant deux ans, il parcourut l’Amérique en auto-stop, campant dans le désert, dormant sous les ponts, la faim au ventre. D’argent, il n’en avait plus, ayant versé à une association caritative les 24.000 dollars qui l’attendaient pour financer ses études futures. La poignée de dollars qu’il possédait encore, il la brûla en même temps que ses papiers, à côté de sa voiture, abandonnée dans le lit d’une rivière desséchée.

   Au patron d’une équipe qui réalisait des travaux agricoles et auquel il s’était lié amicalement, il écrivit, à l’occasion du versement de la paie qu’il avait gagnée durant un court engagement : « Parfois je regrette de t’avoir rencontré. Vagabonder est facile quand on a de l’argent. Ma vie était plus intéressante lorsque je n’avais pas le sou et que je devais fourrager pour mon prochain repas. »

   À un militaire de 81 ans qui pleurait encore la mort de sa femme et de son fils, tués par un conducteur ivre, et qui s’attacha au jeune vagabond, Chris donna le conseil de tout lâcher : vend tout, prend la route, vit de hasards et trouve le bonheur en n’ayant rien, ni argent ni sécurité. « Bouge ! Deviens un nomade ! Fais de chaque jour un nouvel horizon ! »

  Mais pour Chris nomadiser n’était pas tout : il lui fallait accomplir un voyage final, celui qui représenterait l’apogée de sa vie. Ce voyage le conduirait en Alaska. Là, il vivrait de rien, mangeant ce qu’il trouverait au bout de son fusil ou grâce à la cueillette, dormant sous la tente, toujours en chemin, immergé dans le wild, vivant avec les étoiles au-dessus de la tête, les montagnes sous les yeux, les bêtes autour de lui, les plantes poussant sous ses pieds et pas un homme à l’horizon. Communion non-invasive, en somme !

   Voici Chris, à la fin du mois d’avril, quatre mois avant la découverte par les chasseurs de son cadavre pourrissant, parvenant comme eux jusqu’au bus. Il s’installe, lit la bibliothèque qu’il transporte sur le dos, Jack London, Tolstoï, Pasternak, chasse du petit gibier, cueille des pommes de terre sauvages et, magnifiquement heureux, oublie d’aller plus loin.

   Un panneau de contreplaqué, venu remplacer une vitre cassée, transcrit sa jubilation :

« Après deux années de vagabondage, transcrit-il, l’aventure finale, la plus grande. La bataille décisive pour tuer l’être intérieur et achever victorieusement le pèlerinage spirituel. Dix jours et nuits de trains de marchandise et d’autostop l’amènent au grand nord blanc. Plus jamais emprisonné par la civilisation, il marche désormais seul sur la terre pour se perdre dans le wild. »

   Tout pèlerinage comporte un retour. Au bout de trois mois de face à face avec la nature, Chris décide que c’est le moment de rentrer. Au cours des jours solitaires qu’il vient de vivre, il a appris quelque chose le concernant : il a besoin des autres ! Le Docteur Zivago comporte un passage que le jeune lecteur recopie dans la marge : « Le bonheur est seulement réel quand il est partagé. »

   Chris fait son sac, charge ses pauvres possessions. Ennemi de tout ce qui rend la vie facile et éloigne du contact avec le réel, il n’a pas grand-chose à porter.

   Arrivé au bord de la rivière, il constate qu’il ne peut pas franchir les flots furieux qui ont remplacé le cours placide du début de l’été. En attendant la décrue, Chris retourne au bus et continue sa vie, ses chasses de petit bétail, sa cueillette de pommes de terre sauvages, ses lectures.

   Mais le temps a changé. Le gibier, sentant l’arrivée de l’hiver, se raréfie. Les pommes de terre, durcies, ne sont pas mangeables, mais les graines le sont : il se rabat sur elles. Il survit, maigrit : les photographies qu’il prend de lui-même révèlent un visage émacié et un corps sous la peau duquel pointent les os.

   La rencontre des graines et du corps devenu squelettique signera la fin du vagabond spirituel. Les graines de la pomme de terre sauvage comportent un alcaloïde qui, de la même famille que la nicotine, la caféine, la cocaïne, s’accumule dans l’organisme. Celui-ci élimine ces toxines en assurant leur combinaison avec une protéine ou un sucre. Mais s’il y a maigreur extrême et absence de protéines et de glucose, alors c’est l’intoxication cumulée et la mort.

   C’est ainsi que disparaît Chris McCandless, fils de famille devenu vagabond, pèlerin de l’absolu, ennemi du facile, soldat de la grande croisade qui convainc certains de la nécessité de changer l’humanité, d’extirper d’elle sa nature invasive et de la remplacer par un doux recueillement devant les splendeurs du monde.

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Un homme ordinaire (Janvier 2016)

En 1570, à 37 ans, Michel Eyquem de Montaigne abandonna ses fonctions au sein du Parlement de Bordeaux et prit une retraite anticipée.

   Gérer son domaine ? Il le fit peu et avec réticence. Au lieu de quoi, il écrivit. Quoi ? Des considérations sur divers sujets dont on conçoit mal qu’elles eussent passionné ses contemporains. Voici les titres des cinq premiers textes qu’il écrivit et qu’il nomma des essais : Par divers moyens on arrive à pareille fin ; De la tristesse ; Nos affections s’emportent au-delà de nous ; Comme l’âme décharge ses passions sur des objets faux quand les vrais lui défaillent ; Si le chef d’une place assiégée doit sortir pour parlementer.

   Bâillement, d’autant plus large que le seul Eyquem de Montaigne que l’on connût plus ou moins était son père, combattant des guerres d’Italie, qui, quoiqu’il admirât follement tous ceux qui mettaient la plume au papier, était bien incapable de les imiter. Pourquoi lire les pages du fils ?

   Pourtant elles le furent, ces pages, au point que, vingt ans plus tard, à sa mort, Montaigne, peu voyageur, cloîtré dans la tour qu’il s’était emménagé au coin de son château, était devenu une figure célèbre, connue à travers l’Europe cultivée, ami des princes, lu par Shakespeare, en correspondance avec Henri IV, qu’il pinça quelque peu en refusant de le servir.

   C’est que l’Europe attendait Montaigne, comme elle avait attendu Rabelais et Érasme, et comme elle attendait Cervantès et Shakespeare. On sortait de plusieurs siècles de glaciation intellectuelle, laquelle avait courbé l’esprit sous le dogme. On pressentait que la vie, ce n’était pas bondieuseries et déductions scolastiques.

   Montaigne apportait la vie. Lire un essai de Montaigne, c’était faire foin de la théorie et embrasser les hommes comme ils étaient : c’était se regarder dans un miroir.

   Depuis des siècles clercs, maîtres de l’université, Église, Vatican, enfin toute la classe intellectuelle ne connaissait qu’un mode de pensée, la déduction et un seul mode de communication, le prêche.

   Or Montaigne se fichait bien des principes et se moquait bien de changer le monde : ce qui l’intéressait, c’était de comprendre comment les hommes vivaient, y compris lui-même, et ceci non pas en théorie, non selon les doctrines et les livres, saints ou non, mais dans la réalité.

   Les grands et petits cerveaux de son temps partaient d’en haut, sans même en sortir. Or lui, il se méfiait des « lieux hautains et inaccessibles » auxquels les « humeurs transcendantes » voulaient atteindre. Il ne se reconnaissait pas parmi ceux qui « outrepassent le présent et ce qu’ils possèdent pour servir à l’espérance et pour des ombrages et vaines images que la fantaisie leur met au-devant ». Pour son compte, il préférait rester en bas, auprès des hommes ordinaires, pour le grand plaisir de ses lecteurs, qui, enfin, se reconnaissaient.

   La vie qui sautait d’une page de Montaigne était une affaire de ton. La vie ne planifie pas, elle procède par des biais inattendus, cache ses coups : ainsi un essai de Montaigne.

   Sa nature, confessait-il, ne pouvait « soutenir une véhémente préméditation et laborieuse. Si elle ne va gaiement et librement, elle ne va rien qui vaille. » Il redoutait « la sollicitude de bien faire », se méfiait de la « contention de l’âme trop bandée et trop tendue à son entreprise. »

   Il lui fallait pour écrire que son âme fut ébranlée depuis l’extérieur, « échauffée et réveillée par des occasions étrangères, présentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et languir. L’agitation est sa vie et sa grâce. »

   Il se lance, sans savoir toujours où il va. « Je ne me tiens pas en ma possession et disposition. Le hasard y a plus droit que moi. L’occasion, la compagnie, le branle même de ma voix tire plus de mon esprit que je n’y trouve lorsque je le sonde et emploie à part moi. »

   Pour un siècle qui étouffait de vouloir installer le ciel sur terre, quel plaisir que les divagations d’un homme qui semblait regarder seulement la pointe de ses chausses ! Et pour nous, qui vivons, quatre siècles plus tard, dans un temps qui meurt d’idéologie, d’endoctrinement et de persuasion, le plaisir n’est pas moindre.

   Voici, parmi les 107 essais que Montaigne écrivit, « Le repentir ».

   L’auteur (sans doute au grand plaisir de ses contemporains, qui n’attendaient que ça !) commence par un tout autre sujet : son style, sa manière d’écrire.

   « Je n’enseigne pas, je raconte », écrit-il. « Les autres forment l’homme, je le récite. »

   Le lecteur hochait la tête, sans doute : voilà ce qu’il souhaitait, que l’on cessât de le marteler de préceptes, qu’on le laissât vivre et qu’on lui fît confiance de trouver lui-même sa voie.

   Les modeleurs de l’humanité, hier comme aujourd’hui, sont persuadés d’être du côté de l’être. Montaigne, lui, avoue qu’il est toujours ailleurs. « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage. » Ce qui le passionne, c’est la variété des opinions, des caractères, des situations. On connaît les célèbres mots, d’un autre Essai : « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. » Comment celui qui a écrit cela pourrait-il être sûr de quoi que ce soit ? Il est, confesse-t-il, « toujours en apprentissage et en épreuve. »

   Comme il ne croit en pas grand-chose et qu’il se méfie des opinions « supercélestes » (celles que débitent, aujourd’hui, nos médias, lesquels, par un miracle jamais expliqué, savent tout sur tout !), il regarde autour de lui.

   Comme tout homme cultivé de son temps, il connaît les héros de l’histoire à travers notamment Plutarque et ses Vies parallèles, il fréquente les grands penseurs de l’antiquité, il révère Platon et épluche Cicéron, mais, cherchant sa voie, ce n’est pas chez les grands qu’il va mais auprès des hommes ordinaires, qui vivent dans la moyenne – les « médiocres » comme on disait de son temps.

   La vie qu’il examine, la sienne, celle de ceux qui l’entourent ou dont il a connu le profil, c’est « une vie basse et sans lustre », « populaire et privée. » Héros ou hommes de petit niveau, c’est tout un car « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »

   Se détachant des « actions éclatantes », Montaigne défend la vertu des « vies retirées » :

« Tancer, rire, vendre, payer, aimer, haïr et converser avec les siens et avec soi-même doucement et justement, ne relâcher point, ne se démentir point, c’est chose plus rare, plus difficile et moins remarquable. »

   Vous n’avez rien fait qui fut comparable à ce que réalisèrent les grands héros, les Alexandre, les César ? Certes ! Mais « avez-vous su méditer et manier votre vie ? Vous avez fait la plus grande œuvre de toutes. » – « Composer nos mœurs est notre office, non composer des livres et gagner, non pas des batailles et des provinces, mais l’ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef d’œuvre, c’est vivre à propos. »

   Être à soi : voilà ce que Montaigne affirme, tout au long des Essais, représenter « la plus grande chose au monde. »

   En d’autres termes : ne pas être aux autres. Il décrit deux soldats, l’un grimpant un rempart, « furieux et hors de soi », l’autre « tout cicatrisé, transi et pâle de faim, délibéré de crever plutôt que de lui ouvrir la porte. » – « Crois-tu, demande Montaigne, que ce soit pour eux ? »

   Rien de cela pour lui. La guerre de religion bouleversait la France : ce n’était pas son affaire ! « Toute ma petite prudence, en ces guerres civiles, où nous sommes, s’emploie à ce qu’elles n’interrompent pas ma liberté d’aller et venir. »

   Quant au repentir, le sujet de l’essai, Montaigne n’est pas chaud (autre raison d’être applaudi par ses contemporains). Le vice est en nous, souvent lié à nos qualités : le repentir « nous promène à tout sens », nous propulse en dehors de nous, nous courbe sous une loi étrangère, nous soumet à l’opinion publique. Or le tribunal doit être en nous : notre affaire est de nous diriger nous-mêmes.

   Chaque essai, de 2 pages ou de 20, c’est Montaigne tout entier : l’évocation des réactions diverses des hommes face au sujet traité, des rappels de l’histoire de l’antiquité, des citations en latin, ses propres réactions et habitudes : tout un fouillis ! Avec cela, débrouillez-vous : il n’est pas là pour vous former mais pour raconter ! Guider votre vie, c’est votre affaire : telle est son anti-leçon.

   Tant il insistait sur la fluidité de ses idées, sur la flexibilité de ses positions, Montaigne cachait le métallisme de sa volonté : sous l’homme variable se trouvait un homme de fer, calme en lui-même. De même, derrière l’homme ouvert à tous, piqué de curiosité par toutes les manifestations de la nature humaine se trouvait un farouche solitaire, déterminé d’être systématiquement à l’écart et toujours en dehors du coup.

   Sa tour était l’arrière-boutique solitaire dont il écrivait que tout homme libre devait en avoir une :

« Il faut avoir femmes, enfants, biens et surtout de la santé qui peut ; mais non pas s’y attacher en matière que notre heur en dépende. Il faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute fraîche en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. »

   La mort arracha Montaigne à son arrière-boutique. Il voulait partir sans tralala et se moquait de ceux qui préparaient déjà la cérémonie. Il eut les rideaux tirés, les bougies et leurs ombres tragiques, les femmes en larmes accrochées à sa main, les enfants éplorés, les domestiques affolés, la foule des visiteurs empressés autour du lit, le curé, l’ultime confession, la messe, le dernier soupir.

   Il aurait pu chasser le monde et arrêter les frais. Il ne le fit pas. Il fut, jusqu’au bout, un homme ordinaire.  

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